Nicolas Trigault : un passeur au XVIIe siècle
Rédigé par David Maurizot
Imaginez Douai, à la fin du XVIe siècle. Les cloches sonnent dans cette cité appartenant alors aux Pays-Bas espagnols, mais dans l’esprit d’un jeune garçon, déjà, résonnent d’autres échos : ceux des ports lointains, des terres inconnues, des langues mystérieuses. Ce garçon, c’est Nicolas Trigault, né en 1577, et qui, toute sa vie, n’aura qu’une passion : relier l’Europe et la Chine.

Nicolas Trigault entre, à 17 ans, dans la prestigieuse Compagnie de Jésus. On le forme à la théologie, mais aussi aux mathématiques, à l’astronomie, à la géographie… car les jésuites ne se contentent pas de prêcher : ils s’immergent dans les sociétés qu’ils rencontrent, apprennent les langues locales, maîtrisent les sciences et les lettres, et adaptent leurs pratiques aux usages du pays tout en restant fidèles à l’enseignement chrétien. Plutôt que d’imposer brutalement leur foi, ils bâtissent des ponts durables, convaincus que la persuasion intelligente et l’exemple pratique produisent des conversions plus profondes et plus stables que la simple contrainte.
Sélectionné pour rejoindre la naissante « Mission de Chine » auprès de la cour impériale chinoise à Pékin, il rejoint après trois ans d’un voyage éprouvant (Lisbonne, Goa, Macao) enfin, en 1610, la Chine. Il a tout juste foulé le sol de l’Empire du Milieu que la nouvelle tombe : Matteo Ricci, le génial architecte de la mission jésuite, celui qui a appris à convertir en parlant le langage des savants, vient de mourir. Un héritage immense… et un défi colossal.

Plutôt que de s’effacer, Trigault prend la plume. Il compile et publie les notes de Ricci dans un livre qui fera date : De Christiana Expeditione apud Sinas. L’Europe y découvre, fascinée, une Chine savante, raffinée, gouvernée par des lettrés érudits. C’est la naissance de la sinologie moderne.
Mais notre homme n’est pas qu’un érudit. Il est aussi diplomate et stratège. En 1613, il repart pour l’Europe comme procurateur de la mission, chargé de lever des fonds et de recruter de nouveaux missionnaires.

De retour en Chine, il poursuit l’œuvre commencée. Il fonde de nouvelles missions, découvre la « stèle nestorienne de Xi’an » (preuve qu’un christianisme ancien avait déjà fleuri en Chine) et publie, en 1626, le Xiru Ermu zi, premier dictionnaire phonétique chinois-latin. Cette œuvre constitue l’une des premières tentatives de romanisation scientifique du chinois. Grâce à lui, la langue chinoise devient un peu moins hermétique aux Européens.
Homme de science, traducteur, diplomate, explorateur… Nicolas Trigault était tout cela à la fois. Il meurt à Hangzhou en 1628, à l’âge de 51 ans. Il n’était pas un conquérant, ni un théologien de salon mais un passeur. Son portrait, réalisé à Anvers par le grand Rubens en 1617, le montre vêtu à la chinoise, grave, concentré, les yeux tournés vers un horizon invisible. Ce n’est pas un costume d’apparat, c’est une posture d’adhésion. Trigault n’a pas rêvé la Chine, il a voulu la faire comprendre. Et c’est peut-être en cela que son exemple nous reste, aujourd’hui encore, si précieux.
Notes
- ↑ The Metropolitan Museum of Art via Wikimedia Commons.