La Gazette de Changhai : (11) la Concession française s’agrandit

De Histoire de Chine

rédigé par Charles Lagrange

Chers amis lecteurs,

Cette série d’articles historiques qui paraît chaque mois sur le compte officiel de la Société d’Histoire des Français de Chine vous propose une navigation dans le temps et vous guide tout au long du tracé de la présence française à Shanghai, épopée à la fois merveilleuse et dramatique d’un destin commun entre Chinois et Français dans ce qui fut, de 1849 à 1943, la Concession française de Changhai.

Cette rubrique vous fait vivre les grands moments de celle-ci à travers une série de thèmes dont de nombreux endroits sont encore aujourd’hui de précieux témoignages. Puissent ces articles susciter votre intérêt pour cette ville et vous aider à découvrir son charme désuet qui la rend si unique.

L’activité commerciale se développe dans la concession et celle-ci attire bien évidemment les gens de la province qui affluent à Changhai et cherchent à résider à l’intérieur des limites des concessions pour des raisons évidentes de proximité et de sécurité. Le consul de France se trouve dès lors très vite à l’étroit dans cette bande de territoire qui lui avait été concédée en 1849…

La première extension : là où les Messageries Impériales précipitent l’événement

D’une présence de 13 propriétaires en 1857, la situation avait bien changé 15 ans plus tard.

En effet, les implantations s’étaient multipliées entre le fleuve et la porte du Nord (Henan lu) et elles se développaient maintenant vers l’ouest, ainsi qu’entre ce qui s’appelait alors la rue Colbert et qui allait devenir la rue du consulat (Jinling Lu) et la muraille de la ville chinoise, conformément à la convention de 1849.

En 1861, le Consul Edan veut prolonger son emprise le long du Huangpu et ce, jusqu'à la porte de l’Est (Dongmen Lu) : il y rencontre l’opposition du Taotai.

Cependant ce terrain, labouré par la guerre des Taipings et assaini, est l’objet de la convoitise des propriétaires privés qui progressivement achètent des parcelles, y construisent des immeubles et enregistrent leurs titres de propriété au consulat. Suite à cette implantation, la municipalité prolonge le quai du Huangpu et creuse un canal d’assainissement à la porte de l’Est.

Ce qui n’avait pas été accordé au travers de la négociation devient petit à petit un fait accompli.

C’est alors que le consulat reçoit la demande des Messageries Impériales de lui octroyer un terrain le long du fleuve. Edan se trouve donc en position délicate et il n’a comme solution que de proposer le terrain s’étendant jusqu’à la porte de l’Est et de prier le Ministre de France de négocier la chose à Pékin.

C’est chose faite le 17 avril 1861 : la superficie de la concession est portée de 69 à 90 hectares.

La Concession française après la première extension (en bas à droite du plan)

La seconde extension : là où les étrangers s’empoignent

Dès la fin de la guerre des Taipings les négociations d’extension sont beaucoup plus difficiles, tant pour les Anglais que pour les Français.

D’autre part, comme les négociations se font à Pékin, les autorités impériales ont beau jeu de jouer les uns contre les autres.

Pendant ce temps, la population chinoise croit et les conditions sanitaires de leur implantation deviennent embarrassantes pour les résidents européens.

Les Européens s’implantent alors progressivement vers l’ouest pour atteindre la rivière de Frontier road, à l’emplacement actuel de Tibet road.

L’affaire de la pagode de Ningbo de mai 1874 a été de fait le premier signe de tension entre les autorités chinoises et celles de la concession et cette situation de « fait accompli » rend progressivement les relations avec le Taotai de plus en plus tendues. En 1898, la municipalité décide finalement de forcer la main aux gens de Ningbo et de procéder à la destruction de leur cimetière. Une révolte s’en suit, le poste de police central est attaqué, le consul fait donner la troupe et 17 Chinois périssent.

Le consul utilise alors cet incident pour négocier une extension en laissant la propriété du terrain à la guilde de Ningbo tout en assainissant les lieux.

Pendant ce temps-là, le ministre anglais Conger essaye de son coté de négocier une extension de la Concession Internationale avec les autorités de Pékin.

Il propose à son collègue français de faire front commun, mais celui-ci refuse, s’appuyant sur les dispositions prises dès 1866.

La France envoye un navire à Nankin pour impressionner le vice-roi et le pousser à négocier.

Les Anglais, furieux de ne pouvoir compter sur la collaboration des Français, envoyent à leur tour deux frégates afin de soutenir les autorités chinoises….

A Pékin, une cabale se monte entre Anglais, Américains et Allemands contre les Français, soutenus par les Russes.

L’incident devient diplomatique et les Chinois se préparent à tirer les marrons du feu…..

Mais les alliés se mettent finalement d’accord et joignent leurs forces pour exiger une extension des deux concessions.

Deuxième extension de la Concession française à l’ouest de Tibet road

Les leçons de l’affaire

En Mai 1899, l’accord est finalement signé à Pékin: la Concession Internationale s’agrandit de 760 hectares et la française, de 69…

Le résultat est maigre mais surtout la France a perdu une grande bataille : à l’avenir elle s’est engagée à ne plus demander d’extensions exclusives.

D’autre part, elle s’engage à aligner le régime des futures extensions sur celui de la Concession Internationale, à savoir que tout acte de propriété ne serait plus enregistré obligatoirement et exclusivement auprès du consul de France mais bien auprès des autorités consulaires desquelles relèvent les propriétaires.

Les étrangers s’installent de plus en plus vers l’ouest, et débordent très vite des limites accordées en 1899. La municipalité construit alors des routes en dehors de son périmètre afin de leur assurer les services indispensables.

La troisième extension : là où les Français dament le pion au SMC

Dès les années 1860, les autorités françaises de la concession (comme les autres autorités concessionaires) avaient commencé à construire des routes dites « extérieures » - hors concessions - en accord avec les autorités chinoises.

La première de ces routes avait été construite pendant la révolte des Taipings pour relier la porte ouest de la vieille ville au bastion catholique de Zi-ka-wei (Xujiahui), pour permettre aux troupes françaises de se déplacer rapidement entre la concession et les terres de l'Église catholique situées dans la région.

Contrôlées par les autorités des concessions, les routes « extérieures » ont effectivement donné à la France et aux autres pouvoirs concessionnaires une forme de contrôle sur les terres s'étendant en dehors de leurs concessions formelles.

En 1913, la France demande des pouvoirs de police sur ces routes. Le gouvernement de Yuan Shikai accepte, donnant à la France des pouvoirs de police et de taxation sur la zone couverte par ces routes, en échange de l'acceptation par la France d'expulser les révolutionnaires de la zone sous sa juridiction.

Yuan Shikai

Les autorités françaises entamment alors des pourparlers avec les autorités chinoises afin d’officialiser l’inclusion du territoire couvert par les routes « extérieures »  dans leur concession. Ils obtiennent l’extension souhaitée par un accord signé entre le ministre de France à Pékin et le ministre des affaires étrangères chinois le 14 juillet 1914.

La concession s’étend désormais à l’ouest jusqu’à la mission jésuite de Zi-Ka-Wei (Xujiahui) et englobe les routes sur lesquelles ont poussé villas et immeubles habités par des étrangers et des Chinois : une superficie totale de 1021 hectares, soit 15 fois celle de la concession initiale. Le consul français précise alors qu’il s’agit d’une « régularisation administrative », ceci pour éviter d’éveiller des objections de la part des Chinois et des autorités étrangères, plus particulièrement du SMC…

En clin d'œil aux résidents chinois plus nombreux sur le nouveau territoire, deux sièges sont attribués à des membres chinois au Conseil Municipal.

Encouragés par l'expansion réussie des Français, le SMC demande également l'octroi de pouvoirs administratifs sur sa propre zone de routes « extérieures », mais la première guerre mondiale met fin aux pourparlers et il ne l’obtiendra jamais.

Extension maximum de la Concession française accordée en 1914

Mais nous reviendrons sur cette période et pour l’heure, nous nous intéresserons à cette fin du XIXème, où va sonner pour l’Empire chinois affaibli, le son du canon. Restez branchés…