La stèle de Xi’an
Rédigé par David Maurizot
En l’an 781, à l’ombre des remparts de Chang’an, capitale de la dynastie Tang, des artisans gravent sur une dalle de pierre de près de trois mètres de haut un texte de quelques 1 800 caractères. Rédigé en chinois mais aussi en syriaque (ce dialecte de l’araméen parlé jadis dans le Proche-Orient), ce monument est aujourd’hui connu sous le nom de la « stèle de Xi’an ». Enfoui pendant près de huit siècles, avant d’être redécouvert en 1625, il nous comte une histoire oubliée. Celle de l’arrivée du christianisme en Chine, au Moyen Âge.

Un missionnaire venu du Proche-Orient
L’histoire commence bien avant la gravure de la stèle. En 635, sous le règne de l’empereur Tang Taizong, un religieux syrien, Alopen (阿羅本), venu de l’Orient chrétien, franchit les portes de Chang’an, l’une des plus grandes cités du monde, cosmopolite et capitale de la dynastie Tang. Accueilli à la cour, il est autorisé à traduire ses Écritures et à établir une église.
Les chroniques et la stèle rapportent que l’empereur Taizong, réputé pour sa curiosité et son ouverture, ordonna la construction d’un monastère pour ces missionnaires, appelés adeptes de la Jǐngjiào (景教), la « doctrine de lumière ».
La stèle, rédigée en 781, indique :
« Notre trinité se manifesta dans le Messie, le Vénérable de lumière. Voilant sa véritable majesté, il naquit comme un homme. Un ange proclama cette bonne nouvelle : dans le Da Qin[1], une vierge donna naissance au saint. Le présage fut annoncé par une étoile lumineuse, et la Perse, parce qu’elle en vit l’éclat, vint lui offrir un tribut. »[2]
Il ne s’agissait pas du catholicisme d’occident, mais d’une Eglise d’orient, appelée « nestorienne ». Implantée en Perse, elle avait envoyé ses missionnaires jusqu’en Inde et en Asie centrale. La Chine, elle aussi, devint un champ de mission.
La stèle est un document fascinant par son mélange d’influences. La terminologie emprunte tantôt au confucianisme, tantôt au bouddhisme, tantôt au taoïsme. Le terme « Trinité » est par exemple emprunté au lexique taoïque, tandis que le christianisme est comparé à un « vent qui souffle à l’est », reprenant une expression bouddhiste. Cette « doctrine de la lumière » est à la fois fidèle à ses origines mais adaptée au contexte chinois : une religion en traduction permanente.
Gloire et déclin

Sous les Tang, ce christianisme d’orient connut ainsi, selon la stèle, une période de faveur. Des églises furent fondées à Chang’an et dans quelques grandes villes. Les chrétiens étaient engagés dans des pratiques de soutien communautaire, venant en aide aux plus démunis et aux malades.
Mais la dynastie fut ensuite marquée par des troubles : en 845, l’empereur Wuzong, pour renforcer le taoïsme, ordonna une vaste persécution des religions considérées comme étrangères. Des milliers de monastères bouddhiques furent détruits et les chrétiens expulsés. Leur trace s’effaça presque totalement de la Chine jusqu’à la fin du Moyen Âge. Alors, peut-être enterra-t-on la stèle pour la préserver de la destruction.
Une redécouverte
Quand la stèle fut redécouverte en 1623-1625 dans la région de Xi’an, ce fut un événement. Les jésuites présents en Chine firent remonter la nouvelle jusqu’à Rome pour démontrer que le christianisme avait existé en Chine bien avant leur mission.

La stèle devint rapidement un objet de controverses : certains savants européens soupçonnèrent qu’elle puisse être un faux, inspiré ou propagé par les jésuites pour promouvoir leur cause. Cette thèse fut nourrie par l’éclat de la découverte et la beauté des inscriptions. Les polémiques entretinrent des doutes pendant près de deux siècles. Voltaire, entre autres, se moqua du récit des chrétiens disparus « que personne n’avait vus ». Ce n’est qu’au XIXe siècle, grâce aux progrès de l’archéologie en Asie centrale et à la philologie, que l’authenticité de la stèle et la présence du christianisme nestorien furent confirmées.
Un symbole encore actuel
La stèle de Xi’an est aujourd’hui exposée au musée de la Forêt des stèles, où elle attire aussi bien des visiteurs chinois qu’étrangers. C’est un miroir de la Chine des Tang, ouverte, cosmopolite et curieuse. Elle rappelle que le christianisme n’est pas né européen, mais oriental, qu’il a parcouru l’Asie bien avant de s’enraciner ailleurs. Et qu’à Chang’an, capitale du plus puissant empire du VIIe siècle, il avait trouvé un refuge éphémère, avant d’être englouti par le silence de l’histoire.

Pour aller plus loin
- Alexis Balmont, Textes Chrétiens Chinois Du Haut Moyen Âge, Sources Chrétiennes 658, 2025.
- Henri Havret, La Stèle chrétienne de Si-ngan-fou (1895–1902) : une des premières études détaillées de la stèle.
- Peter Yoshiro Saeki, The Nestorian Monument in China (1915) : ouvrage pionnier par un érudit japonais, offrant une analyse approfondie du texte et de son contexte historique.
Notes
- ↑ Le terme Da Qin est une désignation assez vague de l’Occident. Il est parfois utilisé sous les Han pour faire référence à l’Empire romain, puis sous les Tang pour nommer les provinces byzantines de la Syrie occidentale.
- ↑ Traduction d’Alexis Balmont dans Textes Chrétiens Chinois Du Haut Moyen Âge, Sources Chrétiennes 658, 2025.