La Gazette de Changhai : (21) Le conflit Franco-Chinois (1)

De Histoire de Chine

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rédigé par Charles Lagrange

La conquête de l’Indochine, qui avait démarré sous le Second Empire, se poursuit sous la IIIème République. Elle commence avec l’occupation de la Cochinchine et l’établissement d’un protectorat au Cambodge.

C’est à cette occasion que va se constituer et se renforcer la présence navale française en Extrême Orient et qui débouche en 1884/1885 sur le conflit franco-chinois.

Deux articles seront consacrés à cet épisode sanglant de l’histoire dont les objectifs ont été le contrôle de l’Indochine mais dont les négociations se sont déroulées à Changhai, Tientsin et Pékin et le conflit armé à Taiwan et à Fuzhou.

Les prémices

Francis Garnier

Jusqu’en 1879, la fonction de gouverneur de la Cochinchine est exercée par des amiraux qui, sans instructions précises, font preuve le plus souvent de bon sens et de modération. Ils ne sont cependant pas insensibles aux arguments des commerçants et industriels français qui veulent mettre à profit la présence française en Indochine pour partir à la conquête du marché chinois.

Ayant essayé en vain de remonter le Mékong, ils se tournent vers le delta du Tonkin.

Jean Dupuis, un vendeur d’armes, emprunte déjà cette voie pour vendre des munitions au Yunnan.

En 1873, la cours de Hué prend ombrage de ce commerce naissant et demande au gouverneur de Cochinchine d’y mettre fin. Loin de s’exécuter, le Lieutenant de vaisseau Francis Garnier prend la tête d’une expédition de 175 hommes embarqués sur une deux petites canonnières, prend possession de la citadelle de Hanoi le 20 Novembre 1873 et ouvre le fleuve Rouge à la navigation internationale.

La présence des français heurte l’intérêt des « Pavillons Noirs », des bandes chinoises dissidentes qui prélevaient des taxes sur le fret transitant par le fleuve. Ils tendent des embuscades aux français, et s’emparent de Francis Garnier le 21 Décembre, lui coupent la tête et lui arrachent le cœur.

Le Gouverneur de Cochinchine ordonne l’évacuation du Tonkin et négocie un accord avec l’Empereur d’Annam. La convention, signée le 6 février 1874, confirme la cession de 6 provinces à la France, ouvre trois nouveaux ports au commerce international et autorise la France à entretenir un résident à Hanoi. Le traité commercial ouvrant le fleuve Rouge au trafic et protégeant les négociants est signé 6 mois après mais ne sera jamais respecté.

C’est fin 1881 que Jules Ferry, président du Conseil, décide de faire prendre un tour plus actif à la politique française en Indochine.

Henri Rivière

Le gouvernement décide d’envoyer une expédition afin de faire respecter les traités signés en 1874. Le capitaine Henri Rivière, commandant la division Navale de Cochinchine, part avec trois canonnières, et face à l’hostilité manifeste des Pavillons Noirs, il reprend possession de la citadelle de Hanoi, ainsi que celle de Nam Dinh. Mais les chinois encerclent les français et Henri Rivière est tué le 19 mai 1883. Il était fort populaire pour ses romans et ses pièces de théâtre, aussi l’émotion est grande en Métropole.

La Chambre unanime vote les crédits pour l’envoi de renforts au Tonkin.

Le gouvernement réagit rapidement et crée une division navale du Tonkin en y mettant à sa tête le contre-amiral Courbet.

Contre-amiral Amédée Courbet

Amédée Courbet, né le 26 Juin 1827, a fait des études brillantes à l’Ecole Polytechnique de Paris, et s’est distingué en publiant un cours de tactique navale largement diffusé dans toute la marine. Après une carrière aux Antilles et en France, il est nommé gouverneur de la Nouvelle Calédonie en 1880, année de sa promotion au grade de contre-amiral.

Sachant que l’ennemi est soutenu en sous-main par la Chine, le gouvernement instruit Courbet de limiter prudemment ses actions à l’Indochine.

La Convention de Tientsin (Tianjin)

Le Contre-amiral Courbet appareille de Cherbourg le 26 mai 1883 sur le cuirassé Bayard et mouille le 10 juillet dans la baie d’Along.

Il sera renforcé à diverses reprises et sa flotte finira par comprendre une trentaine de bâtiments de combat.

Pour l’heure, le contre-amiral réduit au silence les forts de Hué, et parvient ainsi à contraindre l’Annam de reconnaitre le protectorat de la France.

Ensuite, une opération combinée au Tonkin se termine par une victoire grâce à la prise de Son Tay et Bac Ninh en décembre 1883, ce qui lui permet de repousser au nord les différentes troupes qui s’opposent à l’implantation des Français.

Bien conscients que l’ennemi est soutenu par le gouvernement chinois, les Français entament des négociations avec eux afin qu’ils reconnaissent l’implantation française au Tonkin.

De son côté, l’Impératrice Douairière Cixi, désire apaiser la situation à sa frontière sud.

Aviso Le Volta

Arthur Tricou, membre de la légation de France au Japon, est nommé Envoyé spécial de France auprès du gouvernement chinois. Posté à Changhai, où mouille l’aviso Le Volta afin d’impressionner les Chinois, Tricou remonte à Tientsin à bord du bâtiment afin de négocier avec Li Hongzhang, le plus proche conseiller de l’Impératrice Douairière.

La négociation échoue et Tricou repart au Japon.

Convention de Tientsin

Les négociations se prolongent pendant plusieurs mois et bénéficient de l’aide de l’allemand Gustav Detring, haut commissionnaire des Douanes chinoises.

C’est finalement le 11 mai 1884 qu’est signée la Convention de Tientsin par laquelle la Chine accepte de retirer ses troupes de la région, et ouvre le commerce du Yunnan, du Guangxi et du Guangdong à la France. Il est signé par le capitaine de vaisseau François-Ernest Fournier pour la France.

Ce traité est suivi le 6 juin par le traité de Hué avec l’Annam et qui entérine le protectorat de la France sur l’Annam et le Tonkin.

La bataille de Bac-Lé et la création de l’Escadre d’Extrême Orient

Amiral Sébastien Lespès

Entretemps, l’amiral Sébastien Lespès, commandant en second de l’escadre française, prend ses quartiers au Consulat de France à Changhai et met son pavillon sur le croiseur Duguay-Trouin qui mouille dans le Huangpu.


Lespès part à Tientsin pour discuter avec Kien-Tchang, un parent de Li Hongzhang, et s’entend dire que la précipitation à faire signer l’accord par Fournier avait été dictée par la crainte qu’avait Li Hongzhang que l’Impératrice Douairière ne change d’avis.

Cuirassé La Triomphante

Rassuré par les intentions des chinois, Lespès décide de renvoyer le Duguay-Trouin en France. Le 24 juin, il reçoit Li Hungzhang sur le cuirassé La Triomphante, en rade de Tchéfou (Yantai).

Toute l’escadre s’apprêtait à quitter la mer de Chine lorsque le 28 juin, une dépêche est reçue du général Millot, basé à Hanoi, et qui informe le Lespès qu’une colonne de 600 hommes dépêchés à Langson en accord avec la convention, se sont fait attaqués et encerclés à Bac-Lé par 10.000 hommes dont la majorité semble être constituée par des réguliers de l’armée du Guangxi. Les troupes françaises réussissent à se dégager en y laissant 22 hommes et 70 blessés.

Jules Patenôtre

Jules Patenôtre, ministre plénipotentiaire dépêché en Chine pour signer le traité définitif, est en route pour Pékin et s’arrête à Changhai.

Li Hongzhang


Li Hongzhang se dit consterné par les événements, mais ajoute que dans le traité, il n’était pas fait mention du retrait des chinois de Langson, Caobang et autres places fortes du Tonkin.


Dès le lendemain du guet-apens de Bac-Lé, il est décidé de réunir les escadres françaises de la région en une entité qui porte désormais le nom Escadre d’Extrême Orient, sous le commandement du contre-amiral Courbet.

Le 5 juillet, Courbet arrive à Changhai, s’installe à l’Oriental Hotel et prend le commandement des flottes réunies.

A ce moment-là, celle-ci est constituée par les cuirassés Bayard, La Triomphante, La Galissonière, les croiseurs de première classe Duguay-Trouin, Villars, d’Estaing, le croiseur de deuxième classe Chateaurenaud, le croiseur de 2èmeclasse Volta, et les canonnières Lutin, Vipère et Lynx.

Canonnière Le Lutin

Les négociations se poursuivent et le 12 juillet, Jules Ferry envoie un ultimatum à la Chine lui enjoignant de ratifier le traité avant le 1er Aout.

Le 17 juillet, une grosse partie de la flotte mouille à Fouchéou (Fuzhou). En rade se trouvent dèjà trois croiseurs chinois, le Nang Tsan, le Nang Soué et le Tin Tschou.

La date de l’ultimatum est retardée et la presse étrangère de Changhai se gausse de ce report en accusant les français de couardise.

Le 2 Août, le ministre plénipotentiaire donne l’ordre à Lespès de se rendre maître des charbonnages de Keelung sur l’île de Taiwan afin de constituer une « garantie » au bon déroulement des négociations….

Le 5 Août, Lespès fait donner du canon sur Keelung. Ce sera la première étape de la bataille qui s’annonce et qui sera le point culminant du conflit franco-chinois : c’est ce que nous verrons le mois prochain. Restez branchés …