Pékin : La cathédrale du Beitang

De Histoire de Chine
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Rédigé par David Maurizot

La Cathédrale du Saint-Sauveur, que l’on nomme plus communément l’Église de Xishiku (西什库天主堂, Xīshíkù Tiānzhǔtáng) ou le Beitang (北堂, « l’Église du Nord »), n’est pas seulement un monument religieux planté au cœur de Pékin. C’est une archive de pierre, un témoin obstiné des ambitions chrétiennes de la France en Chine. Son histoire, marquée par deux emplacements successifs et un style architectural oscillant entre néo-gothique flamboyant et motifs impériaux chinois, raconte, avec une certaine malice, la résilience d’une institution face à la volatilité politique.

La première église (1694-1827)

Peinture du XVIIIe siècle représentant le Beitang et sa cour d’honneur[1]

Le premier Beitang n’était qu’un élégant trompe-l’œil : une église qui se présentait comme une mission scientifique.

Envoyés par Louis XIV auprès de l’Empereur de Chine, les Pères jésuites français, Jean-François Gerbillon et Joachim Bouvet, propageaient la science de la Renaissance européenne et administraient la quinine et autres remèdes occidentaux à Kangxi, dont la santé vacillait entre paludisme et fièvre indéterminée. Guéri, l’empereur exprima sa gratitude à sa manière : il offrit aux Pères un terrain dans la zone de Canchikou (蚕池口, Cánchíkǒu), juste à l’ouest de la Cité interdite. Ainsi naquit l’église du Saint-Sauveur, inaugurée en 1703.

Kangxi, mécène et calligraphe, fit graver une stèle et des couplets pour l’église : le Ciel et la Terre se rencontraient désormais sous le burin impérial. Le Beitang bénéficiait d’un privilège rarissime : celui d’être un lieu de culte chrétien sous la protection directe du Fils du Ciel.

À cette époque, le Beitang n’était pas qu’un sanctuaire : il était aussi un observatoire, une bibliothèque, un petit musée des curiosités d’Occident. Kangxi y voyait l’accès direct aux merveilles techniques de l’Europe, tout en se gardant d’une influence portugaise trop envahissante, incarnée par le Nantang (南堂, « Église du Sud »). L’église, en somme, servait autant la science que la diplomatie, et la France pouvait s’enorgueillir de ce poste avancé à la cour Qing.

Cependant la faveur impériale, comme tout privilège humain, est fragile. La « querelle des Rites » fit chanceler la Compagnie de Jésus et Rome finit par la supprimer en 1773. Les Lazaristes prirent la relève, mais la tolérance s’amenuisait. Yongzheng, puis Daoguang, déclarèrent des interdictions strictes, jusqu’à ce que l’église du Nord soit définitivement démolie en 1827.

La pierre tomba mais le souvenir demeura.

La deuxième église (1860–1864)

Portrait de l’évêque Joseph-Martial Mouly[2]

Après la Seconde Guerre de l’Opium, sous la pression des canons occidentaux, le gouvernement Qing restitua aux missionnaires les terrains de Canchikou. L’évêque lazariste Joseph-Martial Mouly, homme d’une foi administrative à toute épreuve, entreprit aussitôt de rebâtir le Beitang, s’efforçant de conserver les structures et peintures anciennes. Mais la Providence avait l’humeur capricieuse : à peine quatre ans plus tard, en 1864, un incendie consuma l’édifice tout neuf. De cette deuxième église, il ne reste ni image ni esquisse.

La troisième église (1866-1886)

Façade du troisième Beitang[3]

Mgr Mouly, obstiné comme tout bâtisseur biblique, entreprit aussitôt la reconstruction d’un troisième Beitang. Achevée en 1866, l’église affichait un gothique discipliné, vertical et rigoureux, un peu incongru sous le ciel de Pékin. Pendant 20 ans, la vie religieuse s’y écoula sans drame notable. Un répit rare dans l’histoire du lieu.

Photographie de l’intérieur de l’église en 1869[4]

En 1886, lorsque l’empereur Guangxu devint majeur et que l’impératrice douairière Cixi cessa de régenter, elle décida d’aménager sa nouvelle résidence dans le parc Xiyuan (西苑, Xīyuàn). En levant les yeux, elle découvrit que les clochers du Beitang, insolents et trop proches, offraient une vue directe sur les pavillons impériaux. Sacrilège visuel ! On ne devait pas regarder le pouvoir d’en haut. D’un trait d’autorité, Cixi ordonna la démolition du Beitang et son déplacement.

La quatrième église (1887 à aujourd’hui)

La quatrième version du Beitang[5]

Après des négociations laborieuses (l’ancienne église et ses collections (livres, instruments d’astronomie, spécimens naturalistes) furent remises à la Cour impériale), la mission accepta le transfert vers le site actuel de Xishiku en 1887, sous la supervision du Père Alphonse Favier, successeur de Mouly qui donna à l’église ses traits néo-gothiques. Favier, maître dans l’art délicat de ménager les impératrices, transforma l’édifice en un néo-gothique résolument français, tout en y incorporant des éléments chinois : deux pavillons à toits jaunes, une terrasse de marbre blanc et même des gargouilles en forme de dragons. Le résultat ? Un Beitang sino-gothique, aux clochers volontairement modestes.

Le sommet de cette saga survint en 1900, lors de la Révolte des Boxeurs. Tandis que le Quartier des Légations, trois kilomètres plus au sud-est, subissait le siège, le Beitang se retrouva isolé, devenu refuge pour la communauté catholique en détresse.

Vue du complexe du Beitang en 1901[6]

Du 14 juin au 16 août 1900, la cathédrale et son enceinte accueillirent environ 3500 personnes : l’évêque Favier, des prêtres, des sœurs et, surtout, des milliers de fidèles chinois. La défense était assurée par un maigre détachement de marins français et italiens, commandé par Paul Henry, qui résistèrent vaillamment aux bombardements, tentatives de sape et assauts répétés.

La structure principale tint bon. Après la défaite chinoise, l’église fut non seulement restaurée mais enrichie de deux tours élevées, affirmation architecturale de l’ascendant français et, accessoirement, une petite revanche symbolique sur les lois somptuaires Qing qui avaient tenté de brider sa magnificence.

Description du complexe

Façade de la cathédrale au début du XXe siècle[7]

Dans la première moitié du XXe siècle, le Beitang ressemblait moins à une simple église qu’à un petit Vatican en terre chinoise, protégé par le parapluie diplomatique français. La cathédrale elle-même n’était que le noyau : autour s’étendaient orphelinat, hôpital, écoles, ateliers et l’imprimerie, indispensable à la diffusion du catholicisme. Comme à Shanghai avec le complexe jésuite de Xujiahui, le Beitang était à la fois siège de la mission lazariste à Pékin et cœur d’un vaste réseau d’influence religieuse et sociale.

En entrant par le sud, suivant l’ordre géomantique chinois, on découvrait une vaste cour-trame, dégagée et solennelle. Le regard était aussitôt capté par la façade néo-gothique de la cathédrale : deux hautes tours jumelles, une grande rosace et trois portails ogivaux. Autour, une balustrade de marbre blanc encadrait l’axe central, ponctuée par les deux pavillons aux toits chinois, avec leurs tuiles vernissées de jaune impérial.

Au nord et sur les côtés, s’alignaient les bâtiments de la congrégation lazariste : maison épiscopale, logements pour missionnaires, salles d’étude et annexes administratives. Le tout formait un petit « faubourg ecclésiastique », ponctué de jardins, cours intérieures et dépendances nécessaires aux œuvres : écoles, dispensaire, ateliers et, bien sûr, l’imprimerie. Cette dernière, réputée comme l’une des institutions d’impression les plus modernes de son temps, dépassait largement sa mission religieuse, servant Pékin, Tianjin et sa région.

Plus au nord, séparé par une rue discrète, le Réncí Táng (仁慈堂, « Maison de la Miséricorde ») des Sœurs de la Charité de Saint Vincent de Paul formait un monde à part entière. Des centaines d’enfants y étaient accueillis, de la crèche jusqu’à l’âge adulte, éduqués pour le mariage ou un métier. Le complexe comprenait également le logement des Sœurs, un hôpital et bien évidemment une chapelle, organisant ainsi la miséricorde avec un mélange d’ordre et de rigueur.

Une classe de l’orphelinat pour filles du Réncí Táng[8]
Le cimetière français en 1907[9]

À la périphérie nord, sous la protection militaire française, s’étendait le cimetière catholique. Il accueillit d’abord les défenseurs du siège de 1900, puis peu à peu le reste de la petite colonie française. Surnommé le « cimetière français », il comptait 142 tombes et stèles, avant que la totalité ne soit translatée à la hâte à l’est de la ville en 1952. Là, en 1966, il connut un destin tragique : dès les premiers jours de la Révolution culturelle, le site fut saccagé, effaçant ainsi brutalement les traces de ces dangereux impérialistes occidentaux.

Sur cette vue aérienne de Pékin datant de 1943, on reconnait le rectangle de la Cité interdite et à son nord-ouest, encadré en rouge, l’impressionnante taille du complexe du Beitang[10]

Repli

La cathédrale « décapitée » pendant la révolution culturelle[11]

Car, en effet, la fondation de la République populaire de Chine signa la fin de la micro-société lazariste du Beitang. Les missionnaires étrangers furent priés de plier bagage, et en 1953, il n’en restait plus un seul. L’église de Xishiku, quant à elle, parvenait encore à tenir son rôle de lieu de culte, desservie par un clergé chinois clairsemé, jusqu’en 1965. Mais le reste du complexe n’eut pas cette chance : imprimerie, école, hôpital, tout fut démantelé ou nationalisé. Les bâtiments, privés de personnel et de ressources, sombraient peu à peu.

Puis, en 1966, vint la Révolution culturelle avec son souffle destructeur visant à effacer les « vestiges » de l’ancien ordre. Les services religieux cessèrent complètement. La cathédrale, elle, céda, non pas sous les coups de canon, mais à la bureaucratie et à la poussière. « Décapitée », elle ne disparut pas tout à fait, mais devint une annexe inattendue de la Bibliothèque de Pékin, transformée en simple lieu de stockage, entre rayonnages et cartons, loin des chants et des encens qui l’avaient jadis animée.

Renaissance

L’arrivée au pouvoir de Deng Xiaoping ouvrit enfin la porte à un retour progressif du culte. En 1984, le Beitang fut classé « relique culturelle », et les travaux de restauration, amorcés dès 1985 puis poursuivis récemment (2016-2018), redonnèrent à l’église sa fonction religieuse. De magnifiques vitraux y retracent l’histoire du christianisme chinois, du Moyen Âge à nos jours.

Aujourd’hui, le Beitang n’est plus cette micro‑ville missionnaire grouillante du passé : seule la cathédrale et quelques annexes ont survécu aux vicissitudes de l’histoire. Pourtant, Xishiku a retrouvé une vie spirituelle, protégée au niveau national et capable d’accueillir jusqu’à 2000 fidèles. Ses tours néo-gothiques restaurées, ponctuées de touches chinoises, se tiennent là, obstinées et presque malicieuses, rappelant trois siècles d’une histoire faite de rivalités, compromis et foi tenace.

Notes et références

  1. ↑ Anonyme, peintre(s) chinois, Procession de la Fête du Sacré-Cœur devant l’église du Beitang, couleurs sur papier coréen, après 1770, 185,7 × 130 cm, Bibliothèque nationale de France, Paris.
  2. ↑ Archive Perraud, https://www.bishops-in-china.com/default.asp?iId=KGEHM  
  3. ↑ Source et date inconnues.
  4. ↑ Photographie de John Thomson, 1869, Wellcome Collection, https://wellcomecollection.org/works/mqagv9aq/images?id=gsdgxh2j
  5. ↑ Source inconnue.
  6. ↑ La Chine à terre et en ballon, multiples photographes, Paris, Berger-Levrault & Cie., 1902.
  7. ↑ Photographie de Firmin Laribe, entre 1900-1910, Bibliothèque nationale de France, département Estampes et photographie, VH-237 (2, 1)-8.
  8. ↑ Album photographique intitulé Maison de l’Immaculée Conception, Orphelinat de la Sainte Enfance, Pékin, 1862-1934, Archives de la Compagnie des Filles de la Charité, côte 2881/16, page 17.
  9. ↑ L’Illustration, 12 octobre 1907.
  10. ↑ Virtual Beijing, http://beijing.virtualcities.fr/Maps/Collection?ID=811
  11. ↑ Source et date inconnues.