La Gazette de Changhai: (4) On panse ses plaies, on s'organise

De Histoire de Chine

rédigé par Charles Lagrange

Chers amis lecteurs,

Cette série d’articles historiques qui paraît chaque mois sur le compte officiel de la Société d’Histoire des Français de Chine vous propose une navigation dans le temps et vous guide tout au long du tracé de la présence française à Shanghai, épopée à la fois merveilleuse et dramatique d’un destin commun entre Chinois et Français dans ce qui fut, de 1849 à 1943, la Concession française de Changhai.

Cette rubrique vous fait vivre les grands moments de celle-ci à travers une série de thèmes dont de nombreux endroits sont encore aujourd’hui de précieux témoignages. Puissent ces articles susciter votre intérêt pour cette ville et vous aider à découvrir son charme désuet qui la rend si unique.

On panse ses plaies, on s'organise

Les concessions étrangères n’ont pas attendu la fin des troubles pour commencer à s’organiser et développer des infrastructures qui allaient petit à petit faire de ce qui ressemblait à un campement, une ville de renom.

La fin des troubles va donner, surtout du côté français, une impulsion aux initiatives du Consul Général et des propriétaires pour organiser leur implantation et surtout se prémunir contre de tels dangers.

Dès 1856, les premiers travaux d’aménagement voient le jour avec notamment la construction du pont sur le Yang King Pang (Yan'an lu actuelle) reliant la concession française à sa sœur anglaise, celle d’un hôpital pour Européens et l’aménagement des premières rues.

Plan de Changhai 1848

La même année, le Consul Général Edan – qui a succédé à Charles de Montigny - crée le premier embryon de ce qui deviendra la police française, et plus tard la « Garde Municipale ». A quatre au départ, le nombre de policiers passe bientôt à 6, puis à 23 quatre ans plus tard.

1856 voit aussi la création du premier tribunal de police présidé par le chancelier du consulat et dont le rôle est de juger les forfaits en remettant les délinquants aux autorités chinoises ou en leur imposant une amende.

L’afflux de population et la frénésie de construction pour les loger a pour effet de rendre la concession trop exigüe et pousse le Consul Général à demander une première extension de la zone sous son contrôle. L’occasion de le faire lui est présentée à la suite de l’engagement pris par le gouvernement français d’allouer un terrain de 2 hectares le long du Huangpu aux Messageries Impériales (futures Messageries Maritimes) dont le rôle sera moteur lors de l’expédition militaire à Pékin en 1860.

Navire des Messageries Impériales

C’est avec l’appui de la Légation de France que le 19 avril 1861 la première extension de la concession est acceptée par les autorités chinoises. Elles concèdent à la France l’addition d’un front de rivière de 650 mètres et d’une superficie de 59 hectares.

La guerre contre les Taipings avait causé beaucoup de dégâts tout autour de Shanghai, laissant certes une région sinistrée mais surtout une zone importante libre de toute habitation.

De plus, les travaux de défense de la ville avaient conduit les troupes françaises à creuser un fossé et une route vers Zi Ka Wei (Xu Jia Hui) afin de faciliter la tâche d’assistance à la garnison postée à la mission jésuite du Kiangnan.

Route de Zi Ka Wei (Xu Jia Hui)

Tout ceci conduit les propriétaires étrangers à faire affluer au consulat les demandes de terrains afin de prolonger leur implantation vers l’Ouest.

Entre 1860 et 1865, la zone construite s’étend de la 1ère rue (qui deviendra rue Montauban, puis Sichuan nan lu) jusqu’à la rue Impériale (qui allait devenir la rue de la porte du Nord, puis Henan nan lu) pour atteindre progressivement Frontier road  (qui deviendra boulevard Montigny, puis Tibet road, Xizang nan lu).

Plan de la Concession Française en 1882 après les extensions

1861 voit aussi la construction de l’église Saint Joseph et sa consécration par le général Cousin Montauban, chef du corps expéditionnaire français et Madame de Bourboulon, épouse du Ministre de France à Pékin.

Église St Joseph

En mars 1862, les deux concessions anglaise et américaine décident de s’unir pour former ce qui va désormais s’appeler l’« International Settlement » (Concession Internationale). Le Consul Général de France est invité à rejoindre l’ensemble par souci de cohérence. Or celui-ci ne l’entend pas du tout de cette oreille et avait d’ailleurs soumis au Ministre de France à Pékin une proposition de constitution d’un conseil municipal purement français, proposition qui venait d’être acceptée.

En réponse aux demandes pressantes du consul de Grande Bretagne Medhurst, Edan peut donc opposer une fin de non recevoir et lui déclarer que les affaires de « sa » concession seront gérées par « son » conseil municipal.

Le 29 avril de la même année, le Consul Général convoque le premier Conseil Municipal.

Il sera formé de 5 propriétaires éminents de la concession et présidé par lui-même.

La tâche donné au conseil sera de « régler et administrer toutes les affaires relatives à sa juridiction, en veillant au bon ordre, à la salubrité et au bien être public… ».

La population étrangère est alors de 100 personnes. 9 maisons de commerce françaises y sont représentées ainsi que 8 maisons étrangères.

Les trois plus grosses affaires sont Le Comptoir d’escompte de Paris, la Maison de commerce Rémi & Schmidt ainsi que le négociant en soies Chartron-Brisson & Cie.

Le Consul Général délègue les pleins pouvoirs au conseil pour l’administration de toutes les affaires relatives à sa juridiction mais garde la main sur les finances et la police. Messieurs Schmidt, Buissonnet, Meynard, Maniquet et Fajard sont nommés membres du conseil.

Le procès verbal de l’assemblée du 5 mai 1862 établit de fait le véritable acte de naissance de ce conseil : il commence une vie de 80 ans qui ne prendra fin que le 31 juillet 1943 à la mise en application de l’acte de rétrocession signé par le gouvernement fantoche de Wang Jingwei à Nankin et celui de Laval à Vichy.

La tâche du conseil est immense : les besoins d’assainissement, d’aménagements urbains et de sécurité sont énormes et les caisses sont presque vides.

Sa première tâche est d’organiser la police qui ne comprenait que 3 cadres, 18 agents, un geôlier et un « écrivain », la plupart recrutés parmi les renégats étrangers de passage, et à peine payés….

Une nouvelle équipe de 20 personnes est nommée, un poste de police est crée rue Hué (Zhejiang nan lu). La première expérience est malheureusement de courte durée : une équipe de Corses indisciplinés et malhonnêtes recrutés par le ministère des affaires étrangères doit être renvoyée. Ils sont heureusement remplacés par des hommes intègres et cette Garde Municipale s’étoffera au cours des années pour atteindre, à l’aube de la Deuxième Guerre Mondiale, plus de 3.000 agents hébergés dans 6 postes de polices principaux.

Avis du Conseil Municipal relatif aux impots – 1899

Sa deuxième tâche est de nommer un collecteur d’impôts.

Les recettes viennent essentiellement des patentes, des impôts sur les restaurants et débits chinois, des fumeries d’opium et des « maisons et bateaux de filles » ainsi que des maisons de jeux qui s’étaient multipliées sur le territoire, car mal tolérées sur celui de la Concession Internationale.

Le premier contentieux entre le conseil et les propriétaires vient bien sûr de l’établissement de l’impôt foncier : les propriétaires voyant évidemment d’un mauvais œil de devoir mettre la main à la poche….

Une première valeur foncière est donc établie empiriquement et la révision de l’impôt foncier chinois est fait dans le cadre d’une commission mixte. La valeur foncière fera l’objet de nombreuses réévaluations au fil des années, chacune d’entre-elle faisant toujours l’objet de débats houleux au conseil…..

Un arrangement est également trouvé avec le Tao Tai (gouverneur) de la ville chinoise afin de pouvoir collecter les impôts directement auprès des citoyens chinois résidents dans la concession, moyennant le reversement de 8% de l’impôt foncier payés par ceux-ci.

Par nécessité pour les finances de la concession, les taxes sont progressivement prélevées auprès des fabricants de meubles, des tailleurs, des fripiers, etc., si bien que quelques années plus tard, tous les métiers et entreprises font l’objet de taxation.  


Sa troisième tâche est de nommer un inspecteur des routes, prélude à la création du service des travaux publics. Sa première initiative est d’acheter un terrain pour la construction d’un Hôtel Municipal dont la construction commence en juillet 1863 et qui est achevé 15 mois plus tard. Celui-ci se trouvait dans le bloc délimité par ce qui deviendra la rue du Consulat (Jinling lu), l’avenue Edouard VII (Yan'an lu) et les rues Protet (Shandong lu) et Vincent-Mathieu (Shenze lu), le tout pour la somme de 39.000 Taels (l’équivalent de 1.300 kilos d’argent !). Le budget initial était de 45.000 et la qualité s’en fera ressentir : l’Hôtel Municipal a été rafistolé pendant des décennies pour finalement être abattu au début des années trente pour faire place au poste de police Mallet qui existe toujours aujourd’hui (174, Jinling lu).

Hôtel Municipal

De nouvelles rues sont tracées, le quai du Huangpu est aménagé à grands frais (37.340 Taels) et le Municipal Council de la Concession Internationale est approché afin d’aménager le Yang King Pang, ruisseau fétide et nauséabond qui marque la frontière des deux concessions mais qui ne sera finalement comblé que 52 ans plus tard !

Yang King Pang

Les affaires du conseil municipal sont donc parties sur les chapeaux de roue mais malheureusement les nuages s’amoncèlent déjà à l’horizon…..

La population chinoise qui avait augmenté de manière vertigineuse à l’occasion des troubles, s’est vue considérablement réduite après la victoire de Gordon à Suzhou.

Le recensement de 1865 fait en effet état de 55.465 chinois et de 460 étrangers, dont 259 français. Deux ans auparavant, les Chinois étaient plus de 80.000 et leur départ laissait des maisons et des quartiers entiers vides….

Les mauvaises nouvelles viennent aussi du commerce qui ne se porte pas aussi bien depuis deux ans, à l’exception notoire de celui de l’opium….

Et pour couronner le tout, les sujets de désaccord entre l’administration et l’autorité consulaire commençent à se multiplier….

L’administration de la municipalité connait donc une genèse pavée de bonnes intentions et d’enthousiasme, le tout orchestrée par des hommes intelligents et de bonne volonté, et dont les épreuves à venir vont consolider l’autorité et la compétence.

Après avoir crée les principaux services de la Municipalité, le temps était venu d’établir les règles de fonctionnement de celle-ci, sujet sur lequel les voisins anglais s’etaient egalement penchés… c’est ce que nous verrons dans le prochain article. Restez branchés…