La Gazette de Changhai : (15) Grand émoi dans le nord

De Histoire de Chine

rédigé par Charles Lagrange

Chers amis lecteurs,

Cette série d’articles historiques qui paraît chaque mois sur le compte officiel de la Société d’Histoire des Français de Chine vous propose une navigation dans le temps et vous guide tout au long du tracé de la présence française à Shanghai, épopée à la fois merveilleuse et dramatique d’un destin commun entre Chinois et Français dans ce qui fut, de 1849 à 1943, la Concession française de Changhai.

Cette rubrique vous fait vivre les grands moments de celle-ci à travers une série de thèmes dont de nombreux endroits sont encore aujourd’hui de précieux témoignages. Puissent ces articles susciter votre intérêt pour cette ville et vous aider à découvrir son charme désuet qui la rend si unique.

Grand émoi dans le nord : Le massacre de Tientsin

Nous allons revenir sur un événement qui a traumatisé les étrangers en Chine mais qui n’a été finalement qu’un effet inévitable de la défaite humiliante de 1860 : le massacre de Tientsin (Tianjin) perpétré en juin 1870 pendant lequel 21 étrangers ont été sauvagement tués.

Tientsin (Tianjin), port important, ouvert aux étrangers en 1860

Situé sur la rivière Hai He, à l’extrémité nord du Grand Canal, Tientsin (T’ien Chin Wei ou le gardien du gué) a été de tous temps une cité dans laquelle le commerce florissait et ce, grâce à sa position stratégique de passage obligé pour l’accès à Pékin.

L’empereur Yung Lo de la dynastie Ming ceintura la ville d’une enceinte dès 1425. La première ambassade de Hollande qui y passa en 1655 en a fait une description impressionnante : « …cité entourée d’un mur de 25 pieds de haut, garnie de tours de gué, dont le commerce est nul pareil en Chine. Passage obligé de tout vaisseau abordant en Chine, la ville est un port franc où nul ne doit payer de taxes….. »

En juin 1858, à l’issue de la seconde « guerre de l’opium » y est signé en dehors des remparts de la ville, un traité qui portera son nom. Ce n’est qu’en octobre 1860 que Tientsin sera déclarée port ouvert, lorsque les troupes anglo-françaises occupent la ville, suite au refus de la Chine de laisser passer vers Pékin les émissaires européens chargés de faire entériner le traité par l’Empereur.

Sont alors alloués aux étrangers des portions de terrain en aval de la vieille ville, et qu’Alexander Mitchie, éditeur du « Chinese Time » en 1888, décrivait de la manière suivante :

« Les bornes ont été placées le long du fleuve, là où pourrissaient quelques jonques, où étaient parsemés des jardins potagers et des huttes en terre battue, dans lesquelles habitaient des pêcheurs dont la vie se partageait entre les rives boueuses du fleuve et les quelques sépultures qui parsemaient la terre ferme derrière eux. »

La concession anglaise faisait originellement 40 hectares et les terrains étaient loués pour 99 ans. Elle s’agrandit en 1897, puis en 1903 pour atteindre 480 hectares. A ceux-ci viendront s’ajouter les 12 hectares alloués aux Etats-Unis mais que ceux-ci n’ont jamais utilisés.

La concession française, octroyée la même année, s’agrandit en 1900 pour atteindre 224 hectares.

Six autres pays ont eu des concessions dans Tientsin ce qui a fait de la ville le troisième plus grand établissement d’occidentaux en Chine après Changhai et Harbin.

Les concessions étrangères de Tientsin

Les événements de 1870

En 1866, deux évêques et sept prêtres français se font massacrés en Corée. La France réagit de manière que l’on jugea peu ferme, laissant ce crime impuni.

Voyant que les Coréens avaient pu massacrer plusieurs sujets français sans qu'on leur en ait ensuite demandé raison, les Chinois ont probablement présumé que la France en supporterait d'autres.

Peu de jours avant le massacre de Tientsin, un mouvement contre les chrétiens voit le jour à Nankin. Le père Pfister, dans une lettre adressée le 16 juin 1870 à Mgr Languillat, supérieur de la mission du Kiang-nan, explique qu’après le meurtre d’un jeune homme et la disparition de plusieurs enfants, une grande émotion grandit parmi le peuple. En interrogeant les coupables présumés, ceux-ci mettent en avant le nom du Tien tchou-Lang (résidence des missionnaires) et avouent avoir des relations étroites avec eux. Ceci suffit à jeter l’opprobre sur les missionnaires et les accuser de rapt d’enfants.

Les missions religieuses avaient en effet la coutume d’amener des enfants dans les orphelinats qu’elles avaient créés, ceci afin de les sauver de la misère, des maladies ou parfois de la mort lorsqu’il s’agissait de filles. Quelquefois, des compensations financières étaient même consenties aux familles dont la garde des enfants leur était soustraite.

Durant l’année 1870, il y a eu malheureusement de nombreux décès d’enfants dû aux maladies.

Le 18 Juin, un kidnappeur d’enfants est arrêté à Tientsin et avoue avoir vendu des enfants à l’orphelinat de la Sainte Enfance dirigé par les Soeurs de Saint Vincent de Paul.

Tout de suite, la rumeur publique enfle et les religieuses sont accusées des pires maux, y-compris d’utiliser les organes des enfants afin de concocter des remèdes.

Mission des Lazaristes de Tientsin en 1864

Comme la France assurait la protection des religieux en Chine depuis de nombreuses années, les autorités locales prennent langue avec le Consul de France, Monsieur H. Fontanier.

Le 21 juin 1870, le Consul, accompagné de son traducteur M.Simon, va voir le gouverneur de Tientsin afin de l’inciter à faire taire les rumeurs et rétablir le calme.

L’agressivité de l’entourage du gouverneur conduit le Consul à se retirer et dans la confusion, il semblerait qu’il ait sorti son arme et ait tiré en direction de ceux qui l’empêchaient de sortir. La confusion se transforme alors en massacre.

Éventail fabriqué après le massacre et illustrant celui-ci

Le Consul de France à la tête et le visage littéralement labourés de blessures, et la poitrine transpercée à coups de lance ; M. Simon est mutilé au point d'être méconnaissable.

La foule se dirige vers le consulat et le chancelier, M. Thomassin, est attrapé et affreusement entaillé à la tête, au visage et par tout le corps, puis on lui ouvre le ventre.

Sa femme est assommée à coups de massue.

La foule s’en prend alors aux religieux et religieuses : l'abbé Chevrier a le crâne fracassé, la poitrine et le ventre ouverts. Monsieur de Chalmaison, un commerçant français, venu à la rescousse des religieuses, est massacré et sa femme, après s’être cachée chez un sympathisant chrétien, est découverte et mise à mort de la manière la plus cruelle.

Dans la curée, trois russes sont également massacrés, Messieurs Bazoff et Protopopoff, ainsi que la jeune femme de ce dernier.

Les 9 Filles de la Charité sont ensuite mises à mort de la manière la plus barbare : vivantes, on leur a arraché les yeux, on leur a coupé les seins, on leur a fait subir les derniers outrages.

Au total, 21 étrangers sont massacrés, dont 13 Français, trois Russes, deux Belges, deux Italiennes et une Irlandaise.

De plus, tous les domestiques du consulat français et de la procure des Lazaristes, toutes les personnes employées dans les établissements de la Sainte-Enfance, plus de cent orphelins brûlés vifs dans la maison des sœurs, et enfin une poignée de cantonais accusés d’aider les français sont tous mis à mort.

Chapelle des Sœurs de la Charité après le massacre

Cette boucherie épouvantable a été accomplie régulièrement, au son du tam-tam, qui en avait donné le signal. Quand il n'y eut plus de Français à massacrer, la retraite a été sonnée, et les exécuteurs se retirent en bon ordre dans leurs foyers. Les mandarins et leurs satellites, témoins de cette sanglante tragédie, paraissent avoir été là que pour veiller à l'exécution des ordres donnés…

Le consulat français, l’église Notre Dame des Victoires, construite un an auparavant, et tous les établissements de la Sainte-Enfance sont livrés aux flammes et vite réduits à un amas de ruines.

Notre Dame des Victoires reconstruite après le massacre

La légation de France, gérée alors par le comte Julien de Rochechouart, détache une escadre commandée par l'amiral Dupré qui vient jeter l'ancre à Tientsin.

Des négociations sont entamées : un groupe de présumés coupables est exécuté, le vice-roi du Zheli, Tseng Kouo-fan (Zeng Guofan), est déplacé, et le commissaire des ports du Nord, Tchoung-Heou, qui avait été assez faible pour ne pas intervenir, est chargé de présenter des excuses, au nom du gouvernement chinois.

Zeng Guofan

Comme la France vit à cette époque-là les affres de la guerre avec les Allemands, la riposte n’a pas été à la hauteur de la gravité des faits.

Tchoung-Héou va de Marseille à Bordeaux, de Bordeaux à Tours, de Tours à Versailles, puis effrayé par les horreurs de la guerre et fatigué des lenteurs que mettait le gouvernement à le recevoir, il s'enfuit aux Etats-Unis, d'où il est ramené en France à grand peine.

Il est finalement reçu en Novembre 1871 par M. Thiers et lui présente les lettres d'excuses.

Les étrangers présents en Chine à ce moment-là ont jugé que le massacre de Tientsin paraissait avoir été le résultat général d'un complot contre eux, dont le contrecoup s’est fait sentir dans presque tous les ports ouverts.

L’avenir dira qu’il a malheureusement été le premier d’une longue série d’autres qui allaient assombrir cette fin de siècle.

Ce massacre a par ailleurs donné à la France l’occasion de réviser les traités qu’elle avait signé avec la Chine et fera l’objet d’une prochain article : Restez branchés….