Canton - Le Consulat de France (1858-1878)

De Histoire de Chine

rédigé par Patrick Nicolas & Fabien Pacory

LE CONSULAT DE FRANCE A CANTON - Entre 1858 jusqu'à son installation à Shameen en 1878)

Après la prise de Canton par les forces franco-anglaises en décembre 1857, entraînant de facto le début de la Seconde guerre de l’opium, la France y rétablit une « présence diplomatique », assurée d’abord provisoirement par Gilbert de Trenqualye. Celui-ci, jusqu’à 1861, logea sur un bateau sur la Rivière des Perles.

Peu avant le Traité de la Concession de Shameen en septembre 1861, les autorités françaises louèrent un yamen pour y installer une résidence consulaire. Cet endroit se révéla une très mauvaise affaire, vu l’état d’extrême insalubrité que raconte Nicole Bensacq-Tixier (Vous pourrez lire quelques extraits de son livre mentionné ci-dessous relatant le Consulat de France à Canton en cette période).

Cette installation dans ce yamen suscita lettres de plainte et demandes de réhabilitation de la part des différents consuls successifs. Ces requêtes ont toutes été plus ou moins ignorées… Ce n’est que le 1er avril 1878 que le Consulat de France s’installe finalement sur la concession franco-anglaise, en partageant la location d’un bâtiment dans la section anglaise...

Extraits d'Histoire de diplomates et consuls français en Chine (1840-1912) par Nicole BENSACQ-TIXIER, publié aux Editions Les Indes Savantes (2008).

Pages 96 à 99:

[…] A Canton, Alphonse de Bourboulon obtient, le 17 septembre 1861, une concession de 4 hectares et 45 ares, dans l’îlot de Shameen, louée à perpétuité par le gouvernement chinois. La concession est divisée en 24 lots, moyennant un loyer annuel de 1,500 sapèques par mou, soit 99 piastres. Une somme de 60,000 taëls, répartie sur les 24 lots, est engagée pour la construction des quais (soit 500,000 francs environ). De plus, Alphonse de Bourboulon passe, le 18 mai 1861, un contrat de location, donnant comme résidence au consul de France, le yamen de la Trésorerie générale du Kouang-Tong, dans le centre de Canton, rue de la Vieille Cité. Les autorités chinoises consentent à louer ce bâtiment à perpétuité au gouvernement français, moyennant 100 piastres par an.

Le consul provisoire Gilbert de Trenqualye, qui, sur les ordres du baron Gros a pris position dès 1858 à Canton durant les hostilités, peut enfin espérer s’installer plus confortablement, et quitter le bateau qu’il habite depuis novembre 1858. Malheureusement, ce nouveau logement s’avère ne pas être une très bonne affaire, car, dès le 7 juillet 1861, dans une lettre au ministère, Gilbert de Trenqualye fait ce commentaire désabusé : « J’ai le regret de vous annoncer aujourd’hui que cette vaste propriété (…) se trouve dans le plus déplorable état de conservation (…) Il serait difficile de trouver parmi les nombreuses salles du yamen, quelques logements sûrement habitables : les murs sont en effet bâtis presque entièrement en boue et ne résisteront pas longtemps sans réparations importantes à une épreuve extraordinaire il est vrai comme celle de la saison pluvieuse de cette année. Je n’en transférerai pas moins, suivant les instructions qu’il (Le ministre de France) m’a données, au mois d’octobre prochain le siège du consulat de France dans la nouvelle résidence qui vient de nous être concédée. »

Dans l’immédiat cela semble préférable à son habitation flottante. Gilbert de Trenqualye, titularisé à ce poste le 30 septembre 1862, y demeurera jusqu’en 1869. Mais en raison de la vétusté du yamen, de sa propre initiative, il fait construire un bâtiment attenant, afin d’améliorer son confort personnel. Le 8 décembre 1862, le consul pose la première pierre de l’église de Canton prononçant à cet égard un long discours rappelant l’œuvre des jésuites et l’amitié séculaire de la France et de la Chine.

Mais Trenqualye se plaint qu’en 1863, aucun lot n’a pu encore être loué dans la concession de Shameen. Pourtant, « le terrain français est situé sur la portion la plus favorable et la plus solide de l’îlot. Aucun indice autre que les bornes qui le limitent, n’indique une prise de possession. » Le terrain sert de pâturage aux troupeaux de Canton, et de champ de courses. « Telle est, Monsieur le Ministre, la situation de nos terrains a Shameen. Si le contrat doit subsister dans sa teneur, il est à peu près certain qu’entre l’exclusion des uns et le parti pris des autres de ne pas s’y soumettre, ce magnifique emplacement restera à l’état de champ de course ou de pâturage, et 60,000 täels auront ainsi été enfouis dans des travaux de terrassements sans qu’il en résulte d’autre profit que de laisser aux abords des propriétés anglaises une circulation plus vaste et plus commode… »

La clause du contrat incriminée par Gilbert de Trenqualye, est l’article 2 édicté par Alphonse de Bourboulon. Cet article refuse « toute possibilité d’admission comme acquéreurs ou locataires, pour d’autres que des Français ou protégés français… » En conséquence, les étrangers n’ont pas d’autre choix que d’aller habiter la concession anglaise. C’est ce qu’ils ont fait. De plus, indépendamment d’une mise à prix des terrains fort élevée, les rares candidats à l’achat étaient découragés d’avance. Ils considéraient en effet que « tout capital employé à l’achat de terrain à Shameen était un placement à fonds perdus, vu le peu de chance que l’importance alors des affaires de Canton laissait à l’accroissement du nombre des nationaux… » En raison de la nullité des affaires, il y avait fort peu de raisons en effet, que des Français viennent s’établir à Canton. Et ce n’était pas tout : outre l’obligation de n’accepter que des Français comme acquéreurs ou locataires, les futurs propriétaires étaient tenus de payer une indemnité destinée à rembourser les 60,000 täels dépensés par la France pour la construction des quais et répartis sur les 24 lots. Ces conditions beaucoup trop restrictives dissuadaient d’avance les rares nationaux qui auraient eu l’idée d’investir leur capital dans la concession française de Shameen. L’avenir de la concession était de la sorte condamné.

La situation des intérêts commerciaux français n’est en effet guère brillante. Le commerce français n’est pas du tout représenté à Canton, comme le dénonce Gilbert de Trenqualye, dans une lettre du 18 janvier 1864. De plus, l’activité de ce port est de plus en plus accaparée par ceux de Shanghai et de Hong Kong. En outre, les seules marchandises débarquées à Canton, sont des articles de luxe destinés à la consommation des étrangers, ou des matériaux pour l’équipement des navires en provenance d’Allemagne, d’Angleterre, d’Amérique, d’Espagne, de Suisse… bref, de partout, sauf de France.

« Canton était avant la guerre la métropole du commerce (…) la guerre a ouvert le Yang Tse Kiang à la navigation et le commerce s’est déplacé. Aujourd’hui le centre est à Shanghai d’où rayonnent les commissionnaires européens et chinois, qui vont dans l’intérieur recueillir les soies et les thés aux lieux mêmes de production. Canton n’a d’espoir que dans le chemin de fer qui y centraliserait ces produits en leur épargnant de longs circuits et un voyage par eau de 10 à 15 jours. Mais 20 ans se passeront peut-être avant que ce projet ne soit réalisé… »

La situation n’aura pas changé 20 ans plus tard. Aucun acquéreur ne s’étant présenté, le consul Fernand Scherzer en sera encore à réclamer la modification des clauses du contrat.

Cependant, la France se livre dans le port de Canton à une activité peu glorieuse, que le consul désapprouve, bien que contraint d’y apporter son aide : l’émigration des coolies. Ce trafic allait donner lieu à de nombreux abus, avant d’être interdit par les autorités chinoises. Mais à partir de 1868, le malheureux Gilbert de Trenqualye commence à avoir un comportement étrange qui peu à peu se transforme en véritable démence au point de nécessiter son rappel en France. Son chancelier Salès a toutes les peines du monde à courir derrière son supérieur dans tout Canton, afin d’arrêter l’exécution de ses folies. Le malheureux consul s’est en effet mis en tête de passer des commandes folles chez tous les marchands et fabricants de la ville, afin de faire de somptueux cadeaux destinés à Napoléon III et à l’impératrice Eugénie. « il faudra, je le crains, que la famille fasse un sacrifice d’argent car les objets commandés sont en dehors de toutes proportions marchandes ou vendables », précise le consul de Hong Kong Henri du Chesne dans une dépêche du 18 août 1869 au ministère, en demandant le remplacement d’urgence de Trenqualye. Le baron est expédié dans un premier temps à Saïgon, avant d’être embarqué pour la France le 21 octobre 1869. L’infortuné consul finira ses jours dans un asile. Triste destinée, pour un homme qui avait vécu les plus grandes aventures… Le 30 août 1869, Henri du Chesne, consul de Hong Kong, est obligé de prendre d’urgence la gérance du consulat, en attendant la nomination d’un titulaire.

Un ancien militaire, Dabry de Thiersant, consul de Hankéou, est désigné comme titulaire du poste. Dabry trouve la maison consulaire dans un état lamentable, menaçant de s’écrouler à chaque instant. Dès son arrivée, le 3 janvier 1870, il demande à la direction des fonds, 25,000, puis 60,000 francs, pour effectuer les réparations nécessaires. Dabry fait ajouter un bâtiment à celui déjà construit par Gilbert de Trenqualye. Mais quelques mois après son arrivée, Dabry a la douleur de perdre sa mère qui l’a accompagné en Chine, et qui décède d’une dysenterie. Très profondément choqué, Dabry préfère fuir ce logement où sa mère a rendu le dernier soupir et où Gilbert de Trenqualye est devenu fou. Il finit par aller arborer le pavillon français dans l’île de Honan, située sur l’autre rive, en face de Canton. Dabry reste un an à son poste, avant de rentrer en congé en France pour s’y marier. Le comte de Chappedelaine est désigné le 29 septembre 1871 pour assurer la gérance. Il occupera ces fonctions de janvier à juin 1872…

Pages 128 à 131 :

A Canton, la situation n’est guère plus brillante. Comme l’avait signalé le consul Gilbert de Trenqualye, ce port subit de plein fouet la concurrence de Shanghai et de Hong Kong. Le comte de Chappedelaine, désigné le 29 septembre 1871 pour assurer la gérance durant le congé du titulaire Dabry de Thiersant, arrive à son poste le 4 avril 1872, mais n’y reste que jusqu’au 1er juin. Il part alors pour Shanghai, laissant le service à l’interprète Salès, jusqu’au mois de septembre. C’est durant la gérance de Salès, que la chancellerie et l’habitation du chancelier s’écroulent. A son retour, le comte de Chappedelaine, le 22 septembre, puis le 20 octobre 1872, fait état de l’état déplorable du consulat. N’ayant pas obtenu de réponse, il renouvelle sa demande, le 5 avril 1873, auprès du ministre, le comte de Rémusat. Il lui rappelle ses deux rapports précédents, et déclare « qu’il y a réellement péril en la demeure, c’est par le plus grand des hasards que M. Salès n‘a pas été écrasé par la chute de la toiture de son habitation, et il serait certainement arrivé un grand malheur si sa famille n’avait été absente lorsque l’accident est arrivé… » On ne sait s’il a obtenu satisfaction.

Le titulaire du poste, Dabry de Thiersant revient à Canton le 9 octobre 1873 malgré l’opposition du vice-roi et du Tsong-li yamen en raison de l’affaire de la Pénélope. Ce navire français transportait des coolies dont certains s’étaient révoltés et avaient massacré le capitaine et une partie de l’équipage, au mois d’octobre 1870. Dabry avait alors imposé au vice-roi que les coupables soient jugés à Canton, devant une cour mixte composée du chancelier Salès et de 3 mandarins. Le 8 février 1871, pour l’exemple, Dabry avait éxigé que les 15 condamnés soient décapités sur une île en face de Macao, en présence de 3,000 personnes. Trois ans après, le vice-roi accuse Dabry de l’avoir forcé à s’associer à cette condamnation.

Apparemment l’affaire n’a pas de suite, car à la mort du vice-roi survenue un an plus tard en 1874, Dabry loue les mérites de ce mandarin, vantant son esprit de conciliation. Dabry de Thiersant reste à ce poste jusqu’en 1877. Toute son activité est accaparée par les questions d’émigration, avant que celle-ci ne soit interdite à Canton, mais surtout, par les affaires de missionnaires et de chrétiens. En janvier 1877, Dabry rentre en France. Dès le 16 décembre 1876, Edmond de Lagrené, fils de l’illustre Lagrené signataire du premier traité avec la Chine, vient le remplacer à Canton en tant qu’intérimaire. Lagrené junior est loin d’avoir les mérites de son père : préférant les plaisirs aux honneurs de la carrière, il est couvert de dettes et poursuivi à Paris par une meute de créanciers. Mais en raison de son illustre ascendance et de ses relations très puissantes (il est allié par sa mère aux princes de la famille impériale russe), il est quelque peu encombrant pour les bureaux du ministère qui ne savent comment l’utiliser. Après l’avoir envoyé en mission en Russie (pour s’en débarrasser et l’éloigner de Paris selon Jules Herbette), le ministère l’expédie à Pékin. En fait, sa présence tombe tout à fait à propos à un moment où le personnel consulaire est en nombre insuffisant. De plus, la Chine semble être le seul pays où il se soit correctement comporté, entretenant même de bonnes relations avec le vice-roi et le gouverneur de Hong Kong.

Dès son arrivée, Edmond est chargé de régler une affaire concernant 9 chrétiens accusés d’être des pirates. Ils sont finalement innocentés, grâce essentiellement aux démarches de l’évêque Mgr Guillemin, qui, pour ce faire, n’hésite pas à acheter les mandarins. Mais Edmond de Lagrené restera très peu de temps à Canton. Il refuse tout net de continuer à habiter le consulat en raison de sa vétusté et préfère aller vivre à Hong Kong. Il écrit en effet le 15 avril 1877 : « Les pluies ont été désastreuses pour les bâtiments du consulat : aidées par un coup de vent du nord, elles ont fait écrouler différentes parties du yamen et rendue très dangereux l’approche des autres. La chancellerie menace ruine, j’ai dû recueillir M. Salès dans mon cabinet. Seul le petit corps de logis bâti par M. De Tranqualye résiste encore à l’effondrement général. Tout le consulat s’y est réfugié comme sur un radeau. L’aile ajoutée à ce bâtiment par M. Dabry de Thiersant tend à se détacher du corps principal et n’offre aucune sécurité. L’humidité et les fourmis blanches auront raison de tout le reste si V.E. n’ordonne pas de promptes mesures… »

Le 28 septembre suivant il écrit encore : « J’ai résisté tant que j’ai pu, mais force m’a été de reculer devant les effondrements et les écroulements… Je suis fort embarrassé de ma personne et je ne fais que faire sans instructions. Il n’y a pas une maison, même pas un petit appartement à louer sur la concession anglaise, point d’hôtel mais une misérable auberge portugaise à Honan de l’autre côté de la rivière. Je vous demande donc instamment, M. le Duc, de m’autoriser à résider temporairement à Hong Kong d’où je puis aisément m’acquitter de mes fonctions et enfin de bien vouloir faire ordonnancer à mon profit depuis le 1er août une indemnité de logement. »

Le ministère s’incline, l’autorise à aller habiter à Hong Kong et lui accorde une indemnité mensuelle de 300 francs pour son logement. Mais les ministres passent… Les Républicains opportunistes sont beaucoup moins tolérants. Le 19 février 1878, Waddington, fort mécontent de ce qu’il considère comme un abandon de poste, menace de « déclarer le poste de Canton vacant et de faire choix d’un autre intérimaire ». Lagrené, « invité » à rejoindre son poste au plus tard le 1er avril, retourne bon gré mal gré à Canton, et s’installe à Shameen dans une maison dont le locataire a bien voulu lui céder une moitié. Le 14 avril 1879, il cesse de gérer Canton et rentre en France. Le 30 avril, Fernand Scherzer prend le service du consulat de Canton. A cette date, aucun des terrains accordés en 1861, n’ont encore d’acquéreurs.

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Par Patrick Nicolas et Fabien Pacory, avec l'accord de l'auteur.