La Gazette de Changhai : (13) Le commerce de la soie (1)

De Histoire de Chine

Rédigé par Charles Lagrange


Chers amis lecteurs,

Cette série d’articles historiques qui paraît chaque mois sur le compte officiel de la Société d’Histoire des Français de Chine vous propose une navigation dans le temps et vous guide tout au long du tracé de la présence française à Shanghai, épopée à la fois merveilleuse et dramatique d’un destin commun entre Chinois et Français dans ce qui fut, de 1849 à 1943, la Concession française de Changhai.

Cette rubrique vous fait vivre les grands moments de celle-ci à travers une série de thèmes dont de nombreux endroits sont encore aujourd’hui de précieux témoignages. Puissent ces articles susciter votre intérêt pour cette ville et vous aider à découvrir son charme désuet qui la rend si unique.

Nous avons mentionné dans un article précédent l'importance des soyeux lyonnais dans les premiers échanges commerciaux entre la France et la Chine.

Nous vous proposons d'approfondir le sujet en vous restituant les points importants soulevés dans une thèse de doctorat de l'EHESS de Paris présentée en 2017.

Ce premier article nous donnera un bref éclairage sur la sériciculture en Europe et en Chine, le second se penchera sur le commerce de la soie entre la France et la Chine ainsi que les principaux acteurs français de ce commerce installés à Changhai.

La sériciculture en Europe

La production séricicole, qui est à la fois une culture par ses mûriers et un élevage par ses vers, obéit normalement à deux conditions les plus basiques : d'une part, le climat de cette région doit être propice à la végétation des mûriers. Les mûriers poussent normalement à partir de 12°C et grandissent entre 20°C à 35°C. Leur croissance sera la plus rapide si la température se stabilise entre 30°C et 32°C. D'autre part, le développement de la sériciculture nécessite également une main d'œuvre importante et bon marché. Il faut cueillir une grande quantité de feuilles de mûrier dès le début de la saison, travailler toute la journée et même toute la nuit pour s'occuper des jeunes vers à soie pendant tout le processus d'éducation (les nourrir, déblayer les excréments, etc.).

Ver à soie

En Europe, en Afrique et au Proche-Orient, les plantations de mûriers se concentrent principalement autour de la Méditerranée. L'Italie est l'un des plus anciens pays européens qui produit de la soie. Importée dans les régions de Sicile et de Calabre au 11e siècle, la sériciculture s'étend déjà à toute la péninsule au début du 19e siècle.

Avec les ravages de la pébrine – une des maladies du ver à soie – pendant les années 1860-1870, la récolte de la sériciculture italienne diminue de moitié. Grâce à la méthode de prophylaxie découverte par Louis Pasteur en 1870, les Italiens restaurent très rapidement leur sériciculture. La production séricicole d'Italie remonte de 20.000 tonnes de cocons au début en 1880 à 50.000 tonnes à la fin du siècle.

La sériciculture est largement répandue dans d'autres pays méditerranéens, bien que leurs quantités de production soient moins importantes.

Murier en Provence

La sériciculture en France

Les premières activités séricicoles en France ont lieu dans les régions méditerranéennes. On présume que le mûrier était déjà cultivé dans les environs de Venasque en 1229, à l'époque de Raymond VII, Comte de Toulouse, mais rien ne permet de supposer qu'à cette époque-là le ver à soie était connu dans la région. L'envoi à la reine Jeanne de Bourgogne en 1345, par le Sénéchal de Beaucaire-Nîmes, de 12 livres de soie de Provence achetées à Montpellier 76 sols tournoi la livre, est un des premiers témoignages historiques d'une production nationale.

Au début du 17e siècle, la production séricicole s'étend déjà à la basse vallée du Rhône, toutes les régions méditerranéennes et les Cévennes.

Mais l'essor de la sériciculture française commence vraiment au début du 19e siècle. Les zones d'élevage dépassent largement les régions du climat méditerranéen. Une véritable fièvre séricicole s'empare du pays tout entier. En 1820, 13 départements s'occupent de sériciculture, 30 en 1834 et 64 en 1853 : y compris la région parisienne, les plaines de la Saône, du Poitou, les départements du Sud-ouest et même le Morbihan. La moyenne de la récolte de cocons de ce pays ne compte que 10.000 tonnes pendant les années 1820, mais elle atteint plus de 14.000 tonnes pendant les années 1830, 17.000 entre 1841 et 1845, et dépasse 20.000 tonnes entre 1846 et 1852.

Cependant, même pendant la première moitié du 19e siècle, l'époque qui est considérée comme « l'âge d'or » de la sériciculture française, la production de cocons de France ne satisfait pas la demande de son industrie textile, d'autant plus que la production nationale sera aussi victime de la pébrine à partir de 1860.

Brocart de soie français 1760

La sériciculture en Chine

La légende raconte que des siècles avant notre ère, Lei Zu (嫘祖), la femme bienveillante de l'Empereur Jaune (黄帝), buvait un jour de l'eau dans une forêt de mûriers. Tout à coup, un cocon de ver sauvage tombe dans son bol. En essayant de l'extraire, elle tire un fil dont elle ne voit pas la fin et se dit que celui-ci serait utile pour tisser des textiles. Elle décide d'élever des vers sauvages de ce type, et aurait donné ainsi naissance à la sériciculture en Chine.

Statue de Lei Zu

À la suite de la mission commerciale de 1844, le délégué de l'industrie de la soie de France, Isidore Hedde, écrit dans son rapport au gouvernement français : « Il serait inutile d'insister sur ce fait connu et constaté par les autorités les plus anciennes : les Chinois ont les premiers compris le parti que l'on peut tirer de la production de la soie. C'est de la Chine que Tyr et l'Égypte recevaient, par la voie des caravanes, ces précieux tissus que les Romains payaient au poids de l'or. L'Occident a connu le fil de soie bien longtemps avant de posséder l'insecte qui le produisait. »

Les premières régions principales de sériciculture se concentrent au nord de la Chine. Par suite du changement climatique et des guerres incessantes, le centre séricicole se déplace graduellement vers le sud-est à partir du troisième siècle de notre ére.

La longue histoire séricicole chinoise conduit aussi à une accumulation abondante de techniques sur la production de la soie, laquelle atteint son apogée pendant les époques Ming et Qing.

Dès le 17e siècle, les éleveurs ont pu obtenir des cocons par hybridation et les préserver des maladies en éliminant celles qui étaient infectées. Pour la filature, ils réalisent aussi qu'il faut utiliser des combustibles secs afin que la soie ne se décolore pas,et qu'il faut filer les cocons avec l'eau limpide : l'eau de la fontaine est la meilleure, l'eau de rivière est inférieure, et l'eau du puits n'est pas propice. Au début du 19e siècle, les éleveurs ont aussi connaissance de l'influence de la température, de l'humidité et de l'eau sur la filature de la soie.

Cocon de ver à soie

À la veille des guerres de l'opium, la sériciculture existe déjà dans presque toutes les provinces de l'Empire chinois, mais on estime que la production des soies et des étoffes du Zhejiang et du Jiangsu constituent 60 à 70% de la production totale. On estime que la quantité de production de la soie grège en Chine à la veille de la Guerre de l'opium est de 110.000 piculs, soit environ 6.600 tonnes.

Battage de la soie en Chine

À la fin du siècle, la production de soie grège aura doublé.(picul/an) (1 picul = 60 kg)

1840 1880 1898 1915-1917 1925 1926
cocons / soies cocons / soies cocons / soies cocons / soies cocon / soies cocons / soies
Zhejiang 825.500      63.500 101.700      78.231 876.766       67.444 1.000.000   76.923 1.140.000    87.692
Jiangsu 275.200      21.169 350.000      26.923 266.745       20.519 350.000      26.923 545.000       41.923
Guangdong 576.100      44.315 717.000      55.154 768.300       59.100 1.000.000   76.923 1.057.400    81.338
Sichuan 205.800      15.831 317 000      23.385 640.000       49.231 600.000      46.154 468.000       36.000
Hubei 70.100         6.085 100.000       7.846 100.000         7.692 100.000       7.672 122.900         9.454
Shandong 24.100         1.854 45.000         3.462 70.000           5.385 60.000         4.615 110.000         8.462
Anhui 10.800            831 30.000         2.308 30.000           2.308 30.000         2.308 97.000           7.462
Guangxi -- -- 12.000              923 65.520         5.040 55.600           4.277
Henan 100.800        7.754 142.000      10.923 121.000         9.308 100.000       7.692 42.900           3.300
Hunan 6.500              500 11.250            865 16.000            1.231 20.000          1.538 --
Shanxi -- -- -- -- 6.500                500
Fujian -- -- -- -- 3.900                300
Autres 17.100          1.315 99.000         7.615 79.500           6.115 70.000         5.385 13.000           1.000
Total 1.611.673 123.930 2.121.000 163.154 2.819.000 216.846 2.779.911   229.256 3.330.000  256.154 3.622.300  281.715

Après l'éffondrement du Royaume Taiping en 1864, la production de la sériciculture dans la région du Yangzi a été rapidement rétablie. Les services de la douane de Changhai font remarquer que « de nombreux nouveaux mûriers sont plantés depuis la restauration de la paix. La quantité de la production de la soie est actuellement considérable : elle atteint, sinon dépasse, déjà le niveau d'avant la rébellion. »

La Chine devient très vite le premier exportateur de soie grège et ce principalement par la suite de l'effondrement de la production européenne décimée par la maladie des vers à soie.

Évolution du taux d'exportation de l'industrie de la soie grège chinoise 1840-1915 (en piculs)

Années   1840   1880   1898   1915
Production 123.930 163.154 216.846 213.832
Exportation   9.000 82.201 108.821 130.389
Consommation intérieure 114.930 80.953 108.025 83.443
Taux d'exportation 7.26% 50.26% 50.18% 60.98%

Et ce sont les « soyeux» lyonnais qui vont assurer la plus grande partie du commerce entre la France et la Chine. C’est ce que nous verrons dans un prochain article : Restez branchés...