La Gazette de Changhai : (14) Le commerce de la soie (2)

De Histoire de Chine

Rédigé par Charles Lagrange

Chers amis lecteurs,

Cette série d’articles historiques qui paraît chaque mois sur le compte officiel de la Société d’Histoire des Français de Chine vous propose une navigation dans le temps et vous guide tout au long du tracé de la présence française à Shanghai, épopée à la fois merveilleuse et dramatique d’un destin commun entre Chinois et Français dans ce qui fut, de 1849 à 1943, la Concession française de Changhai.

Cette rubrique vous fait vivre les grands moments de celle-ci à travers une série de thèmes dont de nombreux endroits sont encore aujourd’hui de précieux témoignages. Puissent ces articles susciter votre intérêt pour cette ville et vous aider à découvrir son charme désuet qui la rend si unique.

Lire aussi La Gazette de Changhai : (13) Le commerce de la soie (1).

Les maisons françaises et le commerce direct franco-chinois de la soie grège

Dominique Rémi, qui vendait des horloges à Canton depuis 1843, arrive à Changhai avec ses deux commis en juin 1848, et installe son magasin dans la Concession Française en 1849. Au début, les horloges et les vins sont les seules marchandises d’échange dans sa maison. En 1852, Rémi envoie 85 balles de soies de Changhai en France, ce qui est le premier essai d’export direct de soies de Changhai à Lyon. Après ce premier essai, il met l’accent de ses affaires sur l’exportation des soies chinoises. Avec l’aide de son neveu Edouard François Schmidt, Rémi augmente la taille de sa maison et la renomme Remi Schmidt et Cie (利名洋行) à partir du 1er janvier 1855. La valeur d’échange annuelle de cette compagnie atteint 12 millions de francs en 1862, étant la deuxième la plus élevée parmi toutes les maisons françaises à Changhai à ce moment-là, juste derrière celle du Comptoir d’Escompte de Paris à Changhai (20 millions de francs).

Villa de Dominique Rémi au Vésinet

Affectée par la crise financière en Europe du milieu des années 1860, la sociéte Rémi Schmidt et Cie est obligé de s’unir à la société anglaise Dent et Cie (宝顺洋行) en 1865, en modifiant encore une fois son nom en « Rémi de Montigny et Cie ». L’année suivante, la compagnie devient un comptoir de la Dent et Cie. Désormais, le nom de Rémi disparait dans la liste des maisons françaises à Changhai.

À la suite de la chute de la récolte des cocons à partir de 1853, quelques négociants français sont envoyés de France en Chine pour y développer le commerce de la soie. Etant représentant commercial de la Chartron-Brisson et Cie, Eugene Buissonnet arrive pour la première fois à Changhai en avril 1854.

Ayant voyagé fréquemment entre la France et la Chine pour le commerce de soies pendant des années, il institue enfin sa propre maison, Buissonnet et Cie (比索内洋行), à Changhai dans le courant de 1860, se spécialisant sur l’exportation de la soie chinoise en France. La valeur d’échange de cette nouvelle maison atteint 9 millions de francs dès sa création.

Henri Meynard est un autre négociant français de soies très connu à Changhai. Il y vient acheter des cocons, mandaté par une entreprise française. Sa propre entreprise à Changhai, la Meynard Cousins et Cie s’ouvre en 1859. Ayant été enregistrée comme une simple société d’importation de « vins et articles de Paris », elle s’occupe en réalité principalement de l’exportation des cocons et des soies de Changhai en France.

Henri Meynard est membre du conseil municipal de la Concession Française de 1862 à 1865. A la suite du conflit entre le conseil municipal et le Consul Général, sa carrière administrative ainsi que son commerce à Changhai commencent à décliner à partir de 1865. En 1870, il abandonne enfin ses affaires en Chine et retourne en France.

L’Hôtel Municipal en 1865

Trois autres maisons de soie françaises s’ouvrent à Changhai au début des années 1860.

Il s’agit des maisons Fajard et Cie (法雅行) créée par E. Fajard en 1860, Maniquet et Cie (马凯行) établie par Jean Maniquet en 1861, Streicher et Cie(斯特雷行)instituée par Streicher en 1862. A la fin 1863, pas moins de 11 maisons françaises se sont installées à Changhai, dont 6 spécialisées dans l’exportation de la soie chinoise vers la France.

Sociétés françaises à Shanghai en 1863

Noms Dates de création chiffres d'affaires annuels (francs) Années d'existence Domaine de compétence
D.Rémi 1849 12 000 000 18 Horloges, Vins, soies
Vaucher frères et Cie 1857 200 000 15 articles parisiens,soies
Legrand Frères et Cie 1857 200 000 articles de Paris
Maynard cousins et Cie 1859 2 500 000 11 vins, articles parisiens soies
Buissonnet et Cie 1860 9 000 000 10 soies
Fajard et Cie 1860 2 500 000 soies
Comptoir d'escompte de Paris 1860 20 000 000 37 banque
Salabelle et Cie 1860 200 000 vins
Maniquet et Cie 1861 1 500 000 3 soies
Streicher et Cie 1862 250 000 2 soies
Messagerie maritime et Cie 1863 80 000 000 99 poste, navigation, assurance

Un phénomène intéressant est que presque toutes les premières maisons françaises créées avant 1865 ferment ou prononcent leurs faillites avant ou au début des années 1870. Outre la crise financière européenne du milieu des années 1860, leurs fermetures sont sans doute liées à la rivalité avec les grandes maisons anglaises ou américaines.

Deux autres raisons impactent leurs affaires : le commerce de  « revente » et la lenteur des communications entre l’Asie et l’Europe.

Le commerce de « revente »

L’échange de soies est déjà l’un des mouvements commerciaux à plus haut risque à cause ses grandes valeurs et de sa saisonnalité. D’un côté, bien que certains patrons de ces maisons aient été des représentants de soyeux français, elles n’en restent pas moins des sociétés indépendantes et donc ne sont pas forcément capables de trouver les clients en France. Même si elles ont des acheteurs stables en France, elles doivent payer d’avance les soies qu’elles achètent, et ensuite leurs clients (s’il y en a) en Europe vont les rétribuer à travers de traites à six mois de vue. Ce mode de commerce international est appelé le « commerce de  revente », lequel souffre de la précarité des clients, et prolonge la période de cycle des capitaux. Comparativement, les maisons anglaises et américaines (surtout des grandes maisons comme Jardine Matheson et Cie et Dent et Cie), quoique indépendantes, bénéficient de plus de capitaux et leur domaine de compétence principal est souvent l’importation d’opium en Chine, ce qui diminue le risque commercial lié au commerce de la soie.

La lenteur des communications

Avant les années 1870, les communications entre la Chine et l’Europe sont assurées par les navires postaux. Même après l’ouverture du canal de Suez, il faut encore 6 semaines de voyage pour le plus rapide d’entre eux. En conséquence, il est très difficile pour les commerçants établis à Changhai de connaître exactement la demande du marché européen lorsque de nouvelles soies chinoises sont mises à la vente.

Navire des Messageries Maritimes à l’entrée du Canal de Suez - 1870

Evolution des maisons françaises en Chine après 1870

Au printemps de l’année 1871, la China Submarine Telegraph Company à Londres prolonge les câbles marins jusqu’à Changhai. Les télécommunications entre Londres et Changhai sont ouvertes le 17 avril 1871, tandis que celles entre Londres et Hongkong sont mises en œuvre deux mois plus tard (2 juillet 1871). La ligne de télégraphe entre la Chine et la Russie par Vladivostok est également connectée le 1er janvier 1872, ce qui renforce la liaison télégraphique continentale euro-asiatique.

Navire « Goliath » déroulant le câble sous-marin transatlantique en 1850

L’accélération de la transmission des informations rapproche les marchés des deux côtés du continent euro-asiatique. Désormais, il ne faut qu’une journée pour la transmission d’un message entre l’Europe et la Chine, qui avait besoin de plusieurs semaines voire même plusieurs mois pour être acheminé. Pour le commerce de la soie, un exportateur en Chine n’a besoin que d’un message télégraphique pour connaître avec précision les quantités et la qualité de soies demandées par les acheteurs en Europe. En même temps, le mandat télégraphique remplace graduellement le mandat postal dans le commerce international, ce qui diminue considérablement la durée de traite.

En 1872, parmi toutes les maisons étrangères qui exportent de la soie à Changhai, il en reste seulement quatre sous pavillon français. Ce sont les maisons Vaucher frères et Cie, la seule maison de soie créée depuis les années 1850 qui n’a pas encore fermée; Ulysse Pila et Cie, une agence de Ulysse Pila et Cie de Marseille ouverte à Changhai en 1869 ; Nachtrieb Leroy et Cie, une agence de Chartron Monnier et Cie de Lyon créée par Adolphe Edouard Nachtrieb à Changhai en 1868; Lacroix Cousins et Cie, une agence d’une autre entreprise de Lyon ouverte à la fin des années 1860. Dans la liste de l’année 1874, il ne reste que trois maisons françaises car la Vaucher frères et Cie ferme dans le courant de 1873. Deux ans plus tard, Nachtreb Leroy et Cie disparait également par suite du retour en France de son fondateur.

En 1887, elles ne sont plus que deux : Ulysse Pila et Cie et Conzon et Giraud et Cie.

Ulysse Pila

La mise en œuvre des télécommunications entre l’Europe et l’Asie a en effet renforcé la concurrence sur le marché d’exportation de la soie de Chine, et la majorité du commerce direct entre la Chine et la France est toujours dans les mains des maisons étrangères. Par suite de cette concurrence, les maisons françaises envoient moins d’un tiers des soies exportées en France chaque année.

Le début du XXème siècle verra cependant le nombre de sociétés françaises actives dans l’exportation de la soie passer à sept : Ulysse Pila et Cie, Conzon et Giraud et Cie, Brunet et Cie, Racine Ackermann et Cie, Olivier et Cie, Tillot et Cie, Chauvin, Chevalier et Cie.

Toutes seront des agences d’entreprises basées à Paris ou à Lyon.

Ceci clôture le sujet des soyeux à Changhai. Reprenons le cours de l’histoire en cette fin du XIXème siècle qui va faire sonner le bruit du canon. C’est ce que nous verrons dans le prochain article : Restez branchés….