La Gazette de Changhai : (16) L’éducation dans la Concession

De Histoire de Chine

Chers amis lecteurs,

Cette série d’articles historiques qui paraît chaque mois sur le compte officiel de la Société d’Histoire des Français de Chine vous propose une navigation dans le temps et vous guide tout au long du tracé de la présence française à Shanghai, épopée à la fois merveilleuse et dramatique d’un destin commun entre Chinois et Français dans ce qui fut, de 1849 à 1943, la Concession française de Changhai.

Cette rubrique vous fait vivre les grands moments de celle-ci à travers une série de thèmes dont de nombreux endroits sont encore aujourd’hui de précieux témoignages. Puissent ces articles susciter votre intérêt pour cette ville et vous aider à découvrir son charme désuet qui la rend si unique.

Dans des articles précédents, nous vous avons décrit comment s’était développée la Concession à l’occasion de la venue des grandes maisons de commerce françaises. Nous allons voir comment ce développement s’est accompagné d’une œuvre importante dans les domaines de l’éducation et de la santé et ce, principalement à l’initiative des religieux.

La présence des chrétiens en Chine

La présence des chrétiens en Chine date du début des années 600, années pendant lesquelles des Nestoriens avaient développé une présence importante au centre du pays, soutenus alors par l’empereur Taizong et son successeur Gaozong.

Les Nestoriens ont étendu leurs activités dans tout le Shaanxi et y ont même traduit en chinois “le Livre du Messie Jésus” vers l’année 640. Un édit de l’empereur de 845 mettra fin à leurs activités, comme celles d’ailleurs des religions autres que le Taoisme.

Les Nestoriens réapparaissent dans les années 1200 à l’occasion de la prise de pouvoir des Mongols. C’est ainsi que vers la fin du XIIIème siècle, Marco Polotrouve de nombreuses communautés chrétiennes dans plusieurs provinces de Chine.

Fort de cette présence, une première mission catholique est immédiatement envoyée en Chine (Jean de Montecorvino) et la première église est bâtie à Kambaliq (Pékin) en 1299. D’autres sont alors bâties au Fujian, au Zhejiang et au Jiangsu par des franciscains envoyés par Rome. Cependant l’expérience a été de courte durée car dès la fin du XIVème siècle, les missionnaires envoyés ne parviennent plus à la capitale pour y entretenir la foi.

Le catholicisme ne fait sa réapparition qu’à la suite des efforts du Jésuite Saint Francois Xavier dont l’ordre envoie des émissaires dans la région de Canton 3 ans à peine après sa mort, en 1555.

C’est grâce aux compétences du père jésuite Matteo Ricci que la religion catholique reprend vraiment pied en Chine au tout début du XVIIème siècle. L’homme savant qu’était Ricci permis d’ancrer à la cour de l’Empereur une solide réputation d’érudition qui rejaillira sur la Compagnie de Jésus.

C’est en effet grâce à leurs connaissances en mathématiques, en géographie, en linguistique et surtout en astronomie que des générations de jésuites ont pu se succéder comme conseillers à la cour de Pékin. Matteo Ricci y consacre le premier évêque chinois, Paul Siu (Xu Guangqi), un homme originaire de Shanghai et où il a été enterré.

Entrée du parc abritant la sépulture de Paul Siu - Xujiahui

Au début du XVIIIème siècle cependant, l’incompréhension des coutumes locales, le refus du rite chinois par le pape et la dissolution de l’ordre en 1773, ont été autant de facteurs qui ont conduit à la persécution des catholiques et au départ des jésuites de Chine.

L’ouverture de la Chine par le traité de Nankin, et les clauses des traités de Whampoa en 1844, de Tientsin en 1858 et de Pékin en 1860 permettent aux religieux de se réinstaller dans le pays pour y propager la foi, y construire des églises et surtout y prodiguer l’enseignement.

Forts du soutien des traités et de la protection de la France, libres de leurs mouvements sur le territoire chinois, les religieux, jésuites en tête, reviennent dans la région de Shanghai dès 1842.

Deux jésuites, les pères Estève et Gotteland, ont été les chevilles ouvrières de la résurrection de la religion catholique dans la région.

Le père Claude Gotteland s.j

Ils réactivent la paroisse de l’Immaculée Conception (LaoTie TsuDang) à l’intérieur des murs de la vieille ville, dont l’église datait de 1640, ainsi que celle de Tong Ka Du (Dongjiadu) au sud des remparts, sur laquelle ils bâtissent en 1853 la cathédrale dédiée à Saint-François Xavier. Les deux édifices sont encore visibles aujourd’hui.

Eglise de Dongjiadu

Mais surtout, ils achètent un terrain à Zi Ka Wei (Xu Jia Hui), près de la sépulture de Paul Siu, pour y bâtir une église dédiée à Saint-Ignace et dont la construction est terminée en 1848. La première église est de style espagnol, et dès 1886, les jésuites de Zi Ka Wei récoltent des fonds afin de construire un bâtiment plus imposant. Celui-ci, que nous pouvons encore admirer aujourd’hui, sera érigé en cathédrale dont la construction démarrera en 1906.    

L’œuvre d’enseignement

Dès 1851, à Zi Ka Wei, les jésuites créent une école qui deviendra le fameux Collège Saint-Ignace. Cette construction sera suivie au fil des ans par un orphelinat pour garçons, un orphelinat pour filles, un séminaire, une imprimerie, une bibliothèque, édifices dont nous reparlerons… L’objectif du collège est « d’élever dans la piété et dans la science des lettres chinoises les jeunes chrétiens … de former les futurs auxiliaires, maîtres d’école et administrateurs des chrétientés. »

Le succès est rapide et un second building de trois étages est construit en 1878, puis un étage supplémentaire y est ajouté. (L’immeuble a été reconstruit en 1991 sous le nom de Shangxue building). Par après, un autre immeuble est construit à l’ouest du précédent (Chongde building) dont le deuxième étage servira de quartiers aux enseignants européens.

En 1887, le collège reçoit déjà 1105 pensionnaires.

Collège St Ignace à la fin du XIXème siècle

En 1855 les jésuites érigent un orphelinat en périphérie de Changhai. Il est dévasté en 1860 lors de l’invasion des Taipings. En 1864, ils décident de le reconstruire dans le quartier de Zi Ka Wei : il devient l’orphelinat de Tou Sé Wé (Tushanwan). L’orphelinat prend les enfants dès l’âge de 6 à 10 ans et ce, afin de les former très tôt aux métiers de l’artisanat. Après six ans d’enseignement général, ils sont formés à un art particulier : mécanique, menuiserie, ébénisterie, fonderie, peinture, sculpture, verrerie, imprimerie, etc.

Nous en reparlerons car on trouve ici et là dans Changhai des exemples de leurs œuvres et un musée leur est d’ailleurs consacré (Puhuitang road, 55, Xujiahui).

Orphelinat de Tou Sé Wé à la fin du XIXème

En 1886, à l’initiative du consulat et avec les fonds de la Municipalité, est créée l’Ecole municipale franco-chinoise. L’école a comme vocation de former une pépinière de jeunes chinois des classes populaires et de la petite bourgeoisie pour le commerce, l’administration et les grandes entreprises, avec pour les plus nantis l’opportunité de poursuivre leurs études supérieures en France. (Huaihuai middle school – angle Huaihai/Tibet rd)

L’enseignement est confié aux jésuites dans un premier temps, mais il sera repris très tôt par les frères Maristes.

Ecole franco-chinoise

A côté de ces établissements importants apparaissent de nombreuses écoles adossées aux institutions religieuses.

L’une d’entre elles est l’Ecole Saint-François Xavierqui s’ouvre en 1873 près de l’église Saint-Joseph et où sont enseignés l’anglais et le français aux enfants de toutes origines. L’école a été transférée à Hongkou en Concession Internationale en 1884 et confiée aux Petits Frères de Marie en 1895, qui malheureusement abandonnent alors l’enseignement du français.

Une autre a été créée par les Dames Auxiliatrices des Âmes du Purgatoire, dont les premières arrivent à Zi Ka Wei dès 1867. Elles s’installent en 1871, juste en face de Saint-Joseph, dans les écuries désaffectées occupées 10 ans auparavant par les troupes du général Cousin-Montauban. L’institut Saint-Joseph est destiné aux jeunes Européennes, Portugaises pour la plupart, les familles venant de Macao étant plus nombreuses que les françaises à cette époque. En 1885, grâce à des dons, de nouveaux bâtiments sont construits et trois ans plus tard, l’établissement compte déjà 234 élèves.

Eglise de Saint Joseph

Le développement de l’enseignement dans la Concession Française a donc fait l’objet d’une attention toute particulière et d’un soutien actif des autorités consulaires, mais c’est surtout grâce à la détermination et au dévouement des religieux que se développera un enseignement de renom dont le point d’orgue sera celui de l’inauguration de l’Université Aurore en 1903.

Mais nous en reparlerons…. Le prochain article vous racontera comment, en marge de l’œuvre éducative, se crée toute une infrastructure hospitalière. Restez branchés……..