La Gazette de Changhai : (10) Cohabitation dans la Concession

De Histoire de Chine

rédigé par Charles Lagrange

Étrangers et Chinois vivant côte à côte dans la concession

Après nous être concentrés sur les événements politiques, la vie économique et la vie publique de la concession française pendant son premier quart de siècle, voyons aujourd’hui comment se déroule la vie de tous les jours pour ces Européens du bout du monde et comment celle-ci se compare à celle des Chinois…

Des conditions de logement et de transport difficiles

Dans les premières années de la concession, tous les étrangers, tant les agents des grandes maisons de commerce que les particuliers s’étant lancés dans l’aventure, ont partagé des conditions de logement fort inconfortables.

Les premiers arrivés logèrent dans des maisons chinoises de bois et de torchis, aux fenêtres petites et peu nombreuses, sans cheminée, et le tout construit sur un terrain marécageux, mou et inondable.

Petit à petit se construisent des maisons sur le style de celles de Macao, à savoir des demeures carrées à un étage, avec une véranda courant tout autour du bâtiment.

Très souvent les bureaux occupent le rez-de-chaussée, le mess et les chambres étant au second. La parcelle est entourée d’un mur et dans l’enceinte de celui-ci se trouvent des bâtiments annexes servant d’entrepôts ou de hangars.

Les maisons privées apparaîtront dès les années 1870, mais conserveront souvent la même structure.

Le Bund vu de Pudong - 1900

Le transport se fait à pied ou en voiture tirée par des chevaux, dans les rues qui se paveront petit à petit au gré des budgets de la municipalité….

En 1873, venant du Japon, débarque un certain Ménard nanti d’une idée originale : il propose d’établir un « service de petites voitures à bras pour le trafic des passagers » : le rickshaw faisait son entrée en Chine. Le conseil municipal accordera des concessions d’exploitation aux propriétaires de rickshaws et en tirera profit grâce aux taxes prélevées. Le service des rickshaws se développera de manière considérable au fil des années : les revenus des taxes passeront de 40.250 Taels en 1902/1903 à 267.966 en 1926.

Rickshaw à Changhai

Une vie sociale balbutiante

La vie sociale s’organise petit à petit, souffrant durant les premières années de l’absence de femmes expatriées. Dans la concession française, la femme et les filles de Montigny sont jusqu’en 1860 les seules femmes étrangères vivant sur place. Le premier mariage y est célébré en 1865.

Le nombre de femmes occidentales augmentera très lentement dans les deux concessions : quelques-unes en 1870, 276 en 1880, pour atteindre 3000 au tournant du siècle.

La vie sociale s’organise principalement autour des clubs :

les Anglais créent le Shanghai Club en 1864 avec ses locaux sur le Bund à l’emplacement de l’immeuble de 1910 que l’on peut encore admirer aujourd’hui (2, Zhongshan road).

Le premier immeuble du Shanghai Club


Les Irlandais créent la Société de Saint Patrick tandis que leurs confrères écossais créent celle de Saint André, organisatrice des premiers bals de Shanghai, les « Caledonian balls » dont le premier verra le jour en 1870. Les Allemands créent le Cercle Concordia et construiront un édifice « Kolossal » dont nous reparlerons et qui se situait à la place de la Banque de Chine (23, Zhongshan road).

Le club Concordia – début XXème

Au début, les activités sportives se limitent aux courses de brouettes le long du Bund, mais très vite apparaissent le tennis, le cricket et puis le golf.

Dès 1861 est crée le premier champs de course de chevaux sur une trentaine d’hectares. Au début, il était situé à l’ouest de Frontier road (le Xizang lu d’aujourd’hui) dans la concession anglaise. Il sera déplacé sur l’emplacement actuel de Renmin Square en 1870 et 20 ans plus tard y sera construit le bâtiment du Race Club qui existe toujours aujourd’hui (Shanghai History Museum, 325, Nanjing lu).

La vie culturelle s’organise autour des troupes théâtrales d’amateurs et notamment celle de « l’Amateur Dramatic Club », créée en 1867 et qui se produit au Lyceum Theatre, baraquement en bois situé près du Bund, derrière le consulat britannique et dont l’incendie amènera finalement la troupe à se produire dans le bâtiment actuel qui a été construit bien plus tard, en 1931, au 57 de la route Cardinal Mercier (Maoming lu).

Des groupes littéraires et philosophiques se créent autour de la North China Branch de la Royal Asiatic Society, institution dotée d’une librairie de milliers d’ouvrages en chinois et en anglais et que fréquentera assidûment Henri Cordier, grand historien de la Chine. Les Allemands quant à eux sont les précurseurs des sociétés philharmoniques.

L’immeuble de la Royal Asiatic Society

Et les Français ?

Sous l’égide de Monsieur Buissonnet, négociant en soies et ex-président du Conseil Municipal, se crée une Société Dramatique dont la première représentation date de 1872.

Ce n’est que vingt ans plus tard que naîtra le fameux Cercle Sportif Français dont les bâtiments modestes sont construit au nord du parc Koukaza (Fuxing park, au 47, Nanchang lu) agrandis et rénovés à de nombreuses reprises avant de laisser place au Collège Français - toujours debout - et de déménager dans le bâtiment construit par Veysseyre et Léonard en 1926 sur la route Cardinal Mercier et que l’on peut toujours admirer aujourd’hui (Okura Garden Hotel, 58, Maoming lu).

Le premier immeuble du Club Sportif Français – parc Koukaza – 1905

Voilà donc comment commence petit à petit à s’organiser la vie sociale de ce microcosme changhaïen, prélude à une débauche d’activités qui se multiplieront au fil des années pour forger ce qui fera sa réputation de Paris de l’Orient…

Une communauté cosmopolite chinoise à l’image de celle des Européens

À la fin du dixneuvième siècle, la population chinoise de la concession française représente environ 100.000 individus, alors que la ville chinoise et la concession internationale en abritent chacune près d’un demi-million.

Aux marchands aventuriers du Guangdong et du Fujian ont succédé des vagues de réfugiés du Zhejiang, de l’Anhui et du Jiangsu.

Les immigrés de chaque région ont tendance à se regrouper par zone d’origine, formant ainsi des quartiers entiers où le dialecte, la cuisine, les cultes et les rituels sont spécifiques.

Cette différentiation culturelle s’accompagne très vite d’une répartition des activités professionnelles.

C’est ainsi que naîtront dans les deux concessions, des quartiers aux vocations commerciales différentes, créant ainsi un « patchwork » de compétences mais également un obstacle à la naissance d’une identité changhaïenne.

Les activités bancaires sont l’apanage des gens du Zhejiang et plus particulièrement des immigrés de Ningbo. Le commerce de la soie restera dans les mains des gens du Guangdong et du Fujian. Les charpentiers et les tisserands viennent du nord Jiangsu et de l’Anhui. Au bas de l’échelle, on trouve les gens du Subei (sud Jiangsu) qui sont vidangeurs ou tireurs de rickshaws.

Les solidarités régionales se structurent autour d’amicales (les huigan) dont la tâche principale est de construire des temples dédiés aux divinités régionales et d’assurer un support philanthropique au travers de l’aide aux nécessiteux et de la construction d’écoles et de dispensaires.

Très vite, les guildes professionnelles (les gongsuo) s’allieront aux amicales pour former un tissu cohérent et solidaire.

Guilde de Ningbo

Une ségrégation sociale qui naît au sein de chaque communauté

Dans chaque communauté se tisse progressivement une organisation sociale à l’image de toute société constituée : des riches marchands qui forment la « gentry »…… aux petits métiers ou à la classe naissante des ouvriers qui restent majoritaires.

La classe dominante est formée de notables et grands négociants ayant évolué dans l’entourage des Taipans étrangers et qui se sont recyclés dans des commerces plus licites. Ils forment une classe de « lettrés fonctionnaires/marchands » (shengshang), leur intégration dans la bonne société se faisant sur des critères de valeurs marchandes plutôt que confucéennes et mandarinales.

Les rejoignent à partir des années 1860, des propriétaires terriens, des lettrés réputés et des mandarins retraités qui sont venu se réfugier à Changhai lors de l’invasion des Taipings : ceux-ci ont l’expérience de l’administration, le zèle confucéen et le respect des traditions.

Vers la fin du siècle se crée une ébauche de « classe moyenne » rassemblant les employés, petits fonctionnaires, maîtres d’école et autres diplômés sans travail.

Et enfin, il y a le « petit peuple », formé des marchands ambulants, des petits métiers, des coolies, des tireurs de rickshaw, des ouvriers, etc.

Coiffeuse de rue
Guérisseur de rue

Les petits métiers de Changhai, un inventaire à la Prévert

La grande majorité du peuple se livre à des petits métiers, dans une échoppe minuscule ou un étal dans la rue, provocant de nuit comme de jour bruits et encombrements dans les celles-ci.

Ils sont dresseurs de merles, nettoyeurs d’oreilles, arracheur de chicots, tueurs de rats, cireurs de chaussures, changeurs de piastres, trancheurs de pastèques, épointeurs de cure-dents, bonimenteurs pour demoiselles, réparateurs de toutes sortes, marchands de toutes choses, guérisseurs de tous maux...

Mêlés à eux, des voleurs à la tire, des estropiés, des colporteurs, des mendiants, des enfants affamés, bref une fourmilière de petites gens dont la foule grouillante remplit les rues des concessions...

Après avoir dressé une image très succinte du microcosme changhaien nous reviendrons à la politique et nous verrons comment la concession française s’est agrandie. Restez branchés...