La Gazette de Changhai: (7) Les affaires prospèrent

De Histoire de Chine

rédigé par Charles Lagrange

Chers amis lecteurs,

Cette série d’articles historiques qui paraît chaque mois sur le compte officiel de la Société d’Histoire des Français de Chine vous propose une navigation dans le temps et vous guide tout au long du tracé de la présence française à Shanghai, épopée à la fois merveilleuse et dramatique d’un destin commun entre Chinois et Français dans ce qui fut, de 1849 à 1943, la Concession française de Changhai.

Cette rubrique vous fait vivre les grands moments de celle-ci à travers une série de thèmes dont de nombreux endroits sont encore aujourd’hui de précieux témoignages. Puissent ces articles susciter votre intérêt pour cette ville et vous aider à découvrir son charme désuet qui la rend si unique.

Malgré les troubles, les affaires prospèrent sous le contrôle des douanes maritimes chinoises

Le support des autorités consulaires

Nous avons vu dans l’article précédent comment les intérêts des uns et des autres se trouvaient quelquefois antagonistes et l’effet que cela pouvait avoir sur l’harmonie des relations avec les autorités de tutelle.

Du coté Concession Internationale, l’harmonisation des intérêts économiques avec les objectifs diplomatiques posait moins de problèmes. Pendant toutes les premières années, les consuls des Etats-Unis ont été les représentants des grandes maisons de commerce américaines installées en Chine, comme les maisons Heard, Olyphant et Russell.

Ce n’est que vers la fin du XIXème siècle, à la suite de la faillite de nombreuses d’entre-elles que des diplomates chevronnés sont mis en poste à Changhai et la politique penchera plutôt vers la défense des valeurs culturelles.

Les consuls britanniques étaient quant à eux particulièrement actifs dans la défense de leurs commerçants et ce, malgré des divergences occasionnelles entre la politique du Foreign Office et celle des marchands expatriés. Cela ne les a cependant jamais empêchés de privilégier la politique long terme et faire éviter les abus : tel a été le cas lors de leur soutien à la création d’une équipe européenne pour présider aux destinées des Douanes Maritimes Impériales chinoises et la nomination de Robert Hart comme directeur général.

La genèse des Douanes Maritimes Impériales

Le port de Canton

L'origine des Douanes Maritimes Impériales remonte à 1685 lorsque est nommé par l’Empereur un administrateur chinois – le « Hoppo » – chargé de contrôler le commerce dans toute l’embouchure de la Rivière des Perles. D’autres postes de douanes sont alors créés le long de la côte. En 1745, un nouvel édit impérial rend responsables les marchands chinois pour chaque vaisseau étranger désirant commercer avec la Chine. En 1757, l’empereur interdit tout commerce non Russe au nord de la Chine et Canton devint de fait le seul port ouvert vers l’extérieur. La guilde (Cohong) des marchands de Canton oeuvre tant et si bien qu’ils détiennent très vite le monopole de l’import-export dans le pays – par un système qu’on appelle « le système de Canton ». La position de Hoppo fait l’objet d’une convoitise importante et avec un commerce international grandissant, la collecte des taxes devient source de corruption et d’excès. Après la Première Guerre de l’Opium, le système est aboli par les traités, mais le service des douanes subsiste et la collecte des taxes est étendue aux autres ports ouverts.

« Hoppo » ou Douanes Impériales à Canton

Lors de l'occupation de Changhai par les Taiping en septembre 1853, la perception régulière des droits de douane est grandement perturbée et afin d’assurer la continuité du service, les consuls anglais et américains obligent leurs compatriotes à déclarer aux consulats les entrées et sorties de marchandises.

Les autres Nations en étant dispensées, les commerçants exigent qu’un système alternatif soit mis en place. Un arrangement avec le Taotaï de Changhai est trouvé : trois fonctionnaires étrangers présideraient au paiement des droits pour le compte du gouvernement chinois. Cet état de choses commençe le 12 juillet 1854 et le nouveau système parait tellement satisfaisant aux Chinois que lorsque la vieille ville est à nouveau occupée par les troupes impériales, ils prient Horatio Nelson Lay, qui avait représenté le consul d'Angleterre Wade, de devenir inspecteur permanent des douanes de Changhai ; ce service est ensuite étendu aux autres ports ouverts.

Première Douane de Shanghai sur le Bund

L’affaire de la flotte de guerre

Horatio Nelson Lay

La guerre de 1860, les révoltes des musulmans dans le Yunnan, des Taiping, et des Nien Fei dans le Hebei, Shandong et Henan avaient été une dure leçon pour l’Empereur, et il fallait songer à réorganiser la défense de l'empire.

Dès 1861, l'inspecteur général des douanes, H. N. Lay, dans une entrevue avec le prince Gong, fait remarquer l'importance qu'il y a pour la Chine d’écraser la rébellion des Taiping, et la possibilité de le faire avec une force organisée à l'européenne. Le prince y concourre, et en octobre 1862, il donne instruction à Lay d’acheter des vaisseaux et des canons et engager des officiers anglais dans le but de créer une flotte. Rentré en Europe pour sa santé, Lay s'occupe activement de cette affaire. En juillet 1862, le capitaine de vaisseau Sherard-Osbornest désigné avec la permission de son gouvernement d’organiser une force militaire et maritime pour la destruction des pirates en Chine, et reçoit le 2 septembre 1862 l'autorisation de lever des hommes et d'affréter des navires pour le service de l'Empereur. L’autorisation de dépenser l’argent puisé dans les caisses des Douanes Impériales était dans les mains de l’assistant de Lay, l’anglais Robert Hart.

Sherard-Osborn

À Londres, le 16 janvier 1863, le capitaine Sherard-Osborn signe avec Lay un contrat par lequel il devait prendre le commandement de tous les navires européens et bateaux chinois commandés par des Européens. Lay revient à Pékin le 1er juin 1863, et rencontre l’hostilité du prince Gong à quelques-unes de ses demandes. Le gouvernement central désire en effet revenir à l'ancien système visant à confier aux autorités provinciales la défense des côtes, et il est prévu qu’Osborne soit placé sous les ordres du gouverneur du Jiangsu. L'officier anglais déclare au prince Gong qu'il ne pouvait accepter cette situation et prend la décision de disloquer la flotte qu’il avait eu grande peine à assembler. Lay a été victime de cette aventure, car le prince Gong, jugeant qu'il avait mal mené cette affaire et qu'il avait outrepassé ses pouvoirs, le révoque de sa haute position le 15 novembre 1863.

Là où apparait Robert Hart

Lay est immédiatement remplacé dans la haute position d'inspecteur général des Douanes Maritimes Impériales par son adjoint Robert Hart.

Robert Hart qui deviendra Sir Robert Hart, était un Irlandais du nord né en février 1835 d’une famille de commerçants, fervents religieux d’une secte protestante la plus conservatrice du comté d’Ulster. Ses racines font de l’homme un exemple de tolérance, d’impartialité et de largesse d’esprit. Il obtient son diplôme de la prestigieuse Queen’s University de Belfast avec les plus hautes distinctions. Les services consulaires britanniques cherchaient un étudiant interprète et lorsque Hart y introduit sa candidature, le concours de sélection est annulé par l’Université et Hart est immédiatement engagé. Il est alors envoyé à Hong Kong où il arrive en juillet 1854. En 1858, il est nommé secrétaire de la commission des alliés à Canton. En mai 1859 il démissionne du service consulaire britannique et prend la position de député commissaire des douanes dans l’administration nouvellement créée. Lorsque Lay part en Angleterre en 1861, il le remplaçe et est finalement nommé à sa place deux ans plus tard.

Sir Robert Hart (jeune)

Hart a donné un développement considérable au service qui lui avait été confié et a certainement été le conseiller étranger le plus écouté à Pékin, où il jouera pendant quarante-sept ans un rôle prépondérant dans ce service des Douanes Maritimes Impériales qui, à la fin du siècle, comprendra plus de 4000 employés dont 765 étrangers. Nous y reviendrons dans un prochain article.

Sous la haute autorité des Douanes et malgré la domination très nette des Anglais et des Américains, certaines sociétés françaises ont réussi à s’implanter à Changhai…et c’est ce que nous verrons dans le prochain article. Restez branchés !