La Gazette de Changhai : (64) L’ascension d’un partenaire embarrassant
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Rédigé par Charles Lagrange
Après la prise en main du milieu Changhaien et la consolidation de ses relations avec le Guomintang, Du Yuesheng s’attache à se positionner dans l‘échiquier de la vie publique. À travers l’association des contribuables chinois, il parvient à se faire élire au Conseil Municipal de la Concession Française. Cette présence, ainsi que ses interventions de plus en plus fréquentes dans la résolution des conflits sociaux consolident ainsi son rôle d’interlocuteur indispensable… et de partenaire encombrant ! Son implication notoire dans tous les trafics et la manière forte avec laquelle il traite les représentants syndicaux lèvent cependant un vent d’opprobre chez les voisins de la Concession Internationale.
Vers une représentation officielle auprès des autorités
Dès la fin des conflits sociaux de 1927 qui avaient vu le massacre des syndicalistes et des membres du PCC, Du Yuesheng et ses acolytes créent l’Association des Contribuables Chinois (« Chinese Ratepayers Association »).
Dès le début, celle-ci fait la demande officielle auprès des autorités françaises de porter le nombre de conseillers municipaux chinois de la Commission Provisoire de 5 à 8 et de nommer 6 chinois comme conseillers du Consul Général. Cette Commission Provisoire remplace le Conseil Municipal, dissous à la suite des troubles.

Le projet de hausse des taxes de 2% permet à Du et sa clique de mettre la pression sur le Consul Général : en janvier 1928, Zhang Xiaolin est nommé conseiller, et en Juillet 1929, c’est au tour de Du Yuesheng lui-même.

Pendant la première moitié de 1930, le prix du riz augmente dans toute la ville, et un certain malaise se fait sentir parmi la classe ouvrière. Xu Amei, un activiste communiste né en 1906, déclenche une grève dans les ateliers de la Compagnie Française des Tramways et de l’Electricité (CFTE).
Le 21 juillet, rue Brenier de Montmorand (Madang lu), à la suite d’un affrontement entre les grévistes et la police municipale, tous les ouvriers de la CFTE joignent le mouvement. Le Consul Général Edgar Koechlin, en poste depuis décembre 1928, subit les pressions de son autorité de tutelle, ainsi d’ailleurs que du Guomintang, et est instruit de calmer les choses au plus vite. Koechlin envoie le conseiller Verdier et le commandant Fiori chez Du Yuesheng afin de solliciter son aide. Du Yuesheng mate la grève avec ses séides et orchestre une fronde contre Xu Amei qui durera encore un an et se terminera par l’arrêt et l’incarcération de ce dernier.
À la suite de ces événements, Du Yuesheng ira même jusqu'à créer sa propre force syndicale, le Syndicat des tramways (« Fadian Gonghui »), constituant ainsi un contre-pouvoir et surtout un moyen de pression sur les autorités Municipales.
À la même époque, les éboueurs de la Concession Française se mettent en grève et le mouvement affecte presque 90% d’entre eux. La paralysie des activités en résultant semble montrer une fois de plus le potentiel de nuisance que constitue Du Yuesheng et ses sbires.
Du utilise également ses relations auprès du Guomintang qui à chaque conflit social, intervient auprès du corps consulaire pour exiger l’abrogation du régime des concessions…
En novembre 1930, grâce à toutes ces pressions, Du Yuesheng parvient finalement à faire entériner la décision par le Consul Général Edgar Koechlin de nommer 9 conseillers et 5 membres chinois de la Commission Provisoire, pratiquement tous étant ses affidés.
Opprobre et réactions
Cette montée en puissance du personnage « public » Du Yuesheng est vue d’un très mauvais œil par les édiles de la Concession Internationale. Celle-ci avait en effet réussi non seulement à éradiquer le trafic de drogue sur leur territoire, mais en avait chassé les maisons de jeux et les courses de chiens. De voir se concentrer toutes ces activités illicites à ses portes et de constater la puissance de leur principal protagoniste les indispose au plus haut point.
Dans un rapport daté de mars 1931, le Consul Général anglais, J.F Brenan, note :

« Du Yuesheng est un intermédiaire très utile pour assurer la sécurité et la paix sociale dans la Concession Française, avec en retour une paix royale pour son trafic de drogue. De plus, le Conseil Municipal Français est dans ses mains, et s’il plait à Du et sa clique, son autorité peut être détruite du jour au lendemain […] ».
En juillet de la même année, le China Weekly review compare la Concession Française au « Chicago d’Al Capone » …
La réaction des autorités françaises face à l’influence du Milieu
La France n’avait pas attendu les bordées d’opprobre jetées par les Anglais sur la gestion de sa Concession de Changhai. En effet, dès mi-1930, Auguste Wilden – qui avait été Consul à Changhai à la fin de la première Guerre Mondiale – est nommé Ministre de France à Pékin et chargé de mener une enquête.

La progression de celle-ci est très lente, face à l’obstruction systématique du Capitaine Fiori qui dirige la police et de la mauvaise volonté manifeste du Consul Général Koechlin. Il faut noter cependant que lors de son mandat, il avait tenté de mettre sur pied un système de taxation de la drogue, à l’instar de ce qui était avait été fait en Indochine et qui alimentait plus d’un quart du budget de l’administration coloniale !
C’est enfin à l’occasion des hostilités de Janvier 1932 qu’est déclenchée l’initiative des autorités françaises visant à restaurer l’ordre et la dignité dans la gestion de la Municipalité.
L’état d’urgence est déclaré et le contre-amiral Herr, chef de la flotte française en Extrême Orient, relève les autorités civiles et prend le contrôle des opérations.
Sa première priorité est d’assurer la protection de la Concession Française, mais très vite il promulgue des règlements prohibant la drogue et les jeux sur tout le territoire. Au même moment, il neutralise le millier de séides de Du Yuesheng, que le Consul General Koechlin avait armé afin de « protéger » la Concession.

Auguste Wilden nomme alors Jacques Meyrier comme Consul Général et Louis Fabre comme chef de la police. Tous deux avaient été en fonction à Tientsin et y avaient montré leur efficacité et leur droiture.

Koechlin est sommé d’exiger la démission de Du Yuesheng de son mandat de Conseiller. Après de multiples négociations, celui-ci présente sa démission le 15 février 1932 et quitte la Commission Provisoire de la Municipalité à la fin du mois.
Le 7 mars, Meyrier et Fabre prennent leurs fonctions.
Des morts suspectes
Moins de 15 jours après, et ce en l’espace d’une semaine, 3 des plus importants personnages de la Concession meurent de mort violente : le Consul Général Koechlin, le commandant des forces françaises à Changhai Marcaire, et l’avocat d’affaires du Pac de Marsoulies, ainsi d’ailleurs que G. M Haardt, dirigeant de la Croisière Jaune Citroën, en visite à Changhai.
L’avocat Du Pac de Marsoulies, dont nous avons déjà parlé, succombe le 11 mars, officiellement d’une double pneumonie.
Edgar Koechlin succombe officiellement d’une fièvre jaune à Hong Kong, sur le chemin de son retour en France.
Le Colonel A. Marcaire était en charge du contingent français stationné au parc de Koukasa (Fuxing park). Il décède officiellement d’une pneumonie.
Et enfin, Georges-Marie Haardt, un directeur de Citroën de 47 ans qui vient d’achever la Croisière Jaune de Paris à Pékin (croisière qui s’était déroulée d’avril 1931 à février 1932), et se trouve en visite à Changhai.

Haardt décède également à Hong Kong le 16 mars d’une pneumonie foudroyante.
Cette série de morts violentes va attiser bien évidemment la rumeur publique. Tous les protagonistes avaient en effet été invités par Du Yuesheng à un banquet donné en l’honneur des partants. Certains prétendront qu’il y a été servi des champignons de Ningbo dont l’action lente aurait pu expliquer les décès. Rien n’a jamais été prouvé et le mystère demeurera à jamais dans les coulisses de l’histoire…
Dès sa prise de fonction, Meyrier s’attèle à remettre de l’ordre dans la gestion de la Municipalité. Cela le fait bien entendu entrer en conflit direct avec Du Yuesheng.