La Gazette de Changhai: (3) Premiers malheurs de la Concession

De Histoire de Chine

rédigé par Charles Lagrange

Chers amis lecteurs,

Cette série d’articles historiques qui parait chaque mois sur le compte officiel de la Société d’Histoire des Français de Chine vous propose une navigation dans le temps et vous guide tout au long du tracé de la présence française à Shanghai, épopée à la fois merveilleuse et dramatique d’un destin commun entre Chinois et Français dans ce qui fut, de 1849 à 1943, la Concession française de Changhai.

Cette rubrique vous fait vivre les grands moments de celle-ci à travers une série de thèmes dont de nombreux endroits sont encore aujourd’hui de précieux témoignages. Puissent ces articles susciter votre intérêt pour cette ville et vous aider à découvrir son charme désuet qui la rend si unique.

Premiers malheurs de la Concession

C’est en 1846 que nait, dans la provinve Sud du Kwangsi (Guanxi) un mouvement appelé Pai Shangti Hui, littéralement « la société des adorateurs de Dieu ». Ce mouvement de révolte contre le régime impérial avait été crée par un certain Hung Hsiu-ch’uan (Hong Xiuquan), un homme semi-éclairé, féru de littérature chrétienne mais dont la raison était semble-t-il chancellante, et qui s’était proclamé « Jeune frère divin de Jésus-Christ ».

Hung considérait que son mandat était de gouverner la Chine.

Les hostilités avec le régime impérial commencent dès octobre 1850 quand le mouvement prend fait et cause pour une rébellion des Hakkas à la frontière entre le Guangdong et le Guangxi. Après une importante victoire sur les troupes impériales, Hung baptise son mouvement T’ai-p’ing T’ien-Kuo (Taiping Tian Guo) (Le Royaume céleste de la grande Paix) et s’intronise le Roi des Cieux. En deux ans, d’une bande de 10.000 pillards, le mouvement deviendra une armée organisée de plus d’un demi-million d’hommes.

Les Taipings conquièrent ville après ville, multipliant massacres, pillages et destructions lors de leur progression vers le nord.

En Mars 1853, ils prennent Nankin, coupant par la-même le Grand Canal, voie de ravitaillement du nord de la Chine, mais au lieu de consolider leur avantage, ils s’y installent.

Les impériaux, ayant regroupé et consolidé leurs troupes, assiègent la ville à de nombreuses reprises.

Extension géographique des révoltes Taiping de 1856 et 1862

Un mouvement issu de la mouvance Taiping, les Xiaodaohui (les Petits Couteaux), suit l’élan victorieux du gros des troupes et s’empare de la ville chinoise de Changhai le 7 septembre 1853.

Il faut dire que la situation à l’intérieur des murailles de la ville était pour le moins grangrenée par le clientélisme du Taotai Wu Jianzhang, un homme originaire de Canton et qui n’avait de cesse que de favoriser la guilde de ses compatriotes, au détriment des autres. La ville tombe comme un fruit mûr et Wu n’a la vie sauve que grâce à l’aide d’une escouade de soldats américains qui parviennent à l’exfiltrer par-dessus les remparts.

Guerrier Taiping

L’inspiration chrétienne du mouvement Taiping incite de nombreux européens à se montrer plutôt favorables. Les consuls se devaient eux de garder la tête froide et ne pas prendre parti. Le consul de France avait été sollicité dès mars 1853 par Wu Jianzhang pour envoyer le vapeur francais Cassini, mouillant alors à Changhai, porter secours aux impériaux à Nankin. Le consul américain Bonham y dépêche le navire Hermès pour « jauger la situation ». Mais aucun ne prend parti.

Les impériaux contre-attaquent dès fin septembre 1853, et viennent faire le siège de la ville chinoise.

Entre les rixtes, les pillages, et les exactions perpétrées par les soldats impériaux stationnant aux alentours, les incursions des rebelles et les projections de mitraille à partir des remparts, la peur et l’indignation se font sentir dans les trois concessions.

Les troupes françaises, sous la direction de l’amiral Laguerre, appuyées par les troupes de marine des deux corvettes Colbert et Jeanne d’Arc, interviennent à plusieurs reprises contre les rebelles ou les impériaux, soit seules, soit de concert avec les troupes anglaises et américaines.

C’est notamment le cas lors de la fameuse bataille dite de Muddy Flat, qui se déroule en avril 1854 contre les troupes impériales devenues par trop encombrantes et lors de laquelle plusieurs milliers d’entre eux sont refoulés bien au-delà du Champs de course (Ren Min square aujourd’hui) qui marquait alors la limite ouest des concessions.

Bataille de Muddy Flat (note : on voit apparaitre le premier champ de course dont on retrouve aujourd’hui le tracé sud (Beihai lu) et est (Hubei lu)

Les Européens construisent alors un mur de protection à la frontière des concessions et constituent le blocus de la vieille ville avec l’appui des impériaux.

Affamés, décimés par les interventions ponctuelles des Européens ou des impériaux, les Petits Couteaux ne résistent pas à une dernière charge opérée à l’occasion d’une brèche ouverte dans la muraille, le 18 Février 1855.

Malgré la défaite des Petits couteaux, la rébellion Taiping était cependant toujours active et en 1856, les troupes rebelles comptent 1 million d’hommes. Quatre ans plus tard, le chiffre passe à plus de 2 millions….

La presque totalité d’entre eux viennent des couches défavorisées, ce qui a fait dire à certains qu’il s’agissait de l’armée populaire du XIXème siècle…. D’une bande de va-nu-pieds, les Taiping se sont progressivement équipés. Ils portent tous les cheveux longs, sont coiffés d’un turban rouge et sont armés de lances ou de mousquets récupérés chez les impériaux ou vendus par des commerçants étrangers peu scrupuleux.

Face à eux, l’armée impériale, forte de 2 à 3 millions d’hommes, dont l’équipement et la puissance de feu sont supérieurs mais dont la discipline, la bravoure et la détermination font souvent défaut.

Dès 1860, les troupes Taiping avancent vers l’est et menacent la région de Shanghai.

Les réfugiés affluent par milliers: officiels, marchands, paysans, toutes classes confondues viennent se mettre sous la protection des canonnières étrangères.

Chaque espace habitable est occupé, chaque rivière, chaque canal est encombré d’embarcations diverses.

La population chinoise des concessions s’accroit de plusieurs centaines de milliers en quelques mois : le coût de la vie augmente et le prix du terrain s’envole : un acre qui valait 74 Dollars se vend alors à 12.000 Dollars!

Le 20 août 1860, l’armée Taiping avance jusqu’aux portes de Shanghai. Ils se retournent vers les concessions et essuient aussitôt une pluie de mitraille envoyée par les canonnières « Nimrod » et « Pioneer » sous le commandement de l’amiral anglais Hope, secondé par une compagnie de volontaires menée par un aventurier américain, Frederic Townsend Ward.

Uniformes des volontaires combattant les Taipings

Ward était ce genre d’aventurier comme on en rencontre peu dans l’histoire. Né à Salem, Massachusetts en 1831, il perd son père jeune et travaille très vite dans la marine marchande puis vire dans la flibusterie. Il est engagé dans plusieurs armées de mercenaires et se bat au Mexique et en Crimée.

En 1860, il arrive à Shanghai et rejoint l’équipe du « Confucius », un vapeur affrété par des officiels mandchous, financé par les banquiers de Ningbo, équipé par des mercenaires américains et dont la tâche était de chasser les pirates….

Son expérience, sa vaillance au combat et son intégration avec les chinois, sont remarquées par les autorités des concessions qui le nomment chef du Corps des forces de défense étrangères (Foreign Arms Corps) naissant, chargé de contenir l’avance des Taiping.

La présence à Shanghai d’anciens marins, de déserteurs et autres renégats des marines anglaise et américaine, permet la formation rapide de ce corps armé.

Autorités chinoises et étrangères voient ainsi un moyen pratique de ne pas s’impliquer officiellement tout en assurant la défense de la ville.

C’est donc au départ une armée polyglotte d’une centaine étrangers qui se bat contre les forces Taiping. Ils ont à essuyer plusieurs défaites au début, mais la peur des populations locales pousse progressivement les autorités impériales à les soutenir, les financer et les armer. Dès janvier 1862, Ward peut aligner une armée de mille hommes dont le commandement est assuré par des étrangers. En opérant depuis un quartier général sis à Sung-Chiang (Songjiang), Ward met en déroute des dizaines de milliers de Taiping et son armée est officiellement appelée « L’armée toujours victorieuse » (Ever Victorious Army) et Ward est décoré mandarin de 3ème rang, honneur suprême pour un « barbare ».

Frederick Ward

En septembre 1862, l’armée compte plus de 5.000 hommes et au siège de Tz’u-chi (Cixi), près de Ningbo, Ward est mortellement blessé et meurt le 22 du même mois.

Ward est succédé à la tête de cette armée par le fameux Charles Georges Gordon qui mène l’Ever Victorious Army à la victoire et qui se distinguera plusieurs années plus tard au siège de Khartoum, au Soudan.

Gordon défait les Taiping à Suzhou en décembre 1863, puis à Changzhou en mai 1864, sonnant le glas des rebelles qui sont finalement vaincus en juin de la même année par les troupes impériales lors du siège de Nankin.

Et les Français ?

C’est un français, Albert Le Brethon de Caligny, qui a été co-fondateur de l’armée toujours victorieuse et se sont les forces navales françaises qui ont assuré un soutien à celle-ci. Leur commandant, l’amiral Auguste Protet, y perd d’ailleurs la vie en 1862.

C’est enfin Adrien Tardif de Moidrey qui crée le Corps Franco-chinois du Kiang-sou, corps d’artilleurs chinois bien entrainés qui ont brillamment épaulé les troupes de Ward. Gazette-56.png C’est à la suite de ces deux révoltes Taiping et leurs cortèges de malheurs que le Consul Général de France décide de se doter d’une force publique qui voit le jour dès 1862.

Monument aux morts de 1855 – cimetierre de Pahsienjiao (parc Huai Hai aujourd’hui)

Aiguillonnée par ces années de troubles, la concession française va s’organiser afin de développer une vraie mucipalité… c’est ce que nous verrons dans le prochain article. Restez branchés…