La Gazette de Changhai : (17) La santé dans la Concession

De Histoire de Chine

Rédigé par Charles Lagrange

Chers amis lecteurs,

Cette série d’articles historiques qui paraît chaque mois sur le compte officiel de la Société d’Histoire des Français de Chine vous propose une navigation dans le temps et vous guide tout au long du tracé de la présence française à Shanghai, épopée à la fois merveilleuse et dramatique d’un destin commun entre Chinois et Français dans ce qui fut, de 1849 à 1943, la Concession française de Changhai. Cette rubrique vous fait vivre les grands moments de celle-ci à travers une série de thèmes dont de nombreux endroits sont encore aujourd’hui de précieux témoignages. Puissent ces articles susciter votre intérêt pour cette ville et vous aider à découvrir son charme désuet qui la rend si unique.

Dans des articles précédents, nous vous avons décrit comment s’était développée la Concession à l’occasion de la venue des grandes maisons de commerce françaises. Nous allons voir comment ce développement s’est accompagné d’une œuvre importante dans les domaines de l’éducation et de la santé et ce, principalement à l’initiative des religieux.

L’action sanitaire du Conseil Municipal

Certains auteurs développent la théorie selon laquelle la défaite de 1870 a fait surgir en France le besoin de retrouver une position rayonnante autant que la nécessité de conquérir de nouveaux territoires à mettre en valeur et a réactivé le concept de civilisation élaboré lors du siècle des Lumières.

Armée de cette conviction, la Troisième République s’engouffre dans l’impérialisme, trouvant dans l’idée de mission civilisatrice un moyen de concilier valeurs républicaines et expansion coloniale, ce qui permet à la France d’étendre sa domination en Afrique et en Indochine.

Arrivés avant les marchands et les administrateurs les, missionnaires occidentaux ont investi l’action caritative de nouvelles notions et méthodes d’action : en développant l’éducation, en valorisant l’émancipation des femmes et en modernisant la médicalisation pour la rendre accessible à la population locale. Ils s’emploient à modeler les communautés indigènes à l’image de la société occidentale.

Assistance médicale française en Afrique

Contrairement à son emploi largement répandu dans les colonies françaises d’Afrique et d’Indochine, la notion de « mission civilisatrice » n’apparait jamais dans les écrits des responsables de la municipalité française de Changhai.

Si certaines personnalités françaises mettent en avant l’idée de rayonnement culturel et politique de la France, dans les faits, ce sont les missionnaires catholiques qui animés de leur foi dans la rédemption de l’homme, mènent l’action éducative, culturelle et médicale à l’égard des Chinois.

Ils mettent l’accent sur la possibilité de transformer l’individu et par là-même la société : ils seront le vrai moteur des réformes et influenceront d’importants hommes d’affaire chinois de la ville convertis au catholicisme, et ce tout au long de la présence française à Changhai.

L’action philanthropique a une longue tradition en Chine, où la pauvreté a été, de tous temps, considérée comme une punition et la conséquence de mauvaises conduites : elle permet à l’élite d’obtenir une reconnaissance sociale en allégeant la misère humaine.

Gratitude et harmonie sociétale sont au cœur de la pensée confucéenne.

Les notables chinois utilisent ainsi la charité comme un moyen d’élever leur statut social, prouver leur loyauté nationale, renforcer leurs liens régionaux et légitimer leur suprématie en agissant selon les valeurs confucéennes qui impliquent le soutien des pauvres.

Cet effet d’émulation rend le gouvernement et la municipalité française de Changhai soucieux d’occuper une place dans l’action culturelle et éducative aux côtés des autres puissances occidentales comme les Etats-Unis.

Le premier pas a été d’octroyer des subventions pour soutenir les projets engagés par les structures catholiques françaises, leur œuvre ayant un fort impact sur la société chinoise.

En second lieu, la municipalité s’est associée aux hommes d’affaire chinois catholiques afin d’établir des liens avec la population locale.

Cette association aboutira bien plus tard, à l’aube de la Première Guerre Mondiale, à une représentation politique de ceux-ci au sein du Conseil Municipal. Mais nous reviendrons sur le sujet.

L’Hôpital Général

Au milieu de ce XIXème siècle, les deux invasions Taiping avaient apporté leur lot de malheurs. Soldats blessés et malades se pressaient dans les infirmeries de campagne improvisées.

De plus, l’insalubrité de Changhai voyait se multiplier les cas de choléra, de fièvre typhoïde et de petite vérole parmi la population européenne.

C’est à côté des écuries de la garnison française de ce qui était la « Première rue » et qui deviendra la rue Cousin Montauban (Sichuan lu) que s’installera le premier poste médical.

Du coté des Anglais, il y avait deux postes médicaux, le Shanghai Hospital and Dispensary, ainsi que le Marine Hospital, tous deux destinés essentiellement à assurer un service médical pour les étrangers.

Les troubles voient se multiplier le nombre de soldats et marins stationnés à Changhai. Le détachement du 101ème de ligne et du 2ème bataillon de chasseurs à pied totaliseront plus de 2000 hommes pendant la révolte des Taipings.

Ils sont jusqu’à 7000 lors du passage de l’escadre franco-anglaise en route vers le Nord pour garnir les rangs de l’expédition punitive visant à défaire les troupes impériales.

En 1862 éclate même une épidémie de peste et de choléra qui décimera bon nombre de civils et militaires.

Scène de bataille lors de la révolte des Taipings

L’urgent besoin d’une infrastructure hospitalière se fait donc cruellement sentir.

C’est en 1863 que les consuls généraux français et anglais, Edan et Medhurst décident de créer l’Hôpital Général.

Une somme est dégagée du budget des municipalités et un appel aux dons est lancé.

Ils l’installent sur le quai de France, à l’angle de la rue Colbert (Xinyong’an lu).

Pour diriger l’équipe des infirmières et ce, malgré le nombre important de protestants à Changhai, les autorités décident de faire confiance aux Filles de la Charité, de l’Ordre des sœurs de St Vincent de Paul installées à Zi Ka Wei depuis 1847.

Ils font venir de Ningbo Sœur de Jaurias qui y dirigeait depuis 7 ans deux établissements religieux.

Sœur Hélène de Jaurias

Hélène-Anais-Marguerite de Jaurias est née en 1824 à Rossignol (Dordogne) dans une des plus anciennes familles périgourdines. Très tôt elle a la foi et se porte volontaire pour soigner les pauvres dans une communauté religieuse de Bergerac.

Elle rejoint l’ordre des sœurs de St Vincent de Paul et fait son noviciat à Paris.

Elle se retrouve à Amiens en pleine épidémie de choléra, apportant réconfort et assistance aux pauvres malades.

En 1855 elle est nommée Sœur Missionnaire et s’embarque pour Ningbo.

Elle y vit tout au long de la première révolte des Taipings, soignant les malades, accueillant les orphelins et distribuant des bols de riz aux indigents.

Sœur de Jaurias dirige donc l’Hôpital Général avec efficacité et bonne humeur.

Elle crée même un hôpital chinois à côté de l’international et ce, avec les souscriptions volontaires des malades européens qu’elle soignait.

En 1870, elle est envoyée à Pékin ou elle est basée au Pé-Tang (Eglise du Nord ou Bei Tang actuel). Après un séjour en France, elle revient à Pékin, aura une conduite héroïque pendant le siège du Pé-Tang par les Boxers et y laissera la vie en Août 1900, à l’âge de 76 ans.

Une autre figure célèbre de l’Hôpital Général est Sœur Allègre. La municipalité donnera malheureusement son nom à une rue qui deviendra plus tard une des plus mal famées de la ville car rassemblant toutes les maisons closes de la Concession (Taoyuan lu aujourd’hui).

Vue de Ningbo au XIXème siècle

Dans le courant de 1875 la situation financière de l’Hôpital Général devient préoccupante. De plus, son comité directeur reçoit l’avis que le bail des locaux occupés ne peut pas être renouvelé. Le Municipal Council de la Concession internationale se montre favorable à la construction d’un nouvel hôpital et met à disposition un terrain, au nord du Soochow creek (Suzhou river). L’idée est de racheter les parts des actionnaires et d’en faire un service municipal servant les deux concessions et administré conjointement par celles-ci.

Les actionnaires protestent et craignent que les Sœurs de la Charité ne fussent expulsées.

Il est suggéré qu’au lieu d’un rachat simple, une part plus large serait donnée à l’administration.

Monsieur Johnson, président des Trustees de l’hôpital, soumet le 9 septembre 1875 au Conseil Municipal français un projet aux termes duquel les deux municipalités sont sollicitées de contribuer pour une somme de 22.000 Taëls à la construction d’un hôpital, la part de la concession française étant de 7.500 Taëls. Le conseil municipal français trouve que la somme est trop importante, aussi les trustees proposent qu’au lieu d’un emprunt, les concessions leur fasse un don de 7.500 Taëls, dont 2.500 à la charge de la Concession Française.

Cette proposition satisfait tout le monde et la construction de l’hôpital commence au printemps de l’année suivante. Dans le courant de 1877, toutes les installations sont transférées dans le nouvel Hôpital.

Le nouvel Hôpital Général construit en 1876

En face de l’hôpital sera construit bien des années après, la Poste centrale de Shanghai dont le bâtiment existe toujours aujourd’hui (angle Sichuan lu/Suzhou Bei lu).

Les sœurs résident dans leur « Maison », sise à la rue Dubail (Chongqing lu) où elles y dirigent aussi un hospice pour chinois, l’hospice St Antoine.

En 1913, les dernières Filles de la Charité quitteront l’Hôpital Général pour y être remplacées par les sœurs Franciscaines et rejoindront l’Hôpital Sainte Marie créé en 1907 et dont nous reparlerons largement dans un prochain article.

Les prochains articles se pencheront sur les plus belles réalisations des jésuites à Changhai, à savoir les différentes institutions de Zi Ka Wei. Restez branchés...