Les missionnaires oubliés de Chengfengshan

De Histoire de Chine
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Rédigé par David Maurizot[1]

Dans les montagnes du nord-est du Yunnan, à la frontière historique du Sichuan, un ancien établissement catholique établi par les Missions étrangères de Paris (MEP) conserve les traces d'une présence missionnaire française du XIXe siècle. Cinq tombes de religieux sont aujourd'hui officiellement intégrées au périmètre de protection du site. Trois d'entre elles peuvent être mises en relation, avec un degré élevé de vraisemblance, avec des missionnaires français MEP. Deux autres restent à identifier.

À Chengfengshan (成凤山), dans l'actuelle ville de Shuifu (水富), au nord-est du Yunnan, un ancien établissement catholique conserve encore les vestiges d'une présence missionnaire française. L'endroit est aujourd'hui difficile d'accès et pratiquement absent des récits généraux consacrés à l'histoire des Français en Chine.

Le site est aujourd'hui officiellement protégé sous le nom de 成凤天主教堂遗址, les « vestiges de l'église catholique de Chengfeng ». Il figure parmi la série des sites du patrimoine culturel protégés au niveau municipal de Zhaotong. Le document qui fixe son périmètre de protection ne se contente pas de mentionner l'ancienne église. Il identifie précisément deux ensembles funéraires, comprenant au total les cinq tombes de : 贾神父、盛司祭、梅司祭、方灵牧 et 彭神父.

Qui étaient ces hommes ? Et les tombes que les documents administratifs recensent encore aujourd'hui sont-elles celles de missionnaires français ?

Un établissement catholique au cœur des montagnes

Deux bâtiments du séminaire aujourd’hui, après restauration

L'histoire de Chengfengshan commence dans le contexte de l'expansion des MEP dans le Yunnan.

En 1840, le Yunnan est séparé du territoire missionnaire du Sichuan et érigé en vicariat apostolique, un territoire à évangéliser. Joseph Ponsot (1803-1880), missionnaire des MEP arrivé au Sichuan en 1830, est désigné pour cette nouvelle mission. Il est consacré évêque en 1843 et prend alors la direction du Yunnan.

Ponsot installe son centre à Longki, aujourd'hui Longxi (龙溪), dans la région de Yanjin. Il y entreprend notamment la création d'un séminaire.

Carte de la mission MEP du Yunnan, datée de 1889, avec au nord-est « Tchen-fong-chan »

Puis, en 1853, il fait construire un oratoire à Tchen-fong-chan, nom sous lequel Chengfengshan apparaît dans les sources MEP de l’époque, et y installe le séminaire de la mission.

Le choix de Chengfengshan n'est pas anodin. La montagne se trouve dans le nord-est du Yunnan, dans une région de contact entre Yunnan et Sichuan, traversée depuis longtemps par des itinéraires commerciaux et missionnaires. Le site domine le secteur du Hengjiang, à proximité du Jinsha Jiang, le cours supérieur du Yangtsé.

L'établissement prend progressivement de l'importance.

Les sources administratives et historiques chinoises décrivent un vaste domaine comprenant une église, des logements pour les prêtres, des écoles, des terres cultivées et un cimetière. Selon la documentation, l'ensemble aurait compté plus d'une centaine de bâtiments et occupé plus de 8 000 m².

La tradition historique chinoise rattache en outre Chengfengshan au réseau missionnaire de Longtai (龙台), dans l'actuel comté de Yanjin. Chengfeng, Longtai et plusieurs autres établissements catholiques formaient ce que certaines sources locales appellent les « quatre églises de Longtai », un ensemble qui témoigne de l'organisation progressive de la mission catholique dans cette région montagneuse.

Jacques-Alexandre Huot

Parmi les missionnaires français qui ont vécu à Chengfengshan, le premier dont l'identité peut être établie avec certitude est Jacques-Alexandre Huot (1820-1863).

L'IRFA indique que Huot est arrivé en Chine en 1845 et qu’il travaille d'abord dans le district de Dali. En 1850, Mgr Ponsot le nomme provicaire et supérieur du séminaire de Tcheng-fong-chan.

L'établissement compte alors une vingtaine d'élèves. Huot doit également administrer la communauté chrétienne environnante, dans une région alors fortement déstabilisée par les troubles et les révoltes.

En mai 1863, Huot se rend auprès d'un malade atteint de la peste. Il contracte lui-même la maladie et meurt à Tchen-fong-chan le 7 mai 1863.

L'IRFA donne explicitement Chengfengshan comme lieu de son décès. La documentation patrimoniale chinoise mentionne aujourd'hui une tombe appelée 彭神父墓, la « tombe du père Peng ». Or l'IRFA donne précisément à Jacques-Alexandre Huot le nom chinois 彭. La convergence est donc particulièrement forte : un missionnaire français portant le nom chinois Peng, supérieur du séminaire de Chengfengshan, y meurt en 1863 ; un tombeau de 彭神父 est encore officiellement recensé sur le site. Il est difficile de ne pas y voir la tombe de Huot.

Pierre-Hélène Dumont

Un deuxième missionnaire peut être également rapproché avec une grande vraisemblance de l'une des tombes encore conservées.

Pierre-Hélène Dumont (1820-1856) est envoyé au Yunnan en 1846. Il exerce notamment son ministère à Dali et dans différents districts de la province. En 1856, les troubles qui ravagent la région l'obligent à fuir. Après des semaines de déplacement et d'épuisement, il atteint finalement le séminaire de la mission à Tchen-fong-chan le 16 septembre 1856. Il y meurt le 3 octobre 1856.

L'IRFA donne Tchen-fong-chan comme lieu précis de son décès et indique comme nom chinois 方 / Fang. La documentation patrimoniale de Chengfengshan mentionne précisément une tombe appelée 方灵牧墓. La correspondance entre 方 et Dumont est donc, comme celle de Huot, particulièrement plausible.

Joseph Coulmont

La troisième correspondance est plus tardive.

La documentation patrimoniale mentionne une 贾神父墓, la « tombe du père Jia ». L'IRFA conserve la notice de Joseph Coulmont (1871-1901), missionnaire français des MEP, qui donne explicitement comme nom chinois 賈 / Jia.

Après les troubles de 1900, les missionnaires de la région de Yunnanfu doivent quitter leur établissement. Le séminaire est alors temporairement installé à Tchen-fong-chan. C'est là que Joseph Coulmont meurt le 6 mai 1901.

Une source chinoise consacrée à Chengfengshan apporte un élément supplémentaire : elle affirme qu'un des missionnaires français enterrés sur place portait le nom chinois 贾洪宝. Elle raconte que sa tombe se trouvait dans une pinède et qu'une grande croix de pierre avait été renversée.

La correspondance entre 贾 et Coulmont est donc particulièrement forte : même lieu, même période, même fonction missionnaire et même nom chinois.

Cinq tombes, mais seulement trois identifications

Le document officiel de protection patrimoniale distingue deux ensembles :

  • 贾神父、盛司祭、梅司祭
  • 方灵牧、彭神父.

Il s'agit donc bien de cinq sépultures distinctes, intégrées au bien culturel protégé.

Une autre documentation officielle ou semi-officielle de Shuifu décrit également le site en précisant que les cinq tombes des prêtres dans la zone du cimetière sont conservées intactes et que les fidèles viennent encore périodiquement s'y recueillir.

Une publication locale va plus loin encore : elle affirme que trois missionnaires français sont enterrés dans une pinède de Chengfengshan et cite notamment le tombeau de 贾洪宝.

Le tableau que l'on peut dresser à ce stade est donc le suivant :

Nom dans la documentation chinoise Identification proposée Niveau de confiance
贾神父 Joseph Coulmont (1871-1901) Très élevé
盛司祭 Inconnu À identifier
梅司祭 Inconnu À identifier
方灵牧 Pierre-Hélène Dumont (1820-1856) Très élevé
彭神父 Jacques-Alexandre Huot (1820-1863) Très élevé

Les sources locales parlent de cinq tombes de prêtres et, ailleurs, de trois missionnaires français enterrés à Chengfengshan. Les deux autres défunts, 盛司祭 et 梅司祭, pourraient être des prêtres chinois, ce qui serait d'ailleurs parfaitement cohérent avec l'histoire du séminaire et avec le rôle joué par Chengfengshan dans la formation du clergé local.

Chengfengshan dans le réseau missionnaire de Longtai

Les sources chinoises permettent également de replacer Chengfengshan dans son contexte.

Longtai, dans l'actuel Yanjin, serait l'un des premiers foyers du catholicisme dans cette partie du Yunnan. Le site aurait servi de centre à partir duquel les missionnaires se sont progressivement déployés vers les villages environnants. Chengfengshan fait partie de ce réseau.

Cette organisation permet de comprendre pourquoi Chengfengshan pouvait accueillir un séminaire tout en demeurant un établissement relativement isolé. Le site n'était pas une simple chapelle de montagne : c'était un lieu de formation, de résidence et de transmission du catholicisme.

Une architecture aujourd'hui en ruine

La croix se dressant aujourd’hui au centre du cimetière

L'ancien ensemble missionnaire aurait autrefois compté plus d'une centaine de bâtiments. Aujourd'hui, il ne subsisterait essentiellement que la salle de prière (经堂) et l'ancien logement des prêtres, tous deux très dégradés. Une publication locale décrit les bâtiments comme presque en ruine, avec des parties effondrées et d'autres devenues inhabitables.

Trois des cinq tombes

Le contraste avec les tombes est frappant. Les sources insistent au contraire sur leur état de conservation et sur la finesse de leur exécution. Elles décrivent des monuments funéraires travaillés avec soin, dont certaines croix et sculptures ont conservé une partie de leur caractère monumental.

Vue de la tombe centrale

Le temps semble donc avoir produit un étrange renversement : l'institution missionnaire a presque disparu, tandis que ses morts ont survécu.

Des tombes toujours présentes dans la mémoire locale

Les tombes ne sont d'ailleurs pas seulement des objets patrimoniaux.

Les sources chinoises rapportent que des catholiques viennent encore y prier ou y rendre hommage. Elles indiquent également que certains habitants ont conservé des souvenirs transmis oralement autour des tombes.

Une publication locale raconte notamment que le cimetière aurait été plusieurs fois fouillé et que certaines croix auraient été déplacées ou dérobées. Elle rapporte même une histoire selon laquelle un homme ayant emporté une croix aurait été pris de violentes douleurs à la poitrine avant de l'abandonner.

Il convient naturellement de distinguer ces récits de la documentation historique. Ils relèvent de la mémoire locale et de la tradition orale et ne peuvent être utilisés comme preuves des événements qu'ils racontent.

Mais leur présence est intéressante en elle-même. Elle montre que les tombes ont continué à faire partie de la mémoire des habitants longtemps après la disparition de la mission étrangère.

De l'âge missionnaire à la disparition de l'église

Comme partout ailleurs en Chine continentale, le déclin de Chengfengshan va avoir lieu après la prise de pouvoir des communistes en 1949.

Les sources locales situent en 1950-1951 l'arrestation d'un responsable de la communauté catholique, suivie de la confiscation des biens de l'Église et de la dissolution des fidèles. Les bâtiments sont ensuite réaffectés à différents usages civils.

En 1962, les anciens logements des prêtres et la salle de prière sont utilisés comme bureaux locaux.

En 1984, le site passe sous la gestion de l'école primaire de Chengfeng.

La communauté catholique renaît toutefois à partir des années 1990. Une source indique qu'en 1991 elle comptait 864 fidèles, avec un religieux.

En 1997, l'église est officiellement rouverte aux activités catholiques, mais l'état des bâtiments empêche leur utilisation normale.

Des travaux de sauvegarde sont finalement engagés à partir de 2016. En 2018, la gestion du site est transférée au gouvernement du bourg de Liangwan, tandis que la communauté catholique conserve un droit d'usage.

Le classement patrimonial de Chengfengshan donne ainsi aujourd'hui un statut officiel à ce qui reste de l'ancien établissement missionnaire.

Une mémoire française au bord du Yangtsé

Chengfengshan rappelle à quel point la présence française en Chine du XIXe siècle fut géographiquement étendue.

Les missionnaires des MEP ne furent pas seulement présents dans les grands ports ou les capitales provinciales. Ils parcoururent les régions les plus reculées du pays, fondèrent des communautés, créèrent des écoles et des séminaires, formèrent des prêtres chinois et, parfois, moururent à proximité immédiate de leur lieu de mission.

À Chengfengshan, cette histoire est particulièrement tangible.

Une recherche qui ne fait que commencer

Chengfengshan constitue aujourd'hui un cas particulièrement intéressant pour l'histoire de la présence française en Chine.

Nous pouvons désormais établir avec un degré de confiance élevé que :

  • le Yunnan est devenu un vicariat apostolique distinct du Sichuan en 1840 ;
  • Joseph Ponsot en prit la direction et développa un réseau missionnaire dans la province ;
  • Ponsot fit construire un oratoire à Tchen-fong-chan en 1853 et y installa le séminaire ;
  • Jacques-Alexandre Huot fut supérieur de ce séminaire et mourut à Chengfengshan en 1863 ;
  • Pierre-Hélène Dumont arriva au séminaire de Chengfengshan en septembre 1856 et y mourut quelques semaines plus tard ;
  • Joseph Coulmont mourut à Chengfengshan en 1901 alors que le séminaire y avait été provisoirement transféré ;
  • cinq tombes de religieux sont officiellement intégrées au site patrimonial ;
  • trois d'entre elles peuvent être associées avec une très forte probabilité à Huot, Dumont et Coulmont ;
  • deux autres, celles de 盛司祭 et 梅司祭, restent à identifier.

Il reste surtout à confronter ces hypothèses aux pierres elles-mêmes. Des photographies lisibles de ces cinq stèles permettrait peut-être de résoudre cette recherche. Il faudrait rechercher les inscriptions chinoises complètes, les dates de naissance et de décès, les éventuels noms religieux, les titres ecclésiastiques et, si elles ont été conservées, les inscriptions latines ou françaises.

Ces cinq tombes ne racontent pas seulement l'histoire de Français venus mourir dans une montagne du Yunnan. Elles pourraient aussi raconter celle du passage d'une mission étrangère à une Église chinoise, formée dans ces mêmes montagnes et devenue progressivement autonome.

Sources principales

Sources chinoises officielles et patrimoniales

  • 昭通市人民政府 (Gouvernement populaire de la ville de Zhaotong), « 昭通市人民政府关于印发昭通市市级文物保护单位保护范围划定方案的通知 » (Avis du Gouvernement populaire de la ville de Zhaotong relatif à la délimitation des périmètres de protection des unités municipales de protection des biens culturels), fiche n° 51, « 成凤天主教堂遗址 », [en ligne], consulté le 17 août 2026.
  • 水富市文化和旅游局 (Bureau de la culture et du tourisme de Shuifu), « 水富县市县文物保护单位基本情况 » (Présentation générale des unités de protection des biens culturels des niveaux municipal et départemental de Shuifu), article WeChat consacré aux unités de protection des biens culturels de Shuifu, [en ligne], consulté le 17 août 2026.

Institut de recherche France-Asie (IRFA)

Autres sources

  • 陈卓 (Chen Zhuo), « 风雨飘摇的百年天主教堂 » (L'église catholique centenaire battue par les vents et les pluies), 文化昭通·水富 (Culture de Zhaotong – Shuifu), [en ligne], 21 avril 2020, consulté le 17 août 2026.
  • 夏吟 (Xia Yin), « 为什么昭通盐津龙台成为全世界天主教徒向往的净土? » (Pourquoi Longtai, à Yanjin, dans le Zhaotong, est-il devenu une terre sainte recherchée par les catholiques du monde entier ?), [en ligne], 27 mai 2024, consulté le 17 août 2026.
  • 杨明 (Yang Ming) et 刘静涛 (Liu Jingtao), « 云南水富:众江归流的长江起点(完整篇) » (Shuifu, Yunnan : le point de départ du Yangtsé où convergent les rivières), Zhaotong Daily (昭通日报), 27 juillet 2018, reproduit sur The Paper (澎湃新闻) [en ligne], consulté le 17 août 2026.

Notes de bas de page

  1. ↑ Des outils d’intelligence artificielle ont été utilisés comme assistants pour la recherche documentaire, la traduction et la préparation du texte. L’auteur a vérifié et validé le contenu final et demeure responsable de l’article et des références citées.