Émile Guimet, l’homme qui voulait faire parler les dieux

De Histoire de Chine
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Cet article est publié dans le cadre du partenariat éditorial entre la Société d’Histoire des Français de Chine et Le Vent de la Chine, afin de faire découvrir au plus grand nombre les liens historiques, culturels et humains qui unissent la France et la Chine.
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Rédigé par David Maurizot

Émile Guimet a donné son nom au plus grand musée d’art asiatique de France. Mais lorsqu’il entreprend son grand voyage en Asie, en 1876, ce n’est pas l’art qui l’intéresse d’abord. Ce qu’il veut comprendre, ce sont les religions. Leurs dieux, leurs rites, leurs livres, leurs croyances. Et surtout cette question qui l’obsède : pourquoi, à des milliers de kilomètres les unes des autres, les civilisations ont-elles toutes cherché à expliquer le monde par le sacré ? Pour y répondre, il va parcourir le Japon, la Chine et l’Inde, interroger des prêtres, réunir des livres et rapporter des centaines de statues et d’objets religieux.

Émile Guimet naît à Lyon en 1836, dans une famille qui a fait fortune dans l’industrie. Son père, Jean-Baptiste Guimet, polytechnicien, a inventé au début du siècle un procédé permettant de fabriquer artificiellement un pigment bleu qui porte son nom : le « bleu Guimet ». La réussite industrielle est considérable.

À 24 ans, Émile reprend donc la direction de l’usine familiale. Mais l’industrie ne suffit pas à occuper son énergie. Il s’intéresse aux sciences, à la musique, au théâtre, aux arts et, surtout, à l’histoire des religions. En 1865, un voyage en Égypte joue un rôle décisif. Il découvre les temples, les inscriptions, les collections rassemblées. Il comprend alors ce que peut produire un musée : faire dialoguer des objets séparés par des siècles pour reconstituer une civilisation.

L’idée va progressivement mûrir. Si l’Égypte peut être étudiée à travers ses dieux, ses temples et ses objets, pourquoi ne pas appliquer la même méthode aux grandes religions du monde ?

En 1876, Guimet obtient l’appui du ministère de l’Instruction publique. Une mission scientifique lui est confiée pour étudier les religions de l’Extrême-Orient. Il part avec Félix Régamey, peintre et dessinateur, chargé de documenter leur voyage.

Ils commencent par le Japon. À Kyoto, le gouverneur Makimoura organise pour lui plusieurs rencontres avec les représentants des différentes écoles bouddhiques. Guimet ne vient pas simplement visiter des temples. Il pose des questions.

Comment le monde a-t-il été créé ? Les dieux interviennent-ils dans la vie des hommes ? Qu’est-ce que la prière ? Existe-t-il des miracles ? Que devient l’homme après sa mort ? Sur quoi repose la morale ?

Les réponses sont consignées. Des livres lui sont remis. Des objets religieux viennent compléter sa documentation.

À Ise, l’accueil est d’abord beaucoup moins chaleureux. Les autorités religieuses lui refusent l’accès aux sanctuaires. Guimet insiste, négocie, attend. Finalement, le grand prêtre accepte de le recevoir. Il lui présente des objets sacrés, lui remet des ouvrages religieux et fait même organiser une danse religieuse en son honneur.

La scène résume assez bien la méthode de Guimet : comprendre une religion en allant voir ceux qui la pratiquent, en leur demandant ce qu’ils croient et en rapportant chez lui les objets qui permettent de l'étudier.

Régamey dessine les temples et les cérémonies. Guimet accumule les documents.

À son retour du Japon, il rapporte plus de 300 peintures religieuses, environ 600 statues représentant des divinités et plus d’un millier de volumes.

La Chine, en revanche, va lui donner beaucoup plus de fil à retordre.

Guimet arrive à Shanghai en novembre 1876. Il poursuit son voyage vers le sud, jusqu’à Canton.

Dans son rapport au ministère, publié quelques années plus tard, Guimet écrit lui-même qu’il s’est heurté en Chine à « l’indifférence des mandarins », à « l’hostilité des prêtres locaux » et au « manque complet d’interprètes chinois parlant français ». Il constate aussi que les religions chinoises ont déjà fait l’objet d’une abondante littérature européenne, notamment grâce aux missionnaires catholiques.

Il veut pourtant aller plus loin. Son idée est étonnamment moderne : dresser ce qu’il appelle une « statistique des dieux usuels ». Identifier les divinités que les Chinois vénèrent réellement, comprendre leur place, leurs fonctions, leurs cultes. Derrière les grands systèmes philosophiques qu’il connaît déjà, confucianisme, taoïsme, bouddhisme, il cherche la religion vécue.

Faute de pouvoir mener l’enquête aussi loin qu’il le souhaite, il rassemble ce qu’il peut. Les missionnaires catholiques et protestants l’aident notamment à constituer une bibliothèque chinoise importante.

De retour en France, Guimet décide de construire son musée. À Lyon, dans le quartier de la Tête-d’Or, le bâtiment ouvre ses portes le 30 septembre 1879. Le projet est beaucoup plus ambitieux qu’une simple collection privée.

Guimet veut réunir les religions de l’Inde, de la Chine, du Japon, de l’Égypte, de la Grèce et de Rome. Les statues, les peintures, les objets et les livres doivent permettre de les comparer.

Le musée possède également une bibliothèque et devient un lieu d’enseignement. Des cours de japonais sont organisés. Des publications savantes accompagnent le projet. Son musée n’est donc pas conçu comme une galerie de chefs-d’œuvre. Les objets y sont avant tout des documents. Une statue de Bouddha n’est pas seulement une sculpture à admirer. Elle renseigne sur une croyance, un rituel, une représentation du divin. Une image religieuse japonaise devient une pièce d’un système plus vaste. Un livre permet de confronter les doctrines aux pratiques.

Le public lyonnais ne se précipite cependant pas. Guimet finit par considérer que son établissement est trop éloigné du centre intellectuel et scientifique parisien. À partir du début des années 1880, l’idée d’un transfert à Paris s’impose. Et l’État va accepter son projet.

Un nouveau bâtiment est construit place d’Iéna, en reprenant largement l’architecture du musée lyonnais. Guimet y transfère ses collections et les donne à l’État. Le 20 novembre 1889, le musée ouvre ses portes.

Émile Guimet meurt en 1918. Le musée qui porte son nom va alors progressivement évoluer.

Dans les années 1920, sous la direction de Joseph Hackin, les collections et les activités du musée prennent une orientation de plus en plus marquée vers l’art et les civilisations asiatiques. Les grandes expéditions archéologiques françaises enrichissent considérablement les collections.

En 1945, une nouvelle étape est franchie. Une partie importante des collections asiatiques du Louvre rejoint le musée Guimet, tandis que les collections égyptiennes de Guimet prennent le chemin inverse. Le mouvement est désormais achevé. Le musée des religions imaginé par l’industriel lyonnais est devenu un grand musée des arts et civilisations de l’Asie.

Un siècle plus tard, nous avons la chance de pouvoir regarder ces objets. Nous y voyons des sculptures, des peintures, des œuvres d’art. Nous les classons par époque, par école, par technique, par aire culturelle. Guimet, lui, posait une question beaucoup plus vaste : qu’est-ce que les hommes ont voulu représenter lorsqu’ils ont donné un visage à leurs dieux ?

Il n’était pas seulement collectionneur. Il voulait faire parler les dieux.