« Le trésor chinois du Prince de Conty » : différence entre les versions
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== Canton, le cœur du commerce avec l’Occident == | == Canton, le cœur du commerce avec l’Occident == | ||
[[Fichier:Les « treize factoreries » étrangères à Canton en 1805-1806.jpg|vignette|''Les « treize factoreries » étrangères à Canton en 1805-1806'']] | [[Fichier:Les « treize factoreries » étrangères à Canton en 1805-1806.jpg|vignette|''Les « treize factoreries »''<ref>Les Treize Factoreries de Canton (ou Les Treize Hongs) étaient un complexe de bureaux et d'entrepôts situés au bord de la Rivière des Perles à Canton (Guangzhou) qui, entre 1757 et 1842, constituaient le seul lieu où les marchands occidentaux étaient autorisés à commercer en Chine, dans le cadre du système de Canton.</ref> ''étrangères à Canton en 1805-1806'']] | ||
Le dernier périple du ''Prince de Conty'' commence le 2 avril 1745, au sein de « l’escadre de Chine » aux côtés de l’''Aimable'' et du ''Philibert''. La traversée du globe est une épreuve, un combat permanent contre les éléments et les épidémies. Sur un équipage initial de 229 hommes, le vaisseau en perd sept avant même son retour, la maladie et les rigueurs de la mer faisant leur œuvre. | Le dernier périple du ''Prince de Conty'' commence le 2 avril 1745, au sein de « l’escadre de Chine » aux côtés de l’''Aimable'' et du ''Philibert''. La traversée du globe est une épreuve, un combat permanent contre les éléments et les épidémies. Sur un équipage initial de 229 hommes, le vaisseau en perd sept avant même son retour, la maladie et les rigueurs de la mer faisant leur œuvre. | ||
Puis, voici enfin Canton. La cité, à l’époque, est le seul port de l’empire chinois ouvert au commerce avec l’Occident. C’est donc là-bas, après des mois de mer, que le ''Prince de Conty'' accoste, sur les rives de la Rivière des Perles. Le commerce ne s’y fait pas librement, mais sous le contrôle strict d’une corporation d’Etat, le ''cohong'', qui détient le monopole des échanges. Celui-ci se charge de fixer les prix des marchandises et de percevoir les taxes au nom de l’empereur. | Puis, voici enfin Canton. La cité, à l’époque, est le seul port de l’empire chinois ouvert au commerce avec l’Occident. C’est donc là-bas, après des mois de mer, que le ''Prince de Conty'' accoste, sur les rives de la Rivière des Perles. Le commerce ne s’y fait pas librement, mais sous le contrôle strict d’une corporation d’Etat, le ''cohong'', qui détient le monopole des échanges. Celui-ci se charge de fixer les prix des marchandises et de percevoir les taxes au nom de l’empereur. | ||
On remplit le navire de soieries, de thé et de porcelaines fines, en grande partie du type « bleu et blanc » de l’époque. Mais aussi du bois de santal rouge, un bois | On remplit le navire de soieries, de thé et de porcelaines fines, en grande partie du type « bleu et blanc » de l’époque. Mais aussi du bois de santal rouge, un bois très recherché. Pour payer ces trésors, l’équipage utilise de petits lingots d’or chinois, une monnaie d’échange indispensable au bon déroulement de ce commerce lointain. Le travail est particulièrement intense au début et à la fin de la saison commerciale, car les marins doivent attendre des semaines que les marchandises arrivent de l’intérieur des terres. | ||
== La traversée des périls == | == La traversée des périls == | ||
Au retour, le voyage n’est pas moins paisible. La Guerre de succession d’Autriche fait alors rage : les mers sont infestées de corsaires. Lors de son escale au Brésil, l’escadre est attaquée par deux navires | Au retour, le voyage n’est pas moins paisible. La Guerre de succession d’Autriche fait alors rage : les mers sont infestées de corsaires. Lors de son escale au Brésil, l’escadre est attaquée par deux navires anglais, le ''Sandricq'' et le ''Duc de Bedford''. Si les Français sortent victorieux de cet engagement, le prix à payer est lourd. Un jeune mousse est tué et le capitaine est gravement blessé aux jambes. | ||
Après 20 mois de navigation périlleuse, le retour semble pourtant imminent. Mais le destin, souvent cruel, réserve son coup de grâce à quelques milles seulement de Lorient. Pris dans une violente tempête d’ouest et une brume à couper au couteau, le navire commence à dériver. Une simple erreur de navigation scelle son sort. A trois heures du matin, le ''Prince de Conty'' se fracasse sur les falaises abruptes de Port Loscat, dans le sud de Belle-Île. Le choc est terrible. Le navire se disloque immédiatement, ne laissant à l’équipage que le choix de sauter pour tenter de rejoindre le rivage. | Après 20 mois de navigation périlleuse, le retour semble pourtant imminent. Mais le destin, souvent cruel, réserve son coup de grâce à quelques milles seulement de Lorient. Pris dans une violente tempête d’ouest et une brume à couper au couteau, le navire commence à dériver. Une simple erreur de navigation scelle son sort. A trois heures du matin, le ''Prince de Conty'' se fracasse sur les falaises abruptes de Port Loscat, dans le sud de Belle-Île. Le choc est terrible. Le navire se disloque immédiatement, ne laissant à l’équipage que le choix de sauter pour tenter de rejoindre le rivage. | ||
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Puis, pendant plus de deux siècles, l’épave fut oubliée, ensevelie sous les galets et le sable, protégée par les courants violents et la forte houle de ce site inhospitalier. | Puis, pendant plus de deux siècles, l’épave fut oubliée, ensevelie sous les galets et le sable, protégée par les courants violents et la forte houle de ce site inhospitalier. | ||
Le second acte de cette histoire commence en 1974. Un enseignant localise l’épave grâce à des recherches dans les archives. C’est ensuite la découverte d’un lingot d’or qui attire les chasseurs de trésors, entraînant | Le second acte de cette histoire commence en 1974. Un enseignant localise l’épave grâce à des recherches dans les archives. C’est ensuite la découverte d’un lingot d’or qui attire les chasseurs de trésors, entraînant le pillage du site. En 1985, après des années de procédures judiciaires, une équipe professionnelle du Département des recherches archéologiques subaquatiques et sous-marines (DRASSM) put entreprendre une fouille archéologique officielle. | ||
Malgré le pillage, le site révéla une richesse inestimable. Les archéologues mirent au jour des milliers de fragments de porcelaine chinoise, du bois de santal rouge et trois petits lingots d’or chinois, pesant près de 370 grammes. | Malgré le pillage, le site révéla une richesse inestimable. Les archéologues mirent au jour des milliers de fragments de porcelaine chinoise, du bois de santal rouge et trois petits lingots d’or chinois, pesant près de 370 grammes. | ||
Dernière version du 1 décembre 2025 à 12:25
Rédigé par David Maurizot
Nous sommes le 3 décembre 1746. Imaginez une nuit d’hiver, glaciale et tempétueuse, sur les côtes bretonnes. Un mur de brume épaisse et une mer déchaînée enveloppent la pointe sud-ouest de Belle-Île, masquant le rivage. Dans cet enfer de vent et d’embruns, un navire tente désespérément de gagner Lorient qui n’est plus qu’à quelques encablures. Ce vaisseau, c’est le Prince de Conty, une majestueuse frégate de la Compagnie des Indes orientales, transformée en une véritable forteresse flottante et en un coffre-fort. Il revient de Chine.
La Compagnie des Indes orientales

Pour comprendre le destin du Prince de Conty, il faut d’abord saisir le contexte de sa naissance. Le navire appartient à la Compagnie française des Indes orientales, une entité créée en 1664 par Louis XIV et son contrôleur général des finances, Colbert. Si la France est arrivée tardivement sur ce marché dominé par les Anglais et les Hollandais, sa compagnie se positionne rapidement comme un acteur essentiel de la mondialisation des échanges au XVIIIe siècle.
Le port de Lorient, créé spécifiquement pour servir de port d’attache et d’armement à la Compagnie, est le cœur battant de cette ambition. Il grandit à l’ombre des mâts et des voiles, passant de simples « cabanes » en bois à une ville florissante bâtie en pierre, où se côtoient armateurs, négociants, charpentiers et marins.
Le Prince de Conty, construit dans ces chantiers en 1743, porte en lui l’ADN de cette entreprise colossale : il est un symbole de prestige, nommé d’après une figure éminente de la noblesse française. Il est spécifiquement construit pour rapporter les marchandises les plus convoitées de l’Extrême-Orient, celles qui aliment le marché européen en biens de luxe et d’exotisme.
Canton, le cœur du commerce avec l’Occident

Le dernier périple du Prince de Conty commence le 2 avril 1745, au sein de « l’escadre de Chine » aux côtés de l’Aimable et du Philibert. La traversée du globe est une épreuve, un combat permanent contre les éléments et les épidémies. Sur un équipage initial de 229 hommes, le vaisseau en perd sept avant même son retour, la maladie et les rigueurs de la mer faisant leur œuvre.
Puis, voici enfin Canton. La cité, à l’époque, est le seul port de l’empire chinois ouvert au commerce avec l’Occident. C’est donc là-bas, après des mois de mer, que le Prince de Conty accoste, sur les rives de la Rivière des Perles. Le commerce ne s’y fait pas librement, mais sous le contrôle strict d’une corporation d’Etat, le cohong, qui détient le monopole des échanges. Celui-ci se charge de fixer les prix des marchandises et de percevoir les taxes au nom de l’empereur.
On remplit le navire de soieries, de thé et de porcelaines fines, en grande partie du type « bleu et blanc » de l’époque. Mais aussi du bois de santal rouge, un bois très recherché. Pour payer ces trésors, l’équipage utilise de petits lingots d’or chinois, une monnaie d’échange indispensable au bon déroulement de ce commerce lointain. Le travail est particulièrement intense au début et à la fin de la saison commerciale, car les marins doivent attendre des semaines que les marchandises arrivent de l’intérieur des terres.
La traversée des périls
Au retour, le voyage n’est pas moins paisible. La Guerre de succession d’Autriche fait alors rage : les mers sont infestées de corsaires. Lors de son escale au Brésil, l’escadre est attaquée par deux navires anglais, le Sandricq et le Duc de Bedford. Si les Français sortent victorieux de cet engagement, le prix à payer est lourd. Un jeune mousse est tué et le capitaine est gravement blessé aux jambes.
Après 20 mois de navigation périlleuse, le retour semble pourtant imminent. Mais le destin, souvent cruel, réserve son coup de grâce à quelques milles seulement de Lorient. Pris dans une violente tempête d’ouest et une brume à couper au couteau, le navire commence à dériver. Une simple erreur de navigation scelle son sort. A trois heures du matin, le Prince de Conty se fracasse sur les falaises abruptes de Port Loscat, dans le sud de Belle-Île. Le choc est terrible. Le navire se disloque immédiatement, ne laissant à l’équipage que le choix de sauter pour tenter de rejoindre le rivage.
La catastrophe humaine est immense. Le chaos et le froid emportent plus de 160 hommes. L’épave, elle, sombre par 10 à 15 mètres de fond, ses trésors et ses secrets enfouis sous les eaux.
L’épave oubliée

Immédiatement après le naufrage, la Compagnie dépêcha sur place une opération de sauvetage. Un gardien fut chargé de surveiller l’épave et d’empêcher les pillages, tandis que l’on tentait de récupérer la cargaison avec une cloche à plongeur. Si des canons, gueuses de lest et autres équipements de la frégate furent sauvés, la précieuse cargaison, « dispersée par la mer », fut abandonnée, les limites de la technologie de l’époque étant manifestes.
Puis, pendant plus de deux siècles, l’épave fut oubliée, ensevelie sous les galets et le sable, protégée par les courants violents et la forte houle de ce site inhospitalier.
Le second acte de cette histoire commence en 1974. Un enseignant localise l’épave grâce à des recherches dans les archives. C’est ensuite la découverte d’un lingot d’or qui attire les chasseurs de trésors, entraînant le pillage du site. En 1985, après des années de procédures judiciaires, une équipe professionnelle du Département des recherches archéologiques subaquatiques et sous-marines (DRASSM) put entreprendre une fouille archéologique officielle.
Malgré le pillage, le site révéla une richesse inestimable. Les archéologues mirent au jour des milliers de fragments de porcelaine chinoise, du bois de santal rouge et trois petits lingots d’or chinois, pesant près de 370 grammes.
La traque du trésor perdu
L’histoire aurait pu s’arrêter là, mais le destin, facétieux, réserva un dernier rebondissement.

En 2017, une vente aux enchères aux Etats-Unis proposa cinq lingots d’or. La DRASSM reconnut immédiatement les lingots du Prince de Conty et signala l’affaire aux autorités. Une enquête est ouverte. Les investigations, menées avec des commissions rogatoires internationales, permirent d’identifier les vendeurs américains et de remonter jusqu'à un plongeur-photographe français qui avait déjà été suspecté lors du pillage des années 1970. L'affaire prit une dimension planétaire lorsque la justice découvrit que « des grands établissements culturels de renommée internationale, en particulier le British Museum » avaient acquis des lingots et des objets provenant de l'épave, les demandes de restitution de la France étant restées infructueuses jusqu'alors. En 2022, après une longue procédure, cinq lingots d'or ont été officiellement restitués à la France et déposés au Musée de la Compagnie des Indes à Lorient, où ils sont désormais protégés comme faisant partie du patrimoine national. Le procès des suspects, quant à lui, devrait avoir lieu à l’automne 2026.
Notes
- ↑ Les Treize Factoreries de Canton (ou Les Treize Hongs) étaient un complexe de bureaux et d'entrepôts situés au bord de la Rivière des Perles à Canton (Guangzhou) qui, entre 1757 et 1842, constituaient le seul lieu où les marchands occidentaux étaient autorisés à commercer en Chine, dans le cadre du système de Canton.
- ↑ © Gérard Réveillac/Fonds DRASSM/CNRS