La Gazette de Changhai : (12) Le commerce au 19ème siècle

De Histoire de Chine

rédigé par Charles Lagrange

Chers amis lecteurs,

Cette série d’articles historiques qui paraît chaque mois sur le compte officiel de la Société d’Histoire des Français de Chine vous propose une navigation dans le temps et vous guide tout au long du tracé de la présence française à Shanghai, épopée à la fois merveilleuse et dramatique d’un destin commun entre Chinois et Français dans ce qui fut, de 1849 à 1943, la Concession française de Changhai.

Cette rubrique vous fait vivre les grands moments de celle-ci à travers une série de thèmes dont de nombreux endroits sont encore aujourd’hui de précieux témoignages. Puissent ces articles susciter votre intérêt pour cette ville et vous aider à découvrir son charme désuet qui la rend si unique.

Les premières décennies

Au lendemain de la Révolution et de l’Empire, le commerce extérieur français est entièrement à reconstruire. La Grande-Bretagne a profité des trente années d’absence de la France sur les marchés lointains pour développer les relations commerciales avec les États-Unis, l’Amérique latine et l’Asie. Il est donc difficile pour l’industrie française de rivaliser directement avec son homologue anglais, producteur de tissus en grandes séries, notamment de cotonnades à coût nettement inférieur grâce à sa forte productivité.

Sous la protection de l’État, l’industrie française accélère sa modernisation après 1815, notamment dans les secteurs de l’énergie, de la métallurgie, de la chimie et du textile.

En même temps, le commerce extérieur de France retrouve graduellement son rythme d’accroissement d’avant la révolution : de 1825 à 1840, le taux annuel moyen de croissance atteint 3.6%.

Les décennies 1840-1860 tiennent une place exceptionnelle dans l’histoire économique française : c’est à la fois l’apogée de la prospérité agricole, l’élévation à grande échelle de la productivité industrielle, la naissance du système bancaire moderne, l’ère des grands travaux de rénovation urbaine et la phase décisive de la révolution ferroviaire.

La Chine, sous la domination de l’Empire Qing, se situe encore dans une période de pré-industrialisation. Sous la politique de prohibition de la cour de Qing d’avant les années 1840, le commerce extérieur de l’Empire est monopolisé par les Co-hong (公行) dans un seul port au sud, Canton, tandis que, la nature et les quantités des marchandises dans les échanges extérieurs sont strictement règlementées.

L’ile de Shameen (Canton) en 1870

Les années 1844 - 1860

Le marché chinois est « ouvert » par l’Angleterre au travers du Traité de Nankin de 1842 : quatre nouveaux ports sont accessibles au commerce étranger ; les taux de droit de douane s’abaissent en moyenne à 5%, et le monopole des Cong-Hongs (公行) du commerce extérieur chinois est éliminé.

Malgré une infériorité dans la compétition du commerce extérieur avec les Anglais, les Français ne veulent pas perdre une telle opportunité d'ouverture au monde oriental.

Ils pensent en effet que beaucoup d’articles des fabriques françaises trouveraient des débouchés avantageux en Chine et dans les pays avoisinants. Grâce au Traité de Whampoa de 1844, la France obtient les mêmes privilèges que son rival anglais.

Commerce entre la France et la Chine, la Cochinchine et l’Océanie 1844- 1859

Dès « l’ouverture » de la Chine, de plus en plus de négociants étrangers viennent développer leurs affaires en Chine avec leurs familles, ce qui augmente la demande d’articles provenant de France (vins, articles parisiens, horloges, etc.).

Selon les statistiques du consulat anglais à Changhai à la fin de l’année 1843, il n’y a alors que 26 étrangers habitant dans la ville (personnel du consulat inclus) ; ce nombre monte à 378 en 1855. En 1865, d’après les statistiques du Conseil municipal de la Concession Française , le nombre des résidents étrangers à Changhai atteint 5 589, soit une augmentation de 15 fois celui de l’année 1855 et 220 fois celui de l’année 1843 !


Le tableau des importations en France et exportations de France pour les années 1858 et 1859 se présente comme suit :

Importation en France Valeurs en 1858 (FF) Valeurs en 1859 (FF)
Thé 1 329 000 1 367 000
Sucre brut 701 000
Poivre 271 000
Soies en cocons 267 000
Soies écrues,grèges et moulinées 260 000 788 000
Laines 250 000
Cannelle 145 000 124 000
Total 3 223 000 2 279 000
Exportation de France Valeurs en 1858 (francs) Valeurs en 1859 (francs)
Carton, Papiers, Livres et Gravures 110 000 33 000
Vins 104 000 996 000
Outils et Ouvrages en métaux 62 000 47 000
Tissus de soie 57 000 57 000
Poterie, Verres et Cristaux 50 000 64 000
Peaux préparées et ouvrées 48 000 64 000
Effets à usage 39 000 122 000
Eaux-de-vie et Liqueurs 37 000 225 000
Viandes salées 13 000 73 000
Total 520 000 1 681 000

Il faut remarquer un léger changement dans la liste d’exportation de Chine en France : les soies grèges commencent à apparaître régulièrement dans celle-ci.

De fait, à partir de l’année 1852, la France commence à importer directement et régulièrement de la soie par suite de l’augmentation de la productivité des soieries françaises et de l’épidémie des vers à soie au milieu du 19e siècle.

En résumé, les années 1844-1859 témoignent, pour la première fois, d’un décollage du commerce franco-chinois. Au niveau de la quantité, la valeur des échanges entre les deux pays se multiplie par 13 ; au niveau de la structure, la France commence à importer régulièrement des matières premières – dont la soie.

Cependant le point fort de l’industrie française (les produits de luxe ou de haute qualité), ne correspond pas vraiment à la demande du marché chinois. D’un côté, le pouvoir d’achat moyen des Chinois est si faible à ce moment-là qu’ils ne peuvent pas assumer les prix élevés de ces produits. Le PIB par habitant en Chine représente en effet 600 dollars jusqu’en 1850, et descend à 530 en 1870, soit le tiers et le quart de celui de l’Europe.

D’un autre côté, des produits de haute qualité de France rencontrent une forte concurrence face aux produits chinois de même nature. Par exemple : les soieries de France se vendent très bien en Europe, mais elles ont du mal à trouver preneur sur le marché de Canton, parce que les Chinois produisent des soieries tout aussi élégantes et de belle qualité.

De même, les marchandises exportées de Chine ne sont pas forcément adaptées à la demande française. À cette époque, les deux produits les plus exportés par la Chine sont le thé et la soie grège mais la France importe beaucoup moins de thé que l’Angleterre.

Les années 1860 - 1884

Les années 1860-1884 apportent de grands changements dans le contexte du commerce international. Parmi ces changements, plusieurs, influencent directement l’évolution du commerce franco-chinois.

Premièrement, malgré le Traité de Nankin éliminant les Co-Hongs et réduisant les taux d’importation à 5%, les puissances occidentales souhaitent obtenir plus de privilèges commerciaux, notamment la possibilité d’étendre leur commerce vers le Nord et vers l’intérieur du pays.

Le Traité de Tientsin de 1858 et la Convention de Pékin de 1860 étendent ces privilèges et parmi les clauses des deux traités, plusieurs poussent fortement les relations commerciales des puissances avec la Chine, à savoir :

  • L’ouverture de 11 nouveaux ports aux étrangers,
  • L’autorisation pour les étrangers à voyager à l’intérieur de la Chine, offrant ainsi la possibilité aux commerçants étrangers d’y acheter des produits du sol ou de vendre en direct des produits importés,
  • L’accord de ne payer qu’une seule fois le droit de douane intérieur - l’impôt de « sous-port » (子口税), lorsqu’ils transportent des marchandises importées à l’intérieur du pays ou exportent des produits qu’ils y ont acheté. Cet impôt étant plus bas que celui qui est réclamé aux marchands chinois, il aide à renforcer la compétitivité des marchandises étrangères et réduit les prix des produits en provenance de l’intérieur.
Préliminaires du Traité de Tientsin

Deuxièmement, l’amélioration des moyens de transport et de communication entre la Chine et l’Europe par l’ouverture du Canal Suez dès 1869.

Inauguration du canal de Suez le 17 novembre 1869

Troisièmement, la production de la soie en Europe est détruite par l’épidémie des vers à soie des années 1860. À partir de ce moment-là, la France, alors premier producteur mondial de soieries, est donc obligée de chercher les matières premières de la soie grège en dehors du territoire européen pour assurer sa production de tissus de soie.

La valeur d’échange entre la France et la Chine s’accroît brusquement à partir de 1863 : elle est presque multipliée par 8 de 1862 à 1868 ; la croissance ralentit quelque peu entre 1868 et 1884, mais la valeur d’échange augmente tout de même deux fois et demi. Excepté pendant les années 1871-1872, pendant la Guerre franco- prussienne, le commerce entre les deux pays progresse régulièrement. La rébellion des Taiping, qui menace le port de Shanghai de 1857 à 1864, n’a semble-t-il eu peu d’influence sur le commerce franco-chinois.

Cette croissance notable est clairement liée à l’augmentation de l’exportation des produits chinois en France, multipliée par 40-50 fois de 1860 à 1884. À l’inverse, l’exportation de la France vers la Chine n’augmente guère pendant cette période.

De ce fait, un déficit de plus en plus large se forme dans le commerce français avec la Chine après les années 1860. La valeur du déficit monte de 155.000 francs en 1863 à 82.980.202 francs en 1884, soit une croissance de 535 fois !


Et ce sont les « soyeux» lyonnais qui vont assurer la plus grande partie du commerce entre la France et la Chine. C’est ce que nous verrons dans un prochain article : Restez branchés...