La Rue Hart à Pékin

De Histoire de Chine
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Pour la toute première fois, la Société d'Histoire des Français de Chine vous propose un article historique dédié à Pékin. Partons à la découverte d'un vestige francophone au sein du quartier des anciennes légations étrangères.

Situé au Sud-Est de la cité interdite Qing, le secteur des légations étrangères de Pékin accueillit à partir de la seconde moitié du XIXème siècle les représentations diplomatiques des principales puissances étrangères de l’époque, dans un quartier alors occupé par des grands négociants chinois en matières premières. Traversé par l’une des nombreuses et dernières branches du Grand Canal (la « rivière Yu », 御河 puis 玉河, qui servait principalement au transport de grains), le quartier était de fait l’une des principales portes d’entrée commerciales de la capitale de l’Empire, et en garde encore quelques signes : si cette partie du canal a disparu en 1956, les anciens sièges de banques, négociants, ainsi que des administrations et postes, avec notamment la poste française, au 19-1 Dongjiao Minxiang, subsistent encore.

Carte de Pékin, 1928 (source : Virtual Beijing)

Ce secteur des légations comptait également son Club et son espace de polo, aux côtés des représentations et résidences diplomatiques de différents pays, sans démarcation géographique particulière. Ainsi, sur les cartes du début du XXème siècle s'entremêlent noms de rue en français et en anglais : nous retrouvons Legation Street, Marco Polo Street, Canal Street, Wall Street, entrecroisées avec la Rue du Club, la Rue Linievitch (du nom du Général de l’Armée impériale russe ayant pris part à la Bataille de Pékin en 1900), la Rue Verbiest (du nom du désormais célèbre missionnaire jésuite en Chine au XVIIème siècle à l’époque de l’Empereur Kangxi), le Quai du Congrès ainsi que la Rue Hart.

Carte du secteur des légations et de ses environs, 1924 (source : Virtual Beijing)

Si contre-intuitif que cela pourrait paraitre, le souvenir de Robert Hart appartient aussi bien à la postérité que ses illustres prédécesseurs précités. Hart était en effet largement et à fort juste titre, reconnu et respecté par ses contemporains pour son rôle majeur dans l’organisation des douanes chinoises durant une moitié de siècle. Son influence fut significative et sa mémoire célébrée, tant en Chine qu’en Occident.

Né en Irlande en 1835 et arrivé dans l’Empire Qing au milieu du XIXème siècle comme employé du Consulat britannique à Hong Kong, il fut ensuite détaché comme interprète à partir de 1854 dans d’autres postes diplomatiques de la couronne britannique, d’abord à Ningbo, puis à Canton en 1858, avant de recevoir la « permission spéciale » de rejoindre les « Douanes maritimes de la Chine impériale » en 1859, et d’en devenir l’Inspecteur Général en 1863. Bien que les accords passés en 1854 entre la Chine, les Etats-Unis, le Royaume-Uni et la France stipulassent que ce poste devait revenir à un étranger, il n’en fut pas moins considéré comme un fonctionnaire dans le système impérial chinois.

Sous sa direction, les douanes devinrent une administration moderne et stratégique, avec de très nombreuses ramifications. En effet, lorsqu’il prit ses fonctions, les douanes n’employaient que quelques centaines de personnes et ne géraient que de façon corrompue et désorganisée les marchandises dans quelques ports désignés. A la fin de son service, quarante-neuf années plus tard, celles-ci employaient environ mille cinq cent étrangers et plus de dix mille chinois, prélevant les droits de douanes et autres revenus dans quarante-neuf ports de Chine. Au cours de ces décennies, les revenus furent multipliés par quatre, et étaient d’autant plus importants qu’ils permettaient de contribuer grandement au financement de l’économie chinoise et aux paiements des dettes et réparations dues par la Chine aux puissances étrangères suite aux traités inégaux.

Portrait caricatural de Robert Hart publié dans Vanity Fair le 27 décembre 1894 (source : https://www.vanity-fair-prints.com)
Départ de Shanghai en mai 1908 (source : BBC)

Fort influent auprès du gouvernement impérial chinois, Hart devint en effet « the most trusted advisor of the Chinese Government » et par conséquent très utile pour les représentations étrangères en Chine, en premier lieu celle de l’Empire britannique, elle-même relayée au second rang en matière d’influence. Il négocia par exemple un accord de paix en 1885 impliquant à la fois le Royaume-Uni et la France, à la suite de l’occupation par les forces françaises d’un phare à Taiwan, propriété jusqu’alors des douanes chinoises, pressant Londres le 31 mars 1885 de signer, via un télégramme en français disant : « signez sans délai mais ne signez pas premier avril ».

Il fut ainsi promu Chevalier (Lord) de l’Empire britannique en 1882, et reçu également de nombreux titres et honneurs pour tous ses nombreux services rendus en Chine aux différentes puissances : Commandeur de l’Ordre du Roi belge Léopold, Chevalier grand-croix de l’Ordre de Saint-Joseph pour l’Autriche-Hongrie, Grand Officier de la Légion d’Honneur française, etc. ainsi que l’Ordre de Première Classe du Soleil Levant et l’Ordre de Pie IX, pour le Vatican.

Après cinq décennies de service, il quitta la Chine au départ de Shanghai, en mai 1908, où il reçut une haie d’honneur, pour rejoindre sa demeure londonienne, dans laquelle il décéda en 1911. Une statue, forgée à Londres, fut érigée sur le Bund en sa mémoire en 1914, devant le siège du North China Daily News, puis déplacée sur cette même avenue devant le bâtiment des douanes, en 1927.

Statue de Robert Hart devant l’immeuble du North China Daily News sur le Bund, en 1927

Après son décès, la rue en face de laquelle il résida à Pékin et où se trouvait également un bureau des douanes ainsi que la légation austro-hongroise – devenue en 1918 l’Ambassade de Hongrie – fut renommée en son nom. En 2020, et après plus d’un siècle de vicissitudes et vastes bouleversements à la fois politiques et urbains, la plaque « Rue Hart » demeure toujours en place et constitue l’un des rares témoins tangibles à ce jour de l’ancienne présence française, et britannique, dans ce quartier.

Un nom de rue en français, à la mémoire d’un Irlandais

Interrogé par la Société d’Histoire des Français de Chine à Pékin, le Comité du quartier indique que la rue est classée en zone d’héritage culturel protégé. La plaque « Rue Hart » aurait été redécouverte lors d’une rénovation de la façade du bâtiment, puis protégée.

Dès lors, nous pouvons nous interroger sur la perception de la figure historique de Hart dans la Chine contemporaine. En effet, pourquoi une plaque en son nom aurait-elle été préservée puis protégée, quand bien même Hart aurait pu représenter à lui tout seul le système semi-colonial défini par les historiens chinois ? Issu d’une « nation impérialiste » selon la pensée socio-historique chinoise, il prit notamment part du fait de sa position à la tête des douanes, aux tractations entre la Chine et les puissances étrangères après la révolte des boxeurs de 1900 – insurrection populaire contre l’influence politique et commerciale occidentale – et c’est sur son estimation des capacités financières de la Chine qu’aurait été fixé le montant des réparations dues. Plus tard pendant la révolution culturelle, son souvenir fut l’objet entre autres de campagnes anti-impérialistes.

Néanmoins, et c’est toute la complexité de cette figure historique, ayant vécu et travaillé en Chine la plus grande partie de sa vie, Hart l’appréhenda mieux que quiconque. Il écrivait ainsi dans son journal que « la Chine de l’an 2000 serait très différente de celle de l’an 1900 ». Suite à la révolte des boxeurs, durant laquelle il se barricada dans la légation britannique pendant plusieurs semaines et où sa maison fut saccagée, il estima que ce mouvement n’était que « le prélude d’un siècle de changements » et pressenti également l’émergence d’un « sentiment national ». Pour Hart en 1900, la Chine endormie pendant longtemps, était désormais éveillée, et chaque membre de la société chinoise ressentait désormais ce « sentiment ». D’inspiration officielle, la révolte des boxeurs avaient toutefois saisie l’imagination populaire. Hart concluait ainsi dans un billet d’opinion publié dans la presse locale anglophone : « dans cinquante ans il y aura des millions de boxeurs, en rang serrés et avec tout une panoplie militaire, répondant à l’appel du gouvernement chinois. Cela ne fait pas le moindre doute. »

À la suite de cette révolte, il prit également position dans les nombreux débats autour de la stratégie à adopter en Chine pour éviter de nouveaux bouleversements et y installer une paix durable. Trois options étaient dès lors débattues entre la partition, le changement de dynastie ou bien la coopération avec les mandchous. Hart se prononça publiquement contre la partition. Par ailleurs, il n’estimait aucun homme susceptible d’avoir la stature pour fonder une nouvelle dynastie acceptée de tous, et que s’en suivraient de nombreuses années d’anarchie. Ainsi et selon lui, la reconnaissance de la monarchie en place était la solution la plus simple à accepter pour les puissances étrangères et permettrait de restaurer la tranquillité générale, de façon plus rapide et plus efficace que les deux autres options considérées.

L’ancienne Rue Hart porte désormais le nom de 台基厂头条(Taijichang Toutiao). La plaque « Rue Hart » se situe sur la façade de l’immeuble au Nord-Est du carrefour de cette rue et de 台基厂大街 (Taijichang Dajie).

Géolocalisation de l’ancienne Rue Hart, en rouge ci-dessus



Sources :

  • http://beijing.virtualcities.fr/
  • Archives de la North-China Herald and Supreme Court & Consular Gazette (ProQuest, Shanghai Library)
  • Archives du Shanghai Times (ProQuest, Shanghai Library)
  • Archives de la Shanghai Gazette (ProQuest, Shanghai Library)
  • Journal de Robert Hart (cité dans différents médias : BBC, CCTV, etc.)


Pour aller plus loin :

  • Documentaire en deux épisodes réalisé par CCTV en 2015 : 《风中客卿》
  • Podcast de la BBC : “Our Man in China: The Diaries – The Boxer Uprising”
  • Sir Robert Hart, The Romance of a Great Career (Told by his niece Juliet Bredon)
  • Robert Hart and China’s Early Modernization: His Journals, 1863–1866, édité par John King Fairbank