Historique de l’ambassade de Pékin

De Histoire de Chine
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rédigé par Nicole Bensacq-Tixier

Du consulat de Canton à la légation de Pékin

Après les missionnaires jésuites envoyés par Louis XIV à la cour de l’empereur Kangxi dans les années 1690, au XVIIIe siècle la présence officielle française en Chine se résume à un simple consulat institué à Canton par une ordonnance royale de Louis XVI du 3 février 1776, Canton étant le seul port ouvert aux étrangers depuis un édit impérial de 1757. Mais ce premier consulat connaît bien des vicissitudes, il est fermé en 1803, rouvert sous la Restauration le 24 novembre 1827 jusqu’à une nouvelle fermeture en 1839 lors de la première Guerre de l’opium, puis remis en place par une ordonnance du 21 septembre 1842 après la fin des hostilités et le traité de Nankin signé par la Chine avec les Anglais suivis des Américains.

En août 1843, le gouvernement de Louis Philippe décide d’envoyer une ambassade extraordinaire prestigieuse dirigée par le baron Théodose de Lagrené, précédemment ministre en Grèce pour obtenir les mêmes avantages que les Anglais. Accompagné d’une brillante suite composée de la fine fleur de la noblesse, Lagrené le 24 octobre 1844 signe un traité d’amitié et de commerce à Huangpu (ou Wampoa) qui accorde à la France l’ouverture de cinq ports (Shanghai, Canton, Fuzhou (Foutcheou), Ningbo (Ningpo) et Amoy (Xiamen)) et le droit d’y établir des consuls, de louer des magasins et des maisons, d’affermer des terrains pour y construire des maisons, églises, hôpitaux et cimetières avec l’accord des autorités locales et des droits d’importation des marchandises réduits à 5% de leur valeur.

La légation de Macao et le consulat de Shanghai

Sur les conseils de Lagrené de retour en France en mai 1846, le ministre Guizot le 16 janvier 1847 présente un rapport au roi demandant d’envoyer en Chine un résident permanent avec le titre d’envoyé extraordinaire et chargé d’affaires. Sa mission : assurer l’exécution du traité de Huangpu, et faire jouir les missionnaires et les commerçants français des garanties stipulées en leur faveur. Guizot conseille d’allouer à ce diplomate un traitement minimal de 60 000 francs, cette somme se trouvant disponible par la suppression du consulat de Canton dont le traitement était de 40 000 francs, les 20 000 francs restants étant pris sur le consulat de Manille, rétrogradé au rang de simple consulat de 1ère classe. En conséquence, le consulat de Canton est supprimé par une ordonnance royale du 19 janvier 1847, et transformé en mission politique.

Parallèlement, un arrêté du 20 janvier institue un vice-consulat à Shanghai, confié à Charles de Montigny qui a fait partie de la mission Lagrené en tant que chancelier. Le baron Elie Forth‑Rouen est désigné en qualité d‘envoyé extraordinaire et chargé d’affaires de France en Chine. Arrivé à Macao le 8 janvier 1848, le baron décide de fixer le siège de la légation à Macao et non à Canton comme le lui a prescrit le gouvernement. Il prétexte l’état déplorable des bâtiments et du mobilier, et surtout, il fait valoir que la sécurité y est plus grande qu’à Canton où une population hostile s’attaque fréquemment aux pavillons étrangers. Pour finir, les ministres d’Espagne et des États-Unis résident à Macao, tandis que celui d’Angleterre est à Hong Kong. Le baron demeure à ce poste jusqu’en octobre 1850, et après la gestion intérimaire du consul de Manille – un grec Achille Codrika –, il est remplacé par le ministre plénipotentiaire Alphonse de Bourboulon, précédemment en poste aux États-Unis. Ce dernier  arrive avec son épouse le 8 octobre 1851 et s’installe à Macao. Après la deuxième guerre de l’Opium à la suite du meurtre de l’abbé de Chappedelaine et la conclusion des traités de Tientsin du 27 juin 1858 qui ouvrent quatre nouveaux ports au commerce, par un accord tacite, la France se voit en outre attribuer le protectorat religieux sur toutes les missions catholiques, quel que soit leur pays d’origine (droit que l’Allemagne et l’Italie finiront par lui reprendre au début du XXe siècle).

Le 2 février 1859, Alphonse de Bourboulon de concert avec son homologue britannique, le ministre Frédérick Bruce, décident de transférer le siège de leur légation de Macao à Shanghai, en attendant de pouvoir s’établir à Pékin. Le consulat général de Shanghai est donc déplacé provisoirement à Canton et confié au baron Gilbert de Trenqualye, chancelier à Macao depuis 1856 et qui, en 1858, avait reçu l’ordre de s’établir à Canton en plein milieu des hostilités et avait été contraint d’élire domicile dans un bateau en face des ruines des anciennes factoreries incendiées par les Cantonais lors de l’attaque de la ville par les troupes franco-anglaises. Le 15 juin, les deux ministres décident de quitter Shanghai et de se rendre à l’embouchure du Pei-Ho pour procéder à l’échange des ratifications du traité de Tientsin. Ils refusent d’écouter les recommandations des commissaires impériaux leur conseillant de faire cela à Shanghai et non à Pékin, et sont reçus à coups de canon. Forcés de battre en retraite, ils regagnent Shanghai. Après une deuxième mission militaire franco-anglaise qui se termine par la convention de Pékin du 25 octobre 1860, outre l’ouverture au commerce de onze nouveaux ports, les étrangers obtiennent le droit de voyager dans toute la Chine munis de passeports, mais surtout les représentants diplomatiques ont enfin l’autorisation de s’établir à Pékin.

Le 22 mars 1861, Bourboulon et Bruce remontent de Shanghai sur Tientsin, puis viennent s’installer à Pékin suivis en juillet par le ministre de Russie. Le poste de Shanghai retrouve son statut de consulat général. Dès le 5 février, Alphonse de Bourboulon a dépêché le secrétaire de la légation, Michel Kleczkowski à Pékin pour préparer l’installation de la légation dans le palais de Tsing Koung fou. Les Anglais ont obtenu une résidence plus luxueuse, le palais du Liang Koung fou, situé sur le Liang Ho, canal servant au transport du grain impérial. Premier point pour l’Angleterre dans la compétition qui ne cessera d’opposer les deux pays pendant presque un siècle. Mais selon Kleczkowski, la résidence accordée aux Français est peut-être inférieure à celle des Anglais, mais elle a des avantages.

« Notre demeure officielle n’a pas, il est vrai le caractère d’une résidence princière que possède incontestablement l’hôtel de la légation anglaise, mais elle se fait remarquer par trois avantages qui ne sont pas de peu de valeur. Le premier entre tous,  c’est une façade d’une grande longueur donnant sur la rue et par conséquent offrant toutes les ressources d’embellissement, même grandiose à peu de frais. Le deuxième avantage me paraît être un très beau jardin susceptible d’une foule d’améliorations, et séparant  tout à fait les demeures du ministre et du premier secrétaire, avec facilité pour tout le personnel de la légation d’en jouir tour à tour ensemble. Quant à celui d’une distribution des bâtiments aussi naturelle, indiquée par les lieux mêmes, qui s’adaptent admirablement aux nécessités du service, ce n’est certes pas le moindre à tous égards. »

Alphonse de Bourboulon ne reste à Pékin qu’une année. Avant son retour en France, il négocie l’octroi de concessions dans les ports ouverts au commerce. Outre celle de Shanghai mise en place dès 1849 par Charles de Montigny, le 17 septembre 1861 il obtient  les concessions de Takou, Tchefou (Zhifu), Tientsin (Tianjin) et Canton. Après avoir posé les premiers jalons des règlements régissant la présence française dans les concessions, il quitte la Chine au mois de mai 1862, confiant la gérance de la légation au comte de Michel Kleczskowski en attendant l’arrivée du nouveau titulaire, Jules Berthemy. Le 28 juillet 1862, deux autres consulats sont ouverts, l’un à Hankou (où la France obtiendra une concession en 1865), l’autre en territoire anglais à Hong Kong. Des consuls sont envoyés dans tous ces ports, à l’exception de Takou et Tchefou. Un quatrième consulat est créé à Ningpo en 1864, et puis plus tard en 1868, à Foutcheou (Fuzhou) où en octobre 1967 ont commencé les travaux d’un arsenal fondé par le Français Prosper Giquel.                       

Les ministres plénipotentiaires jusqu’à l’avènement de la IIIe République

Jules Berthemy

Jules Berthemy prend le service de la légation le 16 avril 1863. Fils d’un général et marié à une Américaine, il occupait précédemment les fonctions de chef de cabinet et du secrétariat au ministère des Affaires étrangères. Il est promu ministre plénipotentiaire le 9 octobre 1863, lors de sa confirmation à la légation de Pékin. Son nom reste attaché à la convention du 20 février 1865, réglant les conditions d’achat de terrain par les missionnaires dans l’intérieur du pays, pour y construire des églises, des écoles et des orphelinats, et y installer des cimetières, mais cette convention ne sera pas appliquée jusqu’en 1895. Berthemy s’est particulièrement distingué par sa pondération et son tact auprès des autorités chinoises. Mais en raison de problèmes de santé, il est obligé de quitter la Chine le 4 juin 1865, laissant la gérance du poste à Henri de Bellonnet, secrétaire de la légation.

Henri de Bellonnet

Ce dernier n’a pas, hélas, les qualités de son supérieur hiérarchique. Pour Bellonnet, les coups de canon sont beaucoup plus efficaces que les arguties diplomatiques. Il n’hésite pas à le proclamer haut et fort et surtout à en faire usage. Au mois de mars 1866, après le massacre de neuf missionnaires et deux évêques français en Corée, sans en aviser le Département et sans l’aval des autorités chinoises et du prince Kong auxquels il a envoyé un ultimatum exigeant que la Chine intervienne militairement pour venger l’outrage subi par la France, il lance une expédition punitive contre la Corée, avec le concours de l’amiral Roze. Il va même jusqu’à déclarer définitive la séparation de la Corée d’avec la Chine suzeraine de ce pays. Puis au nom de l’empereur Napoléon, il proclame la déchéance du roi de Corée, et le droit exclusif pour le souverain français de disposer, selon son bon plaisir, du pays et de son trône ! Et pour finir, il exige qu’un nouveau prince soit nommé par le gouvernement français, et fasse profession de foi chrétienne ! Le 16 octobre, l’amiral Roze s’empare de Kang Hoa à l’embouchure de la rivière de Séoul, et envoie une lettre au roi pour lui signifier les exigences du gouvernement français. Naturellement, le roi refuse d’y donner suite. N’ayant pu rien obtenir, l’amiral détruit complètement Kang Hoa avant de rejoindre ses navires,  emportant avec lui une bonne partie des archives. Les Coréens, du fait de la retraite des Français, se considèrent comme vainqueurs et tournent en ridicule l’expédition française. Ce revers allait nuire longtemps au prestige des Français, non seulement en Corée mais également en Chine. À la suite de cette désastreuse affaire, Henri de Bellonnet est désavoué le 10 novembre par le gouvernement français et est rappelé en France. Il quitte Pékin le 25 mai 1867 après avoir remis le service au comte de Lallemand désigné le 28 novembre précédent pour lui succéder.

Le comte de Lallemand

Le comte de Lallemand reste très peu de temps en Chine. Après la désastreuse affaire de Corée, il se heurte à l’hostilité des autorités chinoises et au mépris du prince Kong qui se traduit par une attitude insolente à son égard. Arrivé le 10 mai 1867 à Pékin, prétextant des raisons de santé (il a la vue basse), il en repart un an plus tard, le 6 novembre 1868. De plus, selon ses propos, il se heurte également à l’hostilité des armateurs qui ont demandé son rappel, car il s’est opposé à l’émigration de coolies. Désabusé, il refuse de repartir en Chine à l’expiration de son congé, les légations n’ayant pas, selon lui, les moyens nécessaires pour faire respecter les stipulations commerciales des traités. Il écrit une lettre au ministre le 6 juillet 1870 dénonçant l’incapacité des ministres français à obtenir la sécurité des missionnaires, et surtout l’impossibilité pour ces derniers d’acquérir des terrains selon l’article 5 de la convention du 25 octobre 1860.      

Julien de Rochechouart  

Le second secrétaire de la légation est nommé chargé d’affaires et de la gérance du poste en attendant un nouveau titulaire. Peu après le départ du comte de Lallemand, il doit faire face à de  graves émeutes contre les missionnaires et les chrétiens, particulièrement au Sichuan. Le 31 décembre 1868, le père Rigaud est assiégé dans son église avec ses fidèles, et le 2 janvier broyé entre deux meules. Un autre prêtre dans le Guizhou décède en prison des suites de ses blessures. Rochechouart dénonce la complicité du vice-roi de la province avec les fauteurs de troubles et dépêche auprès du prince Kong et du Tsong li yamen, le jeune interprète Gabriel Devéria pour obtenir la punition des coupables et exiger des mesures pour arrêter les persécutions. En vain. Le  21 mai 1870 à Tientsin, le consul Joseph Fontanier et toute la colonie française sont sauvagement massacrés par une foule en délire. Toujours avec l’aide du jeune Devéria, Julien de Rochechouart obtient la punition des coupables, le paiement d’indemnités aux familles des victimes, la construction d’un monument expiatoire sur l’emplacement de l’ancien consulat à la mémoire des suppliciés qui doit servir d’entrée au cimetière où reposent les corps de ces derniers. Mais surtout, il obtient l’envoi en France d’une mission expiatoire dirigée par l’intendant des ports du Nord qui par ses atermoiements, est rendu responsable par la légation de cette terrible tragédie. Mais en France, la guerre accapare toutes les énergies et on est bien loin des massacres de Tientsin, et des affaires de Chine. La mission chinoise finira par quitter la France sans que personne n’y fasse attention. En Chine, les autorités chinoises profitent des difficultés de la France pour faire paraître un règlement en huit articles dans un style très véhément, restreignant les libertés accordées aux missionnaires par les traités. De plus, la France se heurte à la concurrence de l’Angleterre qui a une position dominante non seulement au point de vue commercial, mais aussi dans les consulats et les concessions où, excepté Shanghai, les Français n’ont encore rien entrepris ni construit.

Louis de Geoffroy

Louis de Geoffroy est désigné pour aller prendre la direction de la légation de Pékin, mais il ne veut pas partir en Chine et cherche désespérément un remplaçant qui accepterait de le décharger de sa mission. Contraint de partir, il arrive à Hong Kong le 9 mai 1872. Il ne se presse pas pour arriver à son poste et passe par Canton, Swatow, Fuzhou, les îles Chusan, Ningpo, Shanghai et enfin Pékin où il n’arrive que le 4 août 1872. Il est porteur d’une lettre de Thiers destinée à l’empereur. À la faveur de la majorité de Tongzhi, il a la chance d’être reçu par le jeune souverain avec les autres ministres étrangers. Cet événement exceptionnel ne se reproduira plus avant 1894. Après avoir obtenu un congé au mois de juillet 1874, Louis de Geoffroy quitte définitivement Pékin au mois d’octobre après l’affaire de la Pagode de Ningpo dans laquelle il a donné raison au consul général Ernest Godeaux. Ce dernier a fait construire une route à l’emplacement d’une pagode, suscitant les foudres des habitants et des émeutes. Il laisse deux autres affaires, le meurtre de l’abbé Hue assassiné le 5 septembre 1873 dans le Sichuan, et le déplacement de l’église du Peitang accordée aux jésuites en 1694 par l’empereur Kangxi et qui est évitée provisoirement par le décès de l’empereur le 12 janvier 1875 (cette décision sera reprise 20 ans plus tard).

Julien de Rochechouart reprend à nouveau ses fonctions de chargé d’affaires à la légation. Mais souffrant de crises de goutte aiguës, il quitte Pékin le 20 juin 1876 et revient en congé en France. Le 6 novembre 1876, il reçoit une lettre d’un missionnaire lui faisant part de la situation désastreuse pour les missionnaires et les chrétiens, de plus en plus victimes de persécutions violentes depuis la région de Nankin jusqu'à Shanghai, où se multiplient pillages et incendies des églises et presbytères, massacres des catéchumènes et des missionnaires.

« Cette persécution semble avoir un caractère tout particulier de haine et de fureur vraiment diabolique. Pour arriver à arrêter plus sûrement les propos de la religion, les mandarins flanqués de la masse des lettrés, nos grands ennemis, se sont appliqués à noircir la réputation des missionnaires et de soulever contre eux les populations […] Les bruits les plus ridicules colportés de vive voix ou par des affiches jusque dans les hameaux les plus reculés ont fait de nos PP. et de leurs chrétiens des sorciers, des enchanteurs, des coupeurs de queues (sic) et nos pauvres chrétiens ont été pillés, condamnés sans jugement à de grosses amendes[…] un grand nombre ont été traînés devant les tribunaux, reconnus coupables de tous les crimes, puis soumis à la torture et décapités[…] Nous ignorons ce que pourra faire la légation pour régler avec la justice cette affaire vraiment épineuse, vu surtout que l’influence de notre pauvre France disparaît de plus en plus en Chine… »    

Brenier de Montmorand

Brenier de Montmorand, ancien consul général de Shanghai précédemment à Alexandrie, est désigné au mois de mai 1876. Il est chargé de régler tous ces problèmes de persécutions. Mais la situation est extrêmement difficile, le crédit de la France étant sérieusement entamé depuis sa défaite en 1870. « La France n’est plus qu’une puissance de second ordre, il n’y a plus rien à craindre de personne… » écrit le vice-roi Li Hong-tchang[1] au vice-roi de Nankin au sujet d’une affaire de missionnaires. Brenier de Montmorand reste à Pékin jusqu’au 1er avril 1979, date à laquelle il rentre en congé en France. Il apprend par les journaux qu’il est mis à la retraite d’office par les dirigeants de la IIIe république et notamment le ministre des Affaires étrangères, Charles de Freycinet en vertu d’un décret du 23 janvier 1879.

La légation de Pékin sous la IIIe République : au service de l’expansion des années 1880 à la fin des années 1890

L’expansion des années 1880

La Troisième République avec l’arrivée des gambettistes en 1879, se lance dans une politique coloniale plus active en multipliant les consulats dans les provinces méridionales de la Chine dans le seul but de pénétrer le marché chinois et de contrer la concurrence britannique. À cet effet, les dirigeants de la IIIe République décident de mettre en place des hommes de talent expérimentés, dévoués à la République, beaucoup plus motivés et compétents que les précédents qui dans leur majorité étaient issus de la noblesse. Le ministre Charles de Freycinet, commence par procéder à une épuration en règle, beaucoup de nobles sont remerciés, ainsi Brenier de Montmorand. À partir des années 1880, tout un lobby regroupant des hommes politiques, des affairistes, des militaires présents en Indochine n’ont qu’un seul but, la conquête du Tonkin. Les ministres successifs à Pékin vont être au service de ce lobby partisan de l’expansion coloniale.

Albert Bourée  

Fils du ministre plénipotentiaire Prosper Bourée, le jeune homme est très tôt initié par son père à la carrière diplomatique. Dans son dernier poste, il était sous-directeur de l’Indochine à  la direction politique. Par un décret du 23 janvier 1880, il est nommé ministre plénipotentiaire à Pékin et a pour mission de faire aboutir la question du Tonkin. Parti le 4 avril de Marseille, il parvient le 12 juin à Pékin où le premier secrétaire Jules Patenôtre lui remet le service. Mais il va faire preuve d’une certaine indépendance vis-à-vis du ministère et du gouvernement. En décembre 1882, alors que Duclerc est président du Conseil, Bourée négocie un traité avec la Chine, en 6 points : déclaration par la France qu’elle n’a aucune vue d’annexion ou de conquête sur le Tonkin, reconnaissance par la Chine du protectorat de la France sur l’Annam, ouverture du Yunnan au commerce français, rectification des frontières suivant une ligne qui reste à fixer, retrait des troupes chinoises du Tonkin. La Chine devait garder une zone d’influence au nord, tandis que la France restait au sud, le pays étant toujours sous la souveraineté de l’empereur Tu Duc. Il y avait donc neutralisation d’une bande de territoire, mais dans laquelle se trouvaient les mines les plus riches du Tonkin. Cette convention ne faisait évidemment pas l’affaire du parti colonial,  des industriels et des hommes d’affaires menés par l’explorateur et marchant d’armes Jean Dupuis et son compère Ernest Millot (gros négociant et président de la municipalité de Shanghai). Mais le 21 février 1883, les gambettistes partisans d’une intervention au Tonkin reviennent au pouvoir, avec Jules Ferry comme président du conseil. Le 5 mars, le conseil des ministres rejette la convention conclue par Bourée qui est rappelé et remplacé à Pékin par le vicomte Robert de Sémallé, chargé d’affaires en attendant l’arrivée d’Arthur Tricou qui se trouve au Japon.

Arthur Tricou

Il est chargé par Jules Ferry d’une mission temporaire de six semaines à Pékin en qualité d’envoyé extraordinaire jusqu’au mois d’août. Il doit persuader la Chine que la France ne veut pas la guerre, et surtout renseigner le gouvernement français sur les intentions réelles de la Chine et ses préparatifs militaires. Tricou arrive à Shanghai le 6 juin et affirme dès son arrivée qu’il faut parler haut et fort à la Chine. Mais la Chine continue d’affirmer sa suzeraineté sur l’Annam, refuse de reconnaître la prépondérance de la France et d’admettre ses prétentions sur le Tonkin et demande même à la France d’évacuer ses troupes, excepté dans les villes ouvertes au commerce. Tricou fait reporter la responsabilité de cette situation sur Bourée, accusé de faire pression sur le vice-roi Li Hong-tchang par dépit d’avoir vu sa convention rejetée par le gouvernement français. Peu après son arrivée, le 7 juin 1883 il envoie une lettre au ministère accusant Bourée qui se trouve encore à Shanghai de pousser les Chinois à la résistance, notamment Li Hong-tchang à Pékin et le ministre Tseng à Paris. Mais Tricou se comporte très maladroitement avec le vice-roi et le 7 septembre 1883 un décret nomme ministre en Chine Jules Patenôtre qui a été premier secrétaire à Pékin. Le 30 octobre 1883, Tricou remet le service au vicomte Robert de Semallé en attendant l’arrivée de Patenôtre.

Le vicomte Robert de Sémallé, Fournier et la convention du 11 mai 1884  

Le gouvernement de Jules Ferry à partir de novembre 1883, fait voter crédits sur crédits en prévision d’une intervention au Tonkin. Sur place, l’amiral Courbet est prêt à bombarder les forts. Ferry poussé par tous les groupes de pression, encourage Courbet à mener des opérations au Tonkin, sans déclaration officielle de guerre. Devant les succès remportés par l’amiral, la Chine se décide à reprendre les négociations. Le malheureux Sémallé est totalement tenu dans l’ignorance des tractations entre Li Hong-tchang et François-Ernest Fournier, commandant du Volta et porte-parole de Jules Ferry. Le 11 mai 1884, Fournier signe avec Li Hong-tchang la convention de Tientsin, par laquelle la France s’engage à respecter et à protéger les frontières du Tonkin limitrophes de la Chine, à condition que la Chine retire toutes ses garnisons, respecte les traités passés ou à venir entre la France et la cour de Hué, et admette la liberté de commerce sur toute la frontière du Tonkin entre l’Annam et la France d’une part, et la Chine de l’autre, ceci devant faire l’objet d’un traité de commerce. Une fois cette convention signée, les deux pays s’engagent à nommer des ministres plénipotentiaires dans un délai de 3 mois pour signer le traité définitif. Mais tout reposait sur les dates d’évacuation des troupes chinoises qui ne figurent pas dans la convention du 11 mai. Elles auraient été décidées entre Fournier et Li le 17 mai sans témoin et sans trace écrite ; Sémallé aurait été tenu complètement dans l’ignorance de ces pourparlers. C’est ce malentendu sur ces dates qui va être le prétexte de la guerre. Le 23 juin, les troupes du lieutenant-colonel Dugenne se heurtent à Bac-lé aux troupes du Guangxi qui, n’ayant reçu aucun ordre, refusent d’évacuer leurs postes. Le 27 juin, Sémallé reçoit un télégramme de Paris lui ordonnant d’aller protester auprès du Tsong li-yamen contre la violation du traité du 11 mai, et d’insister pour que les troupes chinoises évacuent le Tonkin. Les ministres chinois rétorquent que dans le texte de la convention, aucune date ne figure, il y est même stipulé que l’évacuation aura lieu après la signature définitive du traité avec le ministre Patenôtre.  Une partie de la presse va faire porter la responsabilité de la guerre sur Sémallé accusé de n’avoir pas prévenu à temps le Tsong li-yamen alors qu’il ignorait totalement ces pourparlers entre Li et Fournier. Une fois de plus les militaires prenaient le pas sur la diplomatie.  Le 2 juillet, Patenôtre avise Sémallé qu’il prend en charge le service de la légation.

Jules Patenôtre, la guerre, le bombardement de l’arsenal de Foutcheou et les négociations secrètes de Ferry  

Le 16 août, le cabinet Ferry obtient les pleins pouvoirs pour des opérations en Chine. Le 19, Sémallé remet au Tsong Li-yamen une dernière mise en demeure et le 21 quitte la Chine. Le 23, l’amiral Courbet déclenche les hostilités et en 40 minutes bombarde l’arsenal de Foutcheou, et détruit onze bâtiments qui avaient été construits par les Français. Divers faits de guerre se succèdent, tandis que parallèlement des tractations secrètes se  multiplient par le biais de  plusieurs négociateurs officieux. Mais c’est à Paris que tout se joue par l’intermédiaire du commissaire des douanes britannique, Robert Hart qui a délégué son collaborateur James Duncam Campbell. Jules Patenôtre à Pékin est totalement tenu dans l’ignorance de ces négociations et ne l’apprend qu’au mois de mars. Le 4 avril 1885, le protocole de paix est signé à Paris en attendant le traité définitif. Patenôtre n’en est informé que le 7 indirectement par les consuls de Tientsin et de Hong Kong. Dans l’immédiat, des traités de commerce sont signés.

Les traités Cogordan 25 avril 1886 et Constans 26 juin 1887

Georges Cogordan, jeune sous-directeur ambitieux au service du contentieux du ministère, se propose pour venir à Pékin négocier le traité. Il arrive le 15 octobre 1885 à Shanghai où Patenôtre lui remet le service de la légation, et le 20, part pour Tientsin et Pékin. Li Hongzhang profite de la jeunesse et de l’inexpérience du jeune négociateur pour obtenir le plus d’avantages possibles, dont certains inacceptables pour la France, en particulier l’envoi de consuls chinois à Hanoi et Haiphong. La convention de commerce en 19 articles est signée le 25 avril 1886. L’article 14 est violemment critiqué, car il interdit le commerce et le transport de l’opium entre le Tonkin et le Yunnan, le Kouangsi et le Kouangtong. La Chine s’estime satisfaite, au contraire de Paul Bert nouveau résident général à Hanoi qui le considère comme désastreux pour le Tonkin. Le 18 juin, Cogordan remet le service de la légation au consul général de Shanghai Émile Kraetzer, chargé d’affaires, en attendant l’arrivée de l’envoyé extraordinaire Ernest Constans.

Ernest Constans est un politique et un homme d’expérience. Avocat, puis professeur de droit à Douai et Toulouse, député, puis ministre dans les cabinets de Freycinet et de Ferry, il est nommé le 19 juin 1886, et arrive en septembre. Pour commencer, il règle une affaire qui trainait depuis 1873, il négocie la restitution de l’église du Peitang aux Chinois, en échange d’un terrain qu’il remet le 16 décembre à l’évêque de Pékin. Le 26 juin 1887, Constans signe avec le prince King une nouvelle convention en 10 articles qui augmentent les avantages commerciaux de la France : des nouvelles localités sont ouvertes au commerce : Longzhou, Mongtze (Mengzi) au Yunnan et Manhao. L’exportation de l’opium est autorisée vers le Tonkin, les Français pourront l’acheter dans les trois villes citées précédemment. Les bateaux français et annamites sont autorisés à circuler de Langson à Caobang et réciproquement. L’article 7 reconnaît à la France la clause de la nation la  plus favorisée. Constans obtient en outre l’ouverture de Yunnansen (Kunming) capitale du Yunnan et de Guilin (Koueilin), capitale du Kouangsi, de Hokéou en face de Laokay, et de Tonghing en face de Monkay. Mais le gouvernement renonce dans l’immédiat à ces avantages en contrepartie du renoncement de la Chine de l’envoi de consuls chinois à Hanoi et Haiphong. Constans quitte la Chine le 21 août 1887, laissant le service de la légation au premier secrétaire, Fernand Souhart, en attendant l’arrivée du nouveau titulaire Gabriel Lemaire.

Gabriel Lemaire et la mise en place des nouveaux postes  

Né en 1839 à Paris, Gabriel Lemaire est arrivé en Chine à l’âge de 15 ans grâce à Michel Kleczkowski, interprète à la légation qui lui a fait apprendre le chinois, la légation dans ses débuts manquant cruellement d’interprètes. Le jeune Lemaire débute officiellement en 1855 à Shanghai, puis est nommé premier interprète à Pékin en 1865. Il gravit tous les échelons, et en 1884 est nommé ministre plénipotentiaire, d’abord à Hué, où il se heurte aux militaires. En 1887, il est appelé en Chine pour succéder à Constans et prend la direction de la légation le 14 novembre. Il est surtout chargé de l’application des deux traités précédents. Mais il se comporte d’une façon maladroite avec le vice-roi Li Hongzhang et, de plus, se trouve pris dans le scandale Ristelhueber, consul de Tientsin, compromis dans une affaires de pots de vin, versés par le Syndicat de la Mission de l’industrie française sous la direction du Comptoir d’escompte de Paris composé de différentes sociétés, dont la Cie Fives-Lille qui a plusieurs contrats en Chine. Compromis par toutes ces intrigues, Lemaire est mis en disponibilité en septembre 1893 et remplacé par Auguste Gérard, fin mars 1894.

De nouveaux postes consulaires prévus par les traités sont mis en place : deux consulats à Longzhou (Longtcheou) et Mengzi (Mongtze), un vice-consulat à Pakhoi, confié à Rémi Bons le 9 novembre 1887, qui prend également la direction de celui de Longzhou en novembre 1888.

L’expansion des années 1890

Au contraire des années 1880 où les partisans de l’expansion s’étaient heurtés à une opinion hostile qui avait entraîné la chute de Ferry, les années 1890 se caractérisent par un large consensus sur la politique extérieure, favorisé par une conjoncture économique favorable. Le retour de la prospérité et de la sécurité incite à affirmer au dehors la puissance de la France par la recherche de nouveaux débouchés. De plus, la rivalité se fait de plus en plus dure avec l’Angleterre, dont les ambitions se heurtent à celles de la France en Extrême-Orient (Chine et Siam), ainsi que dans le reste du monde. Cette politique d’expansion est illustrée par des personnalités comme Gabriel Hanotaux, ministre des Affaires étrangères de mai 1984 à juin 1898, secondé à la légation de Pékin par Auguste Gérard et Stephen Pichon (futur ministre des Affaires étrangères), et en Indochine par Paul Doumer, gouverneur de 1896 à 1902. C’est dans ce contexte qu’intervient la dernière vague de création de consulats après la défaite de la Chine face au Japon et le traité de Shimonoseki du 17 avril 1895 qui entraîne le dépècement de la Chine par les puissances, Russie, France, Allemagne, Angleterre et Japon.

Auguste Gérard et les conséquences du traité de Shimonoseki

Auguste Gérard est issu « des nouvelles couches sociales ». Professeur de philosophie, il écrit des articles sur des penseurs français et étrangers et devient le lecteur de l’impératrice Augusta. Remarqué par Gambetta en 1880, il devient son chef de cabinet. Nommé ministre plénipotentiaire en 1889, après le Monténégro et le Brésil, il est envoyé à Pékin en 1893. Gabriel Lemaire lui remet le service de la légation le 30 mars 1894. A peine arrivé à Pékin, il entreprend de faire rénover l’hôtel de la légation, le vieux palais de Tsing Kong Fou, mis à la disposition de la France en 1861. Les travaux sont terminés à l’automne. Engagée dans la guerre avec le Japon, la Chine commence à céder aux exigences des puissances. L’une des plus anciennes, est la question de l’audience impériale. Grâce aux efforts d’Auguste Gérard et du ministre russe Cassini, le 12 novembre 1894, pour la première fois, les représentants des puissances présents à Pékin sont reçus directement par l’empereur dans la Cité interdite, dans la salle du Trône du palais impérial. Après les conditions de paix draconiennes imposées à la Chine par le traité de Shimonoseki du 17 avril 1895, France, Russie et Allemagne interviennent, privant le Japon d’une partie des fruits de sa victoire, afin de contenir son expansion en Chine. Le 8 novembre 1895, le Japon est obligé de renoncer à la presqu’île du Liaodong sur laquelle la Russie a des visées pour y établir un port, futur terminus du Transsibérien. La France et la Russie s’engagent à avancer au gouvernement chinois l’argent nécessaire pour payer l’énorme indemnité de guerre de 200 millions de taëls (750 millions de francs) imposée à la Chine. Le 10 novembre, Gabriel Hanotaux obtient du Parlement le feu vert pour un emprunt de 400 millions de francs par la Banque de Paris et des Pays Bas, le Crédit Lyonnais et la banque Hottinguer. En compensation des efforts de la France, à Pékin, Auguste Gérard demande la cession de mines dans les provinces limitrophes du Tonkin, et l’échange du vice-consulat de Manhao contre celui de Hekou (Hokéou) avec le droit d’y établir un agent consulaire relevant du consul de Mongtze. Gérard obtient d’autres avantages : la Chine devra s’adresser pour l‘exploitation de ses mines dans les provinces du Yunnan, Gouangxi et Guangdong à des industriels et ingénieurs français. Les voies ferrées existantes ou projetées en Annam pourront être prolongées en territoire chinois. Après plusieurs mois de négociations, le 5 juin 1896, la Cie Fives-Lille obtient une première concession de 70 km, mais c’est le principe du raccordement et non du prolongement depuis le Tonkin qui est imposé par les Chinois. Les conventions du 20 juin 1895 aboutissent à fixer les limites définitives de l’Annam et de la Chine, du fleuve Rouge jusqu’au Mékong. Le 29 juillet 1895, la Chine consent à établir une légation impériale à Paris. Enfin Auguste Gérard fait aboutir le texte définitif relatif à l’achat de terrains par les missions que la convention Berthemy avait tenté d’imposer mais qui était restée sans effet en raison de la mauvaise volonté des mandarins. De plus, le 11 octobre 1896, un contrat négocié par Gérard pour la reconstruction de l’arsenal de Fuzhou, détruit par l’amiral Courbet en 1885, est signé par le capitaine de vaisseau Boutet assisté de Paul Claudel. De même, Gérard obtient la reconstruction de Notre Dame des Victoires détruite à Tientsin lors des émeutes de 1870. L’inauguration a lieu le 21 juin 1897, un mois avant le départ d’Auguste Gérard le 15 juillet 1897. Il laisse un bilan très satisfaisant. Les travaux d’abornement de la frontière commencés en 1895 sont pratiquement terminés, le réseau télégraphique entre Simao et l’Annam est raccordé.

Des nouveaux postes consulaires ont été installés. Outre les deux vice-consulats de Tonghing et Hekou (Hokéou), et du consulat de Simao obtenus par la nouvelle convention de commerce de 1895, un autre vice-consulat est installé à Zhifu (Tchefou), et un consulat à Chongqing (Tchongking). Un décret du 23 décembre 1895 entérine la création des consulats de Chongqing et Simao, et un autre du 19 décembre 1896, les vice-consulats de Zhifu, Hekou, Tonghing et Hoihow dans l’île de Hainan. Le 15 juillet 1897, Gérard remet la direction de la légation de Pékin à Georges Dubail, consul général à Shanghai.

Georges Dubail et Stephen Pichon : la cession de territoires à bail et la concession de voies ferrées et de mines  

La fin des années 1890 est marquée par une nouvelle forme d’expansion : la concession de territoires à bail, associée à celle de voies ferrées. Suivant l’exemple de l’Angleterre qui, le 11 février 1898, a obtenu la promesse que les territoires de la vallée du Yangtse ne seraient cédés ni loués à aucune autre puissance, et de la Russie qui les 15 et 27 mars se fait céder les deux ports du Liaodong, Port Arthur (Lüshun) et Dalian, le 10 avril 1898 Georges Dubail obtient les mêmes avantages que les Anglais dans les trois provinces méridionales du Yunnan, Guangdong et Guangxi, ainsi que la construction de la ligne Laokay-Yunnansen, et la cession à bail du territoire de Guanzhouwan pour 99 ans, avec le droit d’y établir une station navale et un dépôt de charbon.  

Stephen Pichon est envoyé en qualité de ministre plénipotentiaire à Pékin pour faire aboutir les négociations entamées par Dubail. C’est un politique, membre du parti républicain radical, « alter ego » de Clemenceau, entré dans la diplomatie en 1884, après avoir été battu aux élections de 1883. Après avoir été en poste à Port-au-Prince puis à Rio, il est nommé à la légation de Pékin, débarque le 13 avril 1898 à Shanghai, et arrive le 23 avril à Pékin où Georges Dubail lui remet le service. Au mois de novembre 1899, Stephen Pichon et l’amiral Courrejolles terminent les négociations pour délimiter les territoires cédés à la France dans la baie de Guangzhouwan. Stephen Pichon signe le texte de la convention le 19 novembre.

Peu après son arrivée à Pékin, surviennent des événements qui, à terme, vont entraîner le gouvernement impérial vers sa chute. Dans les premiers jours de juin 1898, l’empereur Guangxu (Kouang Siu) et le réformateur Kang Youwei prennent le pouvoir et se lancent dans une série de réformes qui vont durer seulement cent jours, du 10 juin au 20 septembre 1898, avant d’être totalement balayées. Au début de l’année 1900, le développement inquiétant pris par les sociétés secrètes, notamment les Boxers, alertent les ministres occidentaux. Fin mai, la situation s’envenime et toutes les puissances demandent l’envoi de troupes pour protéger les légations. Dès le 10 juin 1900, la légation de France et les autres légations sont assiégées, totalement coupées du monde, et bombardées du 20 juin jusqu’au 17 juillet par les troupes chinoises. Quatre légations sont entièrement brûlées, ainsi que les trois quarts de la légation de France. Le siège se prolonge 56 jours, jusqu’au 14 août date à laquelle ils sont enfin délivrés par les troupes alliées. Stephen Pichon participe ensuite aux négociations qui commencent le 26 septembre 1900 à la légation d’Espagne. Au terme de 65 séances plénières, elles  aboutissent au  protocole de 1901 en 12 articles : châtiment des hauts fonctionnaires complices et exécution des chefs des Boxers, établissement d’un contingent militaire étranger en permanence à Pékin pour assurer la défense des légations, paiement d’une indemnité de 450 millions de taëls gagée sur les revenus des douanes, transformation du Zongli Yamen (Tsong Li-yamen) en ministère des Affaires étrangères. De plus, par l’article 7, le gouvernement chinois accepte que le quartier occupé par les légations au cœur de Pékin, soit considéré comme un quartier spécialement réservé à cet usage et placé sous leur police exclusive. Les Chinois n’auront pas le droit d’y résider.

Mais Stephen Pichon, très éprouvé par le siège, n’attend pas la signature du Protocole final le 7 septembre 1901. C’est Paul Beau, arrivé le 15 mai, qui en est chargé. Le 27 juin 1902, Paul Beau est nommé gouverneur général de l’Indochine à la place de Paul Doumer. Georges Dubail qui a fait ses preuves en tant que chargé d’affaires, le 5 juillet 1902 est désigné comme ministre plénipotentiaire à la légation de Pékin

De la légation à l’ambassade : la période révolutionnaire, les seigneurs de la guerre et la décennie de Nankin

La période révolutionnaire et l’aide officieuse de la France à Sun Yat-sen

Georges Dubail 1902-1905 et Edmond Bapst 1905-1909  

Georges Dubail ne rejoint son poste que le 20 septembre 1902 et y reste jusqu’en novembre 1905, date de sa mise à la retraite. Mais il conserve la direction de la légation jusqu’en avril 1906, date de l’arrivée d’Edmond Bapst désigné par un décret du 30 décembre 1905. Entre-temps, les travaux de reconstruction de la légation sont achevés en 1904. Stephen Pichon avait réussi à obtenir une superficie double de celle qui avait été octroyée en 1860, soit 88 580 mètres carrés au lieu de 47 500 mètres carrés. 24 000 mètres carrés sont affectés à la caserne destinée à la défense de la légation. Les deux lions de pierre de l’entrée sont conservés, un nouvel hôtel diplomatique est élevé au fond d’un grand parc, flanqué de trois pavillons de brique à étages pour les secrétaires et interprètes, à droite d’une grande allée menant au bâtiment principal. À gauche, le poste de garde et, seuls vestiges de l’ancienne légation avec les deux lions, l’ancienne chapelle transformée en chancellerie, deux petites constructions chinoises et le pavillon du premier secrétaire.  

Profitant de la déliquescence progressive de l’empire dont les différentes provinces passent entre les mains des seigneurs de la guerre, Sun Yat-sen et ses partisans tentent à plusieurs reprises d’établir un nouveau gouvernement à Canton, indépendant de Pékin. Après un premier échec en 1895 à Canton, ils ne feront pas moins de onze tentatives avant l’établissement d’une République en 1911. Parallèlement un lobby politico-industriel français mené par Paul Doumer, gouverneur de l’Indochine de 1896 à 1902, caresse le rêve de s’emparer militairement du Yunnan, qui servirait de glacis protecteur pour le Tonkin, d’où la construction du chemin de fer de Haiphong à Yunnansen, projet ardemment soutenu par Doumer pour parvenir à ses fins. Cela avec l’aide de Sun Yat-sen qui entretient les Français dans cette illusion, en contrepartie d’un aide financière et militaire, et surtout la possibilité de faire passer des armes par la frontière avec le Tonkin  et le chemin de fer. Plusieurs consuls français sont favorables à Sun Yat-sen, et notamment Raphaël Réau qui le rencontre à diverses reprises, d’abord à Hong Kong où il est en poste, puis à Paris en 1905. C’est certainement à son initiative qu’au mois d’octobre 1905, le gouvernement français envoie en Chine une  mission militaire de renseignement officieuse, dirigée par le capitaine Boucabeille, pour prêter main forte à Sun Yat-sen et ses partisans.  Boucabeille au début du mois de juillet, rencontre Georges Dubail à Pékin qui ne lui est pas défavorable et lui apporte un soutien officieux. Mais  Edmond Bapst qui lui succède en avril 1906 est beaucoup plus réticent. Il déclare catégoriquement à Boucabeille qu’en qualité de ministre de France, il préfère rester totalement étranger à ses agissements et ceux de ses agents, et en fait part au ministre des Affaires étrangères Léon Bourgeois. Ainsi dit-il « j’ai toute liberté pour répondre aux  remarques qui me sont faites que je n’ai aucune connaissance des affiliations signalées… ». En revanche, la position de l’attaché militaire est plus délicate, le ministre de la guerre a tenu qu’il soit en contact avec le service spécial. Une insurrection est prévue pour le 18 octobre, mais à la suite de  maladresses et d’indiscrétions des officiers du « service spécial », les autorités chinoises, en possession de photos et de documents compromettants, sont mises au courant du complot tramé par Sun Yat-sen avec l’aide des officiers français. Le complot découvert, Sun se réfugie à Singapour et Boucabeille est rappelé aussitôt à Paris. Grâce à Raphaël Réau et l’Indochine, l’aide officieuse à Sun Yat‑sen et ses partisans semble se poursuivre jusqu’en 1908 dans les provinces méridionales et Canton, avant que l’action des révolutionnaires se reporte sur Wuhan. Le 15 novembre 1908, dans des conditions bien mystérieuses disparaissent à Pékin l’impératrice Cixi en même temps que son neveu l’empereur Guangxu. Le prince Tchoun est nommé régent du pays, tandis que le petit Pu Yi âgé de 2 ans est désigné comme héritier du trône. En janvier 1909, au départ d’Edmond Bapst qui rejoint l’administration centrale, Jean Boissonnas le premier secrétaire prend la direction de la légation, en tant que chargé d’affaires, en attendant l’arrivée du nouveau ministre Pierre Jacquin de Margerie qui dirige la légation de Bangkok.


Durant cette période, plusieurs postes français changent de statut : Longzhou qui a été supprimé en 1903 en raison de son manque d’intérêt suite à l’abandon de la ligne ferroviaire à partir de Langson au profit de la ligne Laokay-Yunnansen, subsiste à l’état d’agence consulaire confiée à des médecins et, à partir de 1909, est rattaché au vice-consulat de Nanning. Chengdu (Tchentou) est érigé en consulat général le 1er juillet 1906. Par un décret du même jour, Chongqing est rétrogradé au rang de vice-consulat et Zhifu - port du Shandong dominé par les Allemands et face à Dalian, terminus du Transmandchourien -, est érigé en consulat. En même temps quatre vice-consulats sont instaurés, dont  trois sont des agences consulaires possédées par la France depuis les années 1840 : Nankin, Niuzhang Amoy et Swatow qui sont essentiellement des postes d’observation, leur création étant justifiée par le contexte révolutionnaire. Par un décret du 22 mars 1908, sont institués les vice-consulats de Nanning au Guangxi, et dans le nord Moukden et l’agence consulaire de Harbin (Kharbine). Yunnansen (Kunming) est substitué à Longzhou en raison du chemin de fer, mais il n’est pas officiellement un consulat. Tous les agents qui s’y succèdent portent le titre de « délégué du ministère des Affaires étrangères auprès de la Cie française des chemins de fer de l’Indochine et du Yunnan », lors de sa constitution en juillet 1901. Les consuls sont titulaires de Mengzi et ont seulement le droit de résidence à Yunnansen. À la veille de la Première Guerre mondiale, avec les quatre postes à concession de Shanghai, Tientsin, Hankou et Canton, la France est en possession d’une vingtaine de postes, la plupart dans les provinces méridionales.  

François Georges-Picot et Pierre Jacquin de Margerie  

Pierre Jacquin de Margerie arrive à la légation de Pékin en septembre 1909. Il ne reste que deux ans en Chine, et le 2 juin 1911, rentre en France juste avant le déclenchement de la révolution. Il confie la direction de la légation au premier secrétaire,  François Georges-Picot, nommé à ce poste en octobre 1909. Ce dernier va supporter seul le poids de tous les événements en qualité de chargé d’affaires durant quelques mois, en attendant l’arrivée du nouveau ministre Alexandre Conty, le 21 septembre 1912. Après l’échec du soutien officieux à Sun Yat-sen, les diplomates français se comportent en simples spectateurs des événements qui emportent la dynastie mandchoue. Malgré la sympathie de bon nombre de diplomates français, anglais et américains pour la cause révolutionnaire, d’un commun accord, les représentants des pays étrangers se retranchent dans une stricte neutralité, motivée par le souci de préserver leurs intérêts financiers et industriels et d’assurer la sécurité de leurs nationaux. Peu à peu, devant l’impuissance des Républicains à ramener le calme et enrayer la multiplication des troubles, les puissances apportent leur adhésion à Yuan Shi-kai, jugé seul capable de ramener le calme. Yuan Shi-kai, disgracié par le régent au début de l’année 1909, est rappelé par ce dernier le 27 octobre 1911. Il est investi des pleins pouvoirs pour partir dans le sud mener la lutte contre les révolutionnaires qui ont proclamé la république à Wuhan. Il profite de la situation troublée pour s’arroger tous les pouvoirs et promettre de vastes réformes, se fait nommer Premier ministre et écarte le régent et tous les princes mandchous, tout en menant des tractations avec les révolutionnaires. Mais il ne peut empêcher le mouvement révolutionnaire de gagner tout le pays, dont les villes tombent les unes après les autres. Le 9 novembre 1911, François Georges-Picot fait savoir au ministère qu’il a accepté la demande du prince régent d’héberger le frère de l‘empereur dans la légation, si les choses tournent mal à Pékin. En outre, un certain nombre de princes de la famille impériale, des mandarins, des fonctionnaires viennent demander asile ainsi que pour leurs concubines. De l’avis de Georges-Picot, la légation est devenue un véritable garde‑meubles : partout dans les caves et greniers, s’accumulent des caisses dont on peut deviner à leur poids, dit-il, qu’elles contiennent soit des lingots, soit des fourrures et des vêtements précieux ; en bref, tout ce qui constitue le luxe d’un intérieur mandarinal. À la fin du mois de novembre, la situation se calme peu à peu, et ceux qui avaient fui leur domicile regagnent leurs pénates. Le 6 décembre, le régent démissionne, Yuan Shi-kai concentre tous les pouvoirs et gouverne avec l’impératrice. Par un décret du 8 décembre, le Trône renonce à certains de ses privilèges qui deviennent les attributions exclusives du conseil des ministres, notamment la nomination des fonctionnaires et l’administration des affaires de l’état. Ce décret met fin au pouvoir des princes.

Devant les troubles qui dévastent les provinces, les Occidentaux se rendent compte de l’impuissance des républicains face aux bandes incontrôlées de malfaiteurs, auxquels se joignent des soldats mutinés. Le gouvernement de Pékin, faute de moyens suffisants, est également impuissant à ramener l’ordre. Après avoir augmenté tous leurs effectifs militaires, les puissances se décident à réagir. Sur les conseils des deux chargés d’affaires, le Français François Georges-Picot et le Russe Shékine, les ministres se mettent d’accord pour faire une démarche collective. Ils font remettre par leurs consuls généraux de Shanghai aux délégués des révolutionnaires et du gouvernement qui doivent se réunir le 18 décembre dans cette ville, une déclaration commune exigeant des deux délégations qu’elles arrivent dès que possible à une entente susceptible de mettre fin au conflit. Le 21 décembre 1911, Sun Yat-sen, après une tournée aux États-Unis et en Europe, débarque à Hong Kong et, le 29 décembre, les révolutionnaires proclament la République à Nankin avec Sun comme président. Mais après l’abdication de l’empereur, le 12 février 1912, deux jours plus tard, le 14 février, Sun démissionne et invite l’assemblée de Nankin à nommer Yuan Shi-kai président, qui est élu à l’unanimité le 16 février.

La légation durant l’époque des seigneurs de la guerre

Les principaux acteurs qui dominent la scène politique chinoise des années 1920-1930 sont Zhang Zuolin, maître de la Mandchourie, chef de la clique du Fengtien, Wu Peifu et Cao Kun de la clique du Zhili qui dominent les provinces de la vallée du Yangzi, Feng Yuxiang le général « chrétien protestant » au Nord-Ouest, Duan Qirui et la clique de l’Anfu qui regroupe les provinces centrales jusqu’au Fujian. Les diplomates à Pékin sont confrontés aux changements incessants de pouvoir de ces cliques qui s’imposent tour à tour dans la capitale du Nord. À cela, il faut ajouter les chefs de guerre des provinces du Sud et du Sud-ouest, et notamment Sun Yat-sen à Canton sous l’emprise des Bolcheviques de 1923 à 1927, et Chiang Kai-shek.  

Alexandre Conty, Damien de Martel et Auguste Boppe  

François Georges-Picot quitte définitivement la Chine le 21 octobre 1912. Le nouveau ministre plénipotentiaire Alexandre Conty, nommé le 31 mai 1912, n’arrive à son poste que le 21 novembre 1912, accompagné de sa femme et de ses sept enfants. Il a déjà exercé de nombreuses et hautes responsabilités, la dernière étant adjoint au directeur des Affaires politiques et commerciales. Il assiste à l’élection officielle de Yuan Shi-kai, le 6 octobre 1913. Ce dernier est reconnu par les puissances, Japon, Russie et Angleterre, suivies le 8 octobre par la France et l’Allemagne, les petits pays, Brésil, Pérou, Mexique et Cuba, l’ayant déjà reconnu dans les mois précédents. Mais Yuan Shi-kai, après s’être comporté en dictateur, meurt subitement le 6 juin 1916. Une nouvelle guerre civile s’instaure entre le nord et le sud qui va durer 10 ans, mettant aux prises les seigneurs de la guerre des différentes provinces. La Chine s’enfonce dans le chaos. Au même moment, les pays d’Europe sont confrontés à la Première Guerre mondiale.

Après avoir pris un congé le 31 août 1916 et confié la légation au premier secrétaire Damien de Martel, Alexandre Conty revient à Pékin le 6 février 1917. Il est sans cesse en butte aux chicanes des autorités chinoises qui l’accusent d’impolitesse et de paroles violentes vis-à-vis des agents du ministère chinois et demandent son rappel. De plus, les Français ont mis la main sur le territoire de Laoxikai à Tientsin qu’ils revendiquaient depuis 1902, et que les Chinois refusaient de leur céder. Mais ce n’est pas tout. Conty aurait également eu maille à partir avec le représentant des États-Unis qu’il aurait accusé de germanophilie, alors que les négociations sont en cours pour l’entrée en guerre de ce pays et de la Chine aux côtés de la France et de ses alliés. Comme le fait remarquer l’ambassadeur français à Washington, ce n’est guère le moment de mécontenter les dirigeants des deux pays. Le 11 août, Poincaré signe le décret de rappel de Conty qui quitte Pékin le 10 septembre 1917, après avoir remis le service de la légation au premier secrétaire  Damien  de Martel (en poste depuis le 20 août 1913), qui est chargé d’affaires, en attendant l’arrivée d’un nouveau ministre, Auguste Boppe, nommé le 25 août 1917. Boppe est un diplomate confirmé qui a accompli de nombreuses missions de confiance. Il a donné toute satisfaction dans son dernier poste à l’ambassade de Constantinople, et a été choisi ensuite pour accompagner les souverains et le gouvernement serbes en exil à Corfou, après l’attentat de Sarajevo et la déclaration de guerre. Une véritable aventure à travers les montagnes albanaises jusqu’à la mer Adriatique. À peine revenu de Corfou et après un bref congé, Auguste Boppe arrive le 17 avril 1918 avec sa famille, après une difficile voyage rempli de péripéties (leur bateau est dérouté sur Colombo). Le 26 avril, il présente ses lettres de créance au président Feng Guozheng, lors d’une brève cérémonie, mais non dénuée de solennité.

À son arrivée, la situation en Chine est des plus complexes. Au sud de la Chine à Canton, depuis juillet 1917, s’est mis en place un gouvernement dissident de celui de Pékin, sous la férule de Sun Yat-sen assisté des généraux Lu Rongting du Guangdong-Guangxi et Tang Jiyao du Yunnan. Mais ces derniers obligent Sun à constituer un triumvirat avec eux, dans lequel il n’a plus aucun pouvoir. Il refuse et le 20 mai 1918, s’enfuit à Shanghai dans la concession française. Dans ce nouveau gouvernement du Sud-ouest qui s’est constitué, tout en sollicitant la reconnaissance des puissances, certains généraux sont prêts à négocier secrètement avec Pékin et demandent à Auguste Boppe d’être leur intermédiaire auprès du président du conseil, Duan Qirui. Mais Damien de Martel et Auguste Boppe, très prudents vis-à-vis de ces événements, se cantonnent dans une stricte neutralité. D’autant plus qu’une nouvelle faction prend le pouvoir à Pékin. Xu Shichang est élu président à la place de Feng Guozheng, et prend ses fonctions le 10 octobre. Le 4 juin 1919, le traité de Versailles qui accorde au Japon tous les droits et territoires des Allemands mais n’abolit pas les traités inégaux malgré la participation de la Chine au conflit, suscite un tollé général dans la jeunesse et les intellectuels. Le cabinet Duan Qirui démissionne. En juillet 1920, une guerre intervient, déclenchée par Duan Qirui qui est défait par Zhang Zuolin et Cao Kun qui deviennent les véritables maîtres de Pékin. Mais le 14 mai 1921, le ministre Auguste Boppe, très ébranlé par ses précédentes pérégrinations, est de plus en plus souffrant, et décède des suites d’une péritonite. Le premier secrétaire Gaston Maugras prend en charge la légation en attendant l’arrivée d’un nouveau ministre. Malgré son jeune âge et les difficultés de sa tâche aggravées par les troubles, il se tire fort bien de la situation.

Aymé de Fleuriau  

Le nouveau ministre arrive de Londres où il a accompli une grande partie de sa carrière auprès de Paul Cambon, et le 1er décembre 1921, prend le service de la légation des mains de Gaston Maugras qu’il voudrait bien garder auprès de lui. En vain. Au bout de cinq ans de séjour, Maugras est trop heureux de quitter la Chine, pays qu’il n’affectionne guère. À son tour, Aymé de Fleuriau apprécie fort peu ce pays si troublé, et a du mal à s’adapter aux conditions difficiles de l’existence à Pékin. De plus, il est seul sans son épouse et ses enfants restés en France. Pour l’heure, le 12 décembre, il remet ses lettres de créance au président Xu Shichang qui a fait ses études de doctorat à la Sorbonne. Le nouveau ministre a pour consigne de maintenir les droits de la France, en particulier l’exterritorialité dont les Chinois revendiquent l’abolition depuis la fin de la guerre, et surtout lors de la conférence de Washington qui se tient de novembre 1921 à février 1922. De plus, il lui est recommandé d’ouvrir le marché chinois à l’industrie française, en difficulté depuis la guerre. Plusieurs missions sont à la recherche de mines et des entreprises de construction navale existent déjà dans les mers de Chine et sur le Fleuve Bleu. Des services d’aviation d’hydravions et d’hydroglisseurs sont en train de s’organiser, notamment dans les provinces du sud. Au point de vue culturel, la France est en train de se renforcer par la création à Pékin d’un centre universitaire franco-chinois, auquel correspond en France l’Institut de Lyon. Mais au moment de l’arrivée d’Aymé de Fleuriau, le pouvoir à Pékin est au bord de la faillite. Fin mars 1922, il n’y a plus de gouvernement. Wu Peifu provoque une crise obligeant Zhang Zuolin à quitter Pékin avec ses ministres. Ce dernier noue des alliances avec le Centre et Sun Yat-sen revenu à Canton, pour écraser Wu Peifu. Mais ils sont battus et Wu Peifu exige la démission à Canton de Sun Ya-sen qui refuse. En conséquence sa résidence est bombardée et, une nouvelle fois, il s’enfuit dans la concession française de Shanghai où il possède une maison.

À Pékin, vingt mois après son arrivée, las des intrigues et de tous ces revirements de situation, et de plus accablé de travail car privé de l’aide d’un premier secrétaire, Aymé de Fleuriau demande un congé pour rentrer en France. Mais il se heurte à l’opposition du député Outrey, représentant de l’Indochine, qui a de gros intérêts en Chine. Selon ce dernier, le problème de l’indemnité Boxers en francs or que le gouvernement chinois s‘est engagé à verser après le protocole de 1901, ne sera pas réglé si Aymé de Fleuriau part en congé. Après plusieurs demandes, il réussit à obtenir l’autorisation de partir, mais à condition d’attendre l’arrivée d’un premier secrétaire et de le mettre au courant des affaires de la légation. Jean Tripier, un grand blessé de guerre, arrive le 1er mai 1924 à Pékin. Il prend le service de la légation le 12 juillet suivant, libérant enfin Aymé de Fleuriau

Jean Tripier juillet 1924-janvier 1925, et Damien de Martel  

Pendant les 6 mois de sa gérance, Jean Tripier n’échappe pas lui aussi aux revirements des généraux à la tête de la Chine. Damien de Martel succède à Aymé de Fleuriau. Après avoir rempli une mission spéciale en Sibérie en tant que Haut commissaire de la République auprès de l’amiral Koltchak soutenu par la France et l’Angleterre contre les bolcheviques, puis avoir été en poste à Riga, il débarque à Shanghai, en plein affrontement entre les troupes de Zhang Zuolin et de Wu Peifu. Zhang Zuolin, Feng Yuxiang et Sun Yat-sen tentent de réunifier la Chine sous l’égide de Duan Qirui à Pékin. Dès son arrivée à Pékin le 17 janvier, Damien de Martel  rend visite au vieux maréchal. Mais ce dernier se trouve dans une situation de plus en plus difficile. Son œuvre de réorganisation et la conférence organisée à cet effet à Tianjin n’avancent guère. De plus, son allié Sun Yat-sen, qui s’était déplacé dans ce but à Tianjin, décède d’un cancer le 12 mars 1925 à l’hôpital de Pékin où il a été transporté. À Canton, son dauphin Wang Jingwei est nommé chef du parti et de gouvernement par les bolchéviques Borodine et Galen envoyés de Moscou en 1923 pour aider Sun Yat sen à reprendre le pouvoir et obliger le Guomindang et les communistes à faire alliance. La guerre civile reprend dans le sud, mettant en danger les concessions de Shanghai et Canton, tandis que Wu Peifu réorganise ses forces au Henan.

Le 11 avril 1925, malgré ce contexte troublé, Damien de Martel obtient enfin la conclusion de la question du franc or, affaire qui traînait depuis 1922. Cet accord rendu public le 22 avril, permet à la France de récupérer au titre de la part française de l’indemnité Boxer de 1901 calculée en francs or, une somme annuelle de 400 000 dollars qu’elle va utiliser pour consolider ses œuvres franco-chinoises d’éducation et d’instruction et, ainsi par le biais de ses écoles, développer son influence économique, grâce à un personnel qualifié. Mais les graves événements de Shanghai de mai 1925 vont compromettre tous ces espoirs, et remettre en question la présence étrangère et française en Chine. Après une grève dans une usine japonaise et le meurtre d’un ouvrier gréviste par un contremaître japonais, une grande manifestation se déroule dans la concession internationale très durement réprimée par la police britannique qui tire sur la foule faisant de nombreuses victimes. À partir de là, une grande grève contre les Britanniques et les Japonais paralyse toute la Chine, et surtout les villes de Canton et de Hong Kong, accompagnée d’un très virulent sentiment anti-étranger attisé par les communistes qui poussent les ouvriers et les étudiants à la révolte. Le gouvernement chinois demande la révision des traités, la suppression de l’exterritorialité, la remise des concessions et des territoires à bail et la révision du tarif douanier. La France et les puissances acceptent seulement le principe d’une conférence douanière pour l’automne, et d’une commission pour l’exterritorialité qui se réunit le 12 janvier 1926, mais dont les travaux sont ajournés jusqu’en 1928 en raison d’une nouvelle guerre entre Zhang Zuolin et Feng Yuxiang. Après le boycott de ses produits et l’attaque de la concession de Hankou, l’Angleterre, la première, est obligée d’abandonner cette concession et celle de Jiujiang en février 1927. Damien de Martel et le consul Lecomte à Hankou, adoptent une attitude extrêmement prudente pour que la France conserve ses droits. Parallèlement, Chiang Kai-shek, dépouillé de tous ses pouvoirs en mars 1927 par Borodine qui a déplacé le siège du gouvernement de Canton à Wuhan avec Wang Jingwei à sa tête, le 12 avril 1927 fait arrêter et éliminer à Shanghai tous  les chefs communistes et leurs partisans par les mafieux de la Bande verte. Mis au ban du Guomindang, le 16 avril, il institue un gouvernement rival de celui de Wang Jingwei à Nankin. Mais ce dernier, ayant réalisé que les Soviétiques voulaient mettre son gouvernement et la Chine en coupe réglée, les chasse du pays fin juillet 1927 et se réconcilie avec Chiang Kai-shek au mois de novembre suivant. Après tous ces événements, Damien de Martel décide de partir en congé à la fin d’avril 1928. Auparavant,  il fait une tournée dans les villes à concession pour se rendre compte de la situation et, le 29 avril, il laisse la gérance de la légation à son conseiller Henri Cosme. Lors de son départ, c’est Zhang Zuolin qui est maître de Pékin. Pas pour longtemps. Au mois de juin 1928, Henri  Cosme assiste à l’investissement de la capitale par les troupes de Chiang Kai-shek. Le 4 juin, Zhang Zuolin qui a fui Pékin en direction de Mukden, meurt dans l’explosion de son train. Le 6 juillet, Chiang Kai-shek arrive à son tour à Pékin et annonce que Nankin sera désormais la capitale du nouveau gouvernement. Il rebaptise Beijing (Pékin) capitale du Nord, en Peiping, Paix du Nord. Tout un symbole, le corps de Sun Yat-sen est rapatrié des faubourgs de Pékin pour être déposé dans un mausolée à Nankin. Malgré la déclaration de Chiang Kai-shek que l’unification de la Chine est terminée, de nombreux chefs militaires, bien qu’ayant fait allégeance au généralissime, tentent de garder leur indépendance, ainsi au Yunnan, Guangdong et Guangxi. Au Sichuan les généraux continuent à se battre entre eux. Il faut y ajouter les communistes qui sévissent dans la vallée du Yangzi et sont dispersés dans d’autres petites bases dans les provinces du centre.

   

La décennie de Nankin : la double représentation de la France, la légation de Pékin et le poste de Nankin : un statut hybride  

Damien de Martel et Auguste Wilden

Face à cette instabilité, la France comme les autres puissances hésite à déplacer les services de sa légation de Pékin à Nankin. Le ministre devra se déplacer lui-même, seul, ou accompagné d’un ou plusieurs collaborateurs qu’il laissera ensuite sur place. D’autant plus que la réalité du pouvoir se trouve à Shanghai, la capitale économique, où sont concentrées la majorité des industries étrangères. Les douanes maritimes, la Gabelle et l’administration des postes quittent Pékin et viennent s’y installer. À une nouvelle demande du ministre des Affaires étrangères C.T. Wang (Wang Cheng-ting), en juillet 1928, d’abolir les traités inégaux, les puissances se contentent de signer successivement des conventions reconnaissant l’autonomie de la Chine, assorties de traités de commerce. En juillet et août, les États-Unis et l’Allemagne signent les premiers, suivis du 12 au  27 décembre par les autres puissances. De retour à Pékin le 18 novembre 1928 après son congé, le 22 décembre Damien de Martel signe à son tour un traité douanier, et s’engage, au nom de la France, à entamer de nouvelles négociations pour remplacer les conventions de commerce des années 1886-1887 et 1895 (pour la remise des concessions, il faudra attendre 1943). Le  21 janvier 1929, il remet ses lettres de créance à Chiang Kai‑shek et, dès le 27 janvier,  demande la création d’un consulat à Nankin, afin d’y avoir un agent de liaison en permanence. Ce nouveau poste est institué le 1er juin 1929 en remplacement de celui de Zhifu. Il est ouvert officiellement le 10 août par le consul Raoul Blondeau qui s’installe dans une maison appartenant à la Mission catholique, faute de locaux disponibles.  

Auguste Wilden et la création d’un bureau diplomatique à Nankin  

Le 10 décembre 1929, Damien de Martel est nommé à l’ambassade de Tokyo et quitte la Chine le 3 février 1930. Par le même décret, Auguste Wilden est nommé ministre plénipotentiaire à Pékin. C’est un homme d’expérience qui a déjà occupé plusieurs postes en Chine, notamment à Chengdu, Chongqing, Yunnansen et Shanghai. Il arrive à Shanghai le 20 juin 1930, en pleine guerre civile, et ne peut remettre ses lettres de créance à Chiang Kai-shek qui est sur le front, et les remet au ministre des Affaires étrangères à Nankin le 27 juin. Faute de bateaux pour le Nord, il ne rejoint Pékin que le 15 juillet 1930. Il revient à Shanghai fin octobre, et finit par remettre ses lettres de créance à Chiang Kai-shek le 15 novembre. Il signale que, parmi les puissances, seule la France n’est pas représentée dans le sud de la Chine. Le chargé d’affaires du Japon a abandonné Pékin et réside à Shanghai, et se rend régulièrement à Nankin. Le conseiller de la légation d’Angleterre dispose à Nankin de bureaux importants avec cinq ou six agents. Il en est de même pour  le secrétaire de la légation de Belgique, les ministres de Turquie, Pologne et Tchécoslovaquie, ainsi que le conseiller de la légation d’Allemagne qui y résident en permanence. En conséquence, Wilden demande la création d’un bureau diplomatique permanent, dépendant de la légation, et en profite pour signaler ses difficultés pour se loger lui et ses collaborateurs quand il vient  à Nankin. Il est hébergé dans le consulat, « mal bâti, pauvrement meublé », tandis que ses collaborateurs logent à l’hôtel. Finalement, grâce au maire de Nankin, il a pu louer une grande maison avec des dépendances et un jardin. Comme les Français sont encore peu nombreux à Nankin - seulement cinq en 1931 -, il  propose de supprimer le consulat, et de nommer son titulaire Raoul Blondeau à Fuzhou, mais le ministère refuse. Le 21 février 1931, un arrangement bâtard est trouvé entre consulat et bureau diplomatique : « les nouveaux services de Nankin, afin de posséder l’autonomie administrative sont, vis-à-vis du Département, constitués en consulat. Mais il est entendu  que vis-à-vis des Chinois, ils jouent le rôle d’un « bureau diplomatique. ».

Au mois de juillet 1930, pour promouvoir l’aviation française, la légation s’est dotée d’un poste d’attaché de l’Air, dévolu au capitaine Jean-Toussaint Fieschi qui arrive à la fin de l’année. Au mois de juin 1931, le pilote de grands raids, Jacques de Sibour, parti du Bourget le 16 juin sur son Farman Safari IV, après plusieurs escales (Berlin, Koenisberg, Smolensk, Moscou, Omsk, Krasnoïarsk, Irkoutsk, Tchita) atterrit le 24 à Harbin (Kharbine), puis à Moukden, où le consul Pierre Crépin lui demande de faire des exhibitions aériennes pour servir la propagande française. Le 26 juin, il se pose à Pékin, et avec le soutien de Fieschi, il effectue des baptêmes de l’air et des vols de démonstration autour de Pékin et jusqu’à Peitaho. Sibour repart le 24 août avec l’épouse de Wilden et son chien Confucius. Il reviendra deux ans plus tard. Mais dès le mois d’avril 1930, Chiang Kai-shek préfère signer plusieurs contrats avec la Lufthansa pour l’établissement de trois lignes vers l’Europe avec Shanghai pour point de départ. Quatre Junkers sont livrés avec pilotes et ingénieurs allemands. En ce qui concerne les autres industries, la situation n’est guère meilleure pour la France, et notamment l’industrie automobile, dominée par les Américains. Les Français remportent cependant quelques succès. Au début de l’automne 1934, Air France issue de la fusion de quatre compagnies dont Air Orient, reprend les pourparlers de cette dernière interrompus en juillet 1933. Le commandant Fieschi reprend les négociations, secondé par l’ambassadeur Auguste Wilden et son conseiller Henri Hoppenot. Fieschi est autorisé à signer une convention aérienne franco-chinoise avec le ministère des communications. Après bien des tribulations et des difficultés venant du gouvernement de Canton, le 14 janvier 1936 la correspondance entre Hanoi et Canton par Air France établit la première liaison directe entre la Chine et les réseaux aériens français et internationaux (la ligne est ouverte en mai).

Après l’agression japonaise de septembre 1931 en Mandchourie, et de février 1932 à Shanghai, le gouvernement de Chiang Kai-shek n’a plus aucune raison de revenir à Pékin. Le 29 novembre 1932, un mandat du gouvernement national rend officiellement à Nankin son titre de capitale de la Chine, et le président et sa maison y reviennent définitivement le 1er décembre. De l’avis de Wilden, la nécessité d’une représentation diplomatique permanente à Nankin s’impose absolument, mais il est hors de question de supprimer la légation de Pékin. Mais contraint de faire de nombreux déplacements à Shanghai et à Nankin, son état physique s’en est trouvé sérieusement dégradé. Atteint de troubles respiratoires, il a été victime de deux attaques cardiaques. Le 10 décembre 1932, il rentre en congé, confiant la légation à son conseiller Henri Hoppenot. En raison de son mauvais état de santé, il reste en France jusqu’en novembre 1934, puis rejoint Nankin puis Pékin. Après son retour, son état semble s’améliorer durant quelques mois, il peut même rejouer au tennis. Mais le 22 septembre 1935, il ne peut quitter ses appartements, et le lendemain 23 septembre, est incapable de participer au dîner donné à l’ambassade et charge son épouse de le représenter. Mais alors que les convives sont dans la salle à manger, Wilden rend  le dernier soupir sous les yeux de son médecin en train d’enrouler ses jambes dans une couverture. Ses funérailles ont lieu le 27 septembre à la cathédrale du Peitang, en présence de tous les diplomates étrangers, des hauts fonctionnaires chinois et des notables français, chinois et étrangers. Son cercueil est amené depuis la légation sur un affût de canon recouvert du drapeau français, au son de la musique du 16e Régiment d’infanterie coloniale. Wilden est l’un des rares Français à avoir exprimé sa volonté de reposer en terre chinoise à Pékin. Le conseiller de la légation, Henri Hoppenot prononce son éloge funèbre avec une très grande émotion et assure la gérance du poste durant neuf mois. Le 19 janvier 1936, la légation de France à Pékin est érigée en ambassade. Durant cette même année 1936, en décembre, Chiang Kai-shek est contraint de constituer un front uni avec les communistes pour lutter contre le Japon.  

     

L’ambassade de France de 1936 à 1953

L’ambassade éclatée en plusieurs entités : Pékin, Nankin, Shanghai, Hankou et Chongqing

Émile Naggiar juillet 1936-août 1937  

Le nouvel ambassadeur Émile Naggiar, désigné le 17 décembre 1935, arrive à Pékin le 1er juillet 1936, après avoir été auparavant responsable de la légation de Belgrade. Naggiar connaît parfaitement la Chine. Il a été en poste à Yunnansen, puis consul général à Shanghai dans les années 1925-1927. Avant de rejoindre son poste, il demande au ministère que son collaborateur Francis Lacoste le suive à Pékin. Bien que le 1er octobre 1932 le gouvernement de Nankin ait alloué 21 lots de terrain pour la construction des légations étrangères, en juin 1936 seules l’URSS et l’Allemagne y ont établi leur représentation diplomatique, suivis le 20 juin par la Grande Bretagne. Le siège officiel des ambassades des États-Unis et Italie est toujours à Pékin, quant au représentant du Japon, il n’effectue que de rares et courts séjours à Nankin. Après un séjour à Shanghai où il est accueilli par Henri Cosme, le 9 juillet Émile Naggiar remet ses lettres de créance à Chiang Kai-shek à Nankin, en présence de ses collaborateurs, Henri Hoppenot, Ghislain Clauzel et Pierre Gilbert troisièmes secrétaires, le colonel Sabattier et Michel Blot le gérant du consulat de Nankin depuis le 1er mai.

De retour à Pékin, le 5 octobre Naggiar suggère que l’ambassade française porte le nom d’« Ambassade de France en Chine », et non plus d’« Ambassade de la République française à Pékin », la capitale du Nord ayant cessé d’être le siège du gouvernement chinois. En outre, il  demande - en vain - des crédits importants pour construire une nouvelle ambassade à Nankin, la « petite villa » qui a été octroyée à la France « est des plus misérables et le voisinage est sordide ».

« Ce n’est pas du reste une question de confort mais de dignité au regard des autorités chinoises et des missions diplomatiques étrangères installées dans des immeubles décents et dont quelques-uns sont remarquables […] Plus nous tarderons, plus nous payerons cher ce qui a été rebuté par les autres missions. Les Anglais, les Allemands et les Russes se sont pourvus, les Japonais, dont le bail est à expiration prochaine, sont en quête d’une installation. »

Naggiar demande en conséquence de prendre une option renouvelable sur un terrain proposé par le gouvernement chinois. Mais le conflit sino-japonais coupe court à ses projets.

Dès le 9 juillet 1937 à Pékin, la loi martiale est décrétée, les communications ferroviaires sont pratiquement interrompues. Les Japonais ayant averti qu’ils engageraient les opérations contre Pékin le 28 à midi si aucune réponse n’était donnée à leur ultimatum de retirer toutes les troupes chinoises jusqu’à Baoding, le 27 au soir, Francis Lacoste qui assure la direction de l’ambassade de France en l’absence de Naggiar, est informé que tous les étrangers doivent se replier dans le quartier diplomatique. Les soixante ressortissants français et un nombre égal d’Anglais viennent s’y réfugier dès le soir. Ils sont hébergés soit à l’ambassade, soit à l’ancien Cercle franco-chinois. Le 29, c’est l’attaque générale à l’intérieur et l’extérieur de la ville. Le 30, les Japonais sont totalement maîtres de Pékin, et le 31 de Tianjin. Les deux postes de Pékin et Tianjin passent désormais sous la coupe des Japonais, comme l’ont fait avant eux les deux consulats de Harbin et Mukden en Mandchourie en septembre 1931. Le bureau diplomatique reste à Pékin avec le premier attaché Francis Lacoste, David Rhein secrétaire-interprète, Robert Faure vice-consul chargé de la chancellerie, et Jean Royère qui occupe les fonctions d’archiviste, tandis que le 12 août le second attaché Pierre Francfort rejoint l’ambassadeur à Shanghai.

Le 31 août, en raison des circonstances, Naggiar quitte Nankin, et au lieu de revenir à Pékin, décide de se rendre à Shanghai et d’y installer les services de l’ambassade. Craignant d’être coupé de tout son personnel en restant à Pékin ou Nankin, il préfère s’établir dans la capitale économique de la Chine pour pouvoir plus facilement être en liaison avec tous les postes et les organismes civils et militaires sous ses ordres. Il  laisse à Nankin un bureau diplomatique dirigé par le secrétaire-interprète Lucien Colin, tandis que le consulat est entre les mains de Michel Blot. Un auxiliaire, un sergent breton de l’Infanterie coloniale, un lettré et un dactylographe chinois complètent le personnel. Revenu à Shanghai, Naggiar soumet ses jeunes collaborateurs, les secrétaires-interprètes Pierre Gilbert, André Nègre et Robert Luc, à un travail particulièrement intensif, plus de 9 heures par jour, dimanches et fêtes inclus, chiffrant et déchiffrant des milliers de télégrammes, expédiant des milliers de lettres parmi d’autres travaux.  

Mais à partir du 11 août, Shanghai subit les attaques des Japonais qui finissent par s’emparer de la ville le 13 novembre 1937. Le 11 novembre, après avoir reçu l’ordre de Chiang Kai-shek de cesser le combat, 6000 soldats chinois se rendent aux autorités françaises qui les désarment et les placent dans des camps. Le consul général de Shanghai, Marcel Baudez, informe les Japonais qu’il les gardera jusqu’à la fin des hostilités, mais à la fin de 1938 ils ne sont plus que 1872 après des libérations, des décès et des évasions. Lors de la prise de la ville le 13 novembre, des milliers de réfugiés se ruent dans la concession française. Comme à Pékin et Tianjin, le gouvernement japonais se substitue à tous les organes administratifs chinois. En réponse à cette occupation, les attentats se multiplient dans les concessions. Les Japonais accusent les Français d’héberger les terroristes, d’encourager la résistance chinoise et menacent de s’emparer des concessions. L’ambassadeur Émile Naggiar s’engage à faire cesser le désordre. De nombreuses arrestations sont effectuées par la police française et celle de la concession internationale. Cependant après l’arrestation de trente-cinq nationalistes dont vingt-cinq sont exécutés sans jugement, Naggiar interdit à la police de procéder à aucune extradition de Chinois entre les mains de la police internationale, avant d’avoir soumis leur cas au jugement de la Cour mixte de la concession française.

En même temps qu’ils attaquent Shanghai, les Japonais lancent des offensives sur Nankin, la capitale politique, siège du gouvernement nationaliste. Le 14 novembre, Naggiar demande à .son représentant Lucien Colin de se replier sur Hankou avec tous ses collaborateurs du bureau diplomatique et du consulat, dès que le gouvernement nationaliste donnera le signal du départ. Ils partent le 23 novembre sur L’amiral Charner, accompagné de l’ambassadeur russe et son personnel. Ils emportent avec eux toutes les archives, les fournitures de bureau, les collections de traités et  divers ouvrages, sans oublier les objets personnels des agents et le central téléphonique entièrement démonté. Le 25 novembre, ils arrivent à Hankou, et sont hébergés au consulat dirigé par le consul Raoul Blondeau, très peu satisfait de leur arrivée, car Lucien Colin, représentant de l’ambassadeur, prend la préséance sur lui. Mais fin mai, Lucien Colin très fatigué demande à regagner Pékin où il a laissé sa femme, et est remplacé par Guillaume Georges-Picot. Raoul Blondeau ne supportant pas la présence de Georges-Picot pas plus qu’il ne supportait celle de Colin, est mis en congé par le ministère qui demande à Lucien Colin de revenir à Hankou. Il est de retour le 13 juillet. Colin et Georges-Picot sont assistés par Pierre Salade arrivé à la fin du mois de décembre 1937, et par le jeune Jean-Baptiste Georges-Picot, muté de Shanghai en janvier. Les Japonais poursuivant leur offensive sur toutes les villes côtières de Chine, menacent celles du centre, et notamment Hankou. Fin juillet 1938, le gouvernement chinois demande aux représentants diplomatiques étrangers de le suivre à Chongqing où il se replie avec tous ses services. Lucien Colin reste seul à Hankou avec Jean-Baptiste Georges-Picot. Guillaume Georges-Picot et le reste des agents français quittent Hankou le 4 août, et après un voyage très éprouvant arrivent à Chongqing le 14 août. Ils s’installent dans des conditions très inconfortables au consulat de France que leur abandonne Jules Médard, en attendant de trouver un bâtiment disponible. À la fin de l’année 1938, les Japonais s’emparent de Canton le 22 octobre et de Hankou le 26 octobre, puis durant l’année 1939  des autres villes, Changsha, Pakhoi, Longzhou avant de revenir à Nanning.

Henri Cosme et le retour de l’ambassade à Pékin  

Le 27 novembre 1938, l’ambassadeur Émile Naggiar quitte Shanghai pour le poste de Moscou. Il confie la direction de l’ambassade au conseiller Frédéric Knobel, en attendant l’arrivée du nouveau titulaire Henri Cosme. Ce dernier a déjà une longue expérience de la Chine, ayant été conseiller à la légation de Pékin sous les ordres de Damien de Martel, de la fin mai 1927 à septembre 1929, et a assuré à plusieurs reprises la gérance de la légation. C’est en raison de sa connaissance des problèmes chinois que, le 26 novembre 1938, il est nommé ambassadeur. Il part le 3 février 1939 de Marseille, sa famille ne le rejoindra qu’au mois de mai. Il arrive à Hanoi le 1er mars où le jeune André Nègre est spécialement venu de Shanghai pour l’accueillir. Ils prennent ensuite un avion pour Chongqing, où se trouve le bureau de l’ambassade dirigé par Guillaume Georges-Picot. Puis il se rend à Shanghai, où le conseiller Frédéric Knobel lui remet la direction de  l’ambassade. Outre Frédéric Knobel, il dispose d’un petit nombre de collaborateurs, l’attaché d’ambassade Pierre Millet et deux jeunes attachés de consulat, Robert Luc et Imbert de Laurens Castelet. Il peut compter également sur le personnel du consulat, le consul général Marcel Baudez et ses collaborateurs. Cosme demande que Robert de Boisséson, deuxième secrétaire qui est arrivé à Pékin le 2 avril pour remplacer Francis Lacoste parti en congé, vienne le rejoindre à Shanghai. Ce dernier arrive à Shanghai le 30 mai.

Cosme ne va cesser de faire des allées et venues entre Shanghai, Hanoi et Chongqing pour des échanges de vue entre le gouverneur général de l’Indochine d’une part, et le gouvernement nationaliste de l’autre. Mais le 30 mars 1940, Wang Jingwei, président du Conseil politique du Guomindang et vice-président du Conseil supérieur de la défense nationale dont Chiang Kai-shek est président, poussé par les Japonais, rompt avec le gouvernement nationaliste et institue un gouvernement dissident à Nankin. Revenu à Shanghai fin avril 1940, Cosme y apprend la défaite de la France, l’armistice et l’appel du général de Gaulle. Mais il choisit de se conformer à la politique de Vichy et durant toute sa mission, est contraint de pratiquer un difficile exercice d’équilibriste entre le Japon et la Chine nationaliste de Chiang Kai-shek, afin de préserver les positions et intérêts français en Chine, et surtout la souveraineté française en Indochine.

Au mois de septembre 1940, Cosme décide de ramener à Pékin les services de l’ambassade éparpillés entre Shanghai, Nankin, et Chongqing. En premier lieu pour une question pratique, « le rendement du poste sera amélioré quand mon personnel sera réuni à Pékin au lieu d’être éparpillé entre trois cellules qui ne communiquent que difficilement entre elles » fait valoir Cosme. C’est sans doute aussi une façon de se mettre en retrait vis-à-vis du gouvernement de Chongqing et de celui de Wang Jingwei à Nankin où de toute façon le consul Pierre Salade le représente. Pour finir, des milliers de kilomètres le sépareront de la l’agitation de la concession de Shanghai, réputée pour être la plus rétive de Chine. Au contraire, à l’ambassade de France à Pékin, le temps semble s’écouler calmement, à l’écart des convulsions qui secouent les régions de Chine et l’ensemble du monde. Depuis le conflit sino-japonais et l’occupation nippone, l’ancienne capitale a perdu toute importance politique. La plupart des nations étrangères n’y conservent qu’une simple antenne, l’essentiel de leur représentation se trouvant à Chongqing ou Shanghai. Il n’y a plus beaucoup d’Européens. Parmi les ressortissants français, seuls restent une quinzaine de fonctionnaires de l’ambassade, et une petite communauté d’une quarantaine de personnes, banquiers, ingénieurs, journalistes, médecins et quelques rares commerçants. Excepté la bonne marche des consulats et leur ravitaillement financier, l’ambassadeur n’a pas grand-chose à faire, sinon se maintenir en évitant de mécontenter les Japonais. Selon Roland de Margerie, Pékin reste un « fool’s paradise » où la « Cour », comme l’a surnommée ironiquement l’un des collaborateurs de l’ambassadeur, mène autour des époux Cosme une existence irréelle à l’abri des tempêtes qui se déchaînent autour d’eux. En dépit de la présence nippone, les Français jouissent d’une relative liberté malgré quelques restrictions apportées à leurs déplacements. Le secteur des tombeaux des Ming leur qui leur avait été interdit à la suite de l’enlèvement d’un couple de diplomates italiens, leur est de nouveau permis pour leurs promenades ainsi que d’autres endroits autour de Pékin. Durant les chaudes journées d’été, ils vont à Peitaho, dans les villas louées au bord de la mer, ou à Qingdao.    

Cosme et la France libre en Chine

Jean Escarra, puis le général Pechkoff à Chongqing  

Après l’appel du général de Gaulle, à Shanghai une très vive opposition s’instaure entre les partisans de Vichy et ceux du général de Gaulle qui commencent à être un peu trop bruyants. Cosme réussit à obtenir le départ du consul général Pierre Augé qui tentait d’entraîner dans la dissidence la police de la municipalité, et l’envoi d’un nouveau diplomate, Roland de Margerie. Ce dernier prend le même bateau que Jean Paul-Boncour, initialement nommé conseiller à l’ambassade de Pékin, mais qui est finalement envoyé à Chongqing en remplacement de Guillaume Georges-Picot auquel Henri Cosme reproche de mener une politique trop personnelle, et surtout hostile à Vichy. Cosme a fort à faire avec les représentants de la France libre à Shanghai dirigés par un commerçant, Georges Egal, qui, le 5 avril 1941, est arrêté et interné en Indochine. Les Japonais menacent d’investir la concession française si l’ambassadeur ne met pas un terme aux agissements des gaullistes. Les Japonais se faisant de plus en plus pressants, Cosme oblige le consul Roland de Margerie à traquer les sympathisants gaullistes dont un certain nombre sont arrêtés. D’autres petits groupes de Français libres se forment à Hong Kong et à Chengdu.

Au mois de mars 1941, le Comité de Londres décide d’envoyer un Délégué auprès du gouvernement nationaliste de Chiang Kai-shek à Chongqing, le professeur de droit Jean Escarra. La délégation est mise en place en janvier 1942, et promet à Chiang Kai-shek d’abolir l’exterritorialité et de restituer les concessions dès la fin du conflit. En février 1943, Londres et Washington signent un traité avec le gouvernement de Chongqing qui abolit l’exterritorialité et rétrocèdent tout ce qui reste de leurs concessions. Le Japon en fait de même, mais avec le gouvernement de Nankin et fait pression sur Vichy pour qu’il rende les concessions et reconnaisse le gouvernement de Wang Jingwei. Pour gagner du temps et calmer les Japonais, le 23 février Vichy se contente de faire une déclaration ad omnes, destinée au peuple chinois, et non à un gouvernement en particulier. Le gouvernement de Chiang Kai-shek avertit la France qu’il rompra ses relations diplomatiques si le gouvernement de Vichy rétrocède ses concessions à Nankin, cet acte impliquant de fait une reconnaissance de ce gouvernement. Laval fait savoir qu’il ne peut différer davantage une prise de contact avec Nankin, mais qu’il serait dangereux pour les rapports avec Chongqing que Cosme, accrédité près de ce gouvernement, soit chargé de représenter le gouvernement français à Nankin. En conséquence, le 20 mars, Laval suggère de confier cette mission à Roland de Margerie. Les Japonais exigent la rétrocession des trois concessions de Tianjin, Hankou et Canton avant la fin du mois d’avril. Boisséson obtient que les accords seront conclus non pas, au nom du gouvernement français, ni au nom de l’ambassadeur, mais par les membres de la délégation désignée à cet effet ou les consuls de chaque concession, ce qui évite une reconnaissance de fait du gouvernement de Nankin. Les concessions seront restituées au peuple chinois et non au gouvernement, et les autorités chinoises doivent s’engager à prendre en charge l‘entretien des employés municipaux jusqu’à leur rapatriement en France. Après l’établissement de ces grandes lignes, les négociations commencent à Nankin menées par Robert de Boisséson et Pierre Salade, responsable du consulat de Nankin. Le 18 mai 1943, Robert de Boisséson signe la rétrocession  des concessions de Tianjin, Hankou et Canton, cet acte devenant effectif le 5 juin.  

Dans le même temps, Jean Paul-Boncour représentant du gouvernement de Vichy à Chongqing se rallie à Darlan puis à Giraud, et le 10 juillet fait connaître officiellement son ralliement au Comité de Libération nationale. En son nom, le 12 juillet, le consul Jacques Coiffard prend possession de la caserne Odent et du consulat. Le 13, après avoir incinéré les tables de chiffres, codes secrets, télégrammes, archives et timbres fiscaux, Paul-Boncour ferme la Délégation de l’ambassade et la remet à Jacques Coiffard avec l’encaisse du consulat, entraînant avec lui ses collaborateurs, Armand Gandon et Amédée Beaulieux. L’attaché militaire Jacques Guillermaz, et d’autres agents du  ministère comme Marcel Baudez et Jean Royère ont déjà franchi le pas. Cosme l’apprend par la radio le 14 juillet et, le lendemain, en informe Roland de Margerie et Robert de Boisséson à Nankin où se terminent les négociations pour la rétrocession de la concession de Shanghai, signée le 23 juillet 1943. Le 1er août, le gouvernement de Chongqing rompt ses relations avec Vichy, mais sans reconnaître officiellement le Comité d’Alger et la France Libre et son représentant Jacques Coiffard à Chongqing, et s’empare aussitôt des intérêts français, le chemin de fer, les entreprises et  les biens français.

Mais en définitive, malgré la rupture des  relations diplomatiques avec Vichy, il n’y a guère de profonds changements. En Chine occupée, les représentants de Vichy restent à leur poste, excepté quelques mutations. En Chine libre à Kunming (Yunnansen), Jean Royère continue à diriger le consulat pour le compte de la France libre, mais pas plus que Coiffard à Chongqing, il n’est reconnu par le gouvernement nationaliste. Paradoxalement, Chiang Kai-shek garde des rapports officieux avec le seul représentant du gouvernement de Vichy en Chine libre, Joseph Siguret titulaire du consulat de Longzhou. Après que Giraud a accepté de s’effacer le 2 octobre 1943 face au général de Gaulle qui reste seul président du CFLN, le 13 novembre le général Pechkoff est nommé délégué à la place de Jacques Coiffard à Chongqing. Il a pour consigne de ne rien faire quant à l’abrogation des traités inégaux, et de gagner du temps. Au mois d’avril 1944, le  gouvernement de Chongqing accepte enfin d’accréditer le général Pechkoff qui est reçu officiellement le 1er mai par Chiang Kai-shek.

L’instauration du gouvernement provisoire et ses conséquences en Chine occupée : désarroi des agents de Vichy et de Roland de Margerie à Pékin, isolés pendant 18 mois  

Depuis le 20 juin 1944, Roland de Margerie est chargé d’affaires à Pékin, en remplacement d’Henri Cosme appelé au Japon où l’ambassadeur Charles Arsène-Henry est décédé subitement à Tokyo, le 14 novembre 1943. Cosme amène à Tokyo deux de ses plus fidèles collaborateurs, dont Robert de Boisséson. La position de Roland de Margerie à l’ambassade de France à Pékin est bien moindre que celle qu’il occupait précédemment au consulat général de Shanghai. Toute activité politique lui est interdite, tout étant entre les mains des autorités chinoises. Comme Cosme auparavant, son rôle se borne à contrôler et assurer la bonne marche et le ravitaillement financier de la dizaine de consulats situés en Chine occupée. Il peut communiquer librement par télégrammes chiffrés avec la France, l’Indochine et l’ambassade de Tokyo. Mais peu à peu les télégrammes provenant de Vichy se raréfient, laissant présager que bientôt il n’y aura plus de gouvernement en France. Cosme, Margerie et l’amiral Decoux en Indochine se mettent d’accord pour expédier les affaires courantes en attendant la constitution d’un nouveau  gouvernement. Après l’installation du Gouvernement provisoire et l’arrestation de Pétain le 28 août, ils décident de faire parvenir une lettre collective pour exposer la situation en Extrême-Orient, connaître les instructions et surtout recommander aux nouveaux dirigeants de se garder de toute initiative militaire ou diplomatique contre l’Indochine, pour éviter de mécontenter  les Japonais et compromettre les intérêts français.    

Le 23 octobre 1944, Chiang Kai-shek reconnaît officiellement le GPRF et au mois de novembre Pechkoff est nommé ambassadeur. Il est chargé de renouer officiellement les relations diplomatiques avec le gouvernement de Chiang Kai-shek, mais aussi de préparer le traité définitif de renonciation à l’exterritorialité promis depuis janvier 1942 par les gaullistes, assorti d’un accord sur les relations sino-indochinoises, sans oublier les relations économiques.

Le coup de force des Japonais du 10 mars 1945 suivi de leur reddition après Hiroshima et Nagasaki  

Le coup de force des 9 et 10 mars en Indochine et en Chine se traduit à Pékin et Tianjin par le désarmement du corps d’occupation et la réquisition des établissements militaires, la caserne Voyron à Pékin et l’arsenal de Tianjin,  les postes de Tanggu et Qinhuangdao.  Les Japonais ne reconnaissent plus les représentants de la France en Chine occupée qui perdent leur immunité diplomatique. Les appareils émetteurs de télégraphe sans fil, et tous les postes radios leur sont retirés et doivent être remis aux autorités japonaises. Cependant Roland de Margerie obtient le maintien des Français et de leurs familles dans la caserne Contal à Tianjin et dans deux bâtiments de la caserne Voyron à Pékin occupés depuis plusieurs années, l’un par les maisons des officiers, l’autre par l’institut de géobiologie des pères jésuites. Ces deux bâtiments sont laissés à la disposition du commandant du détachement français et de quelques sous-officiers. Roland de Margerie a obtenu également que soit épargné le domaine de Shanhaiquan à Tianjin sur lequel se réfugient les 400 hommes du Bataillon d’Infanterie coloniale de Chine du Nord. Le consul de Suisse met complaisamment au service de Margerie, sa valise diplomatique, lui permettant d’être renseigné sur les événements de Shanghai dont les relations sont très difficiles  et rompues totalement en juin 1945. En dehors de la valise suisse, Margerie en est réduit à correspondre avec les postes du sud par l’intermédiaire de voyageurs bénévoles de toutes nationalités, et surtout grâce aux missionnaires. Il peut seulement communiquer avec le consul Georges Cattand à Tianjin où se trouve le Corps d’occupation de Chine. Il est totalement coupé des postes de Chine libre. C’est seulement en mai 1945 qu’il reçoit les premières nouvelles du consul à Hankou Pierre Crépin. Des autres postes de Canton quelques rares télégrammes, un seul de Hoihow, rien d’Amoy ou de Hong Kong. Après de longs mois de silence, le 16 mars 1945 il reçoit pour la première fois un télégramme de René Massigli lui demandant à lui et à tous ses collaborateurs de rester à leurs postes pour préserver les positions de la France.


Après le bombardement d’Hiroshima et Nagasaki qui entraîne la reddition des Japonais, les Américains débarquent à Pékin, et leur arrivée change la vie du tout au tout, raconte Roland de Margerie. L’ambassade devient quasiment leur quartier général. Le couple Margerie en profite pour donner le plus grand dîner de leur carrière diplomatique. « Cent vingt personnes festoyèrent dans les salons de l’ambassade au son de l’orchestre prêté par les Marines […] la fête fut facilitée par les magasins de l’armée américaine qui nous comblaient soudain de tous les produits dont nous manquions depuis si longtemps ». Le plus difficile fut de trouver des danseuses, aussi fallut-il « battre le rappel du ban et de l’arrière-ban des jeunes femmes et jeunes filles disponibles jusqu’à Tianjin et sans limite d’âge, puisque des adolescentes de quinze ans finirent par y assister ».  La fin du mois d’août et de septembre 1945 est occupée à héberger et à réconforter  les internés alliés libérés par les missions américaines des camps de concentration de Mandchourie et des environs de Pékin, notamment les responsables de toutes les grandes administrations et entreprises alliées de Shanghai. Roland de Margerie profite de ses bonnes relations avec le vicomte Kano pour se faire restituer par le général Wedemeyer et le major Nichols, les bâtiments qui avaient été réquisitionnés par les Japonais. Ainsi la caserne de la rue Labrousse où il avait caché dix mois plus tôt, sous une couche de béton, quantité d’armes sur lesquelles avait dormi sans le savoir, un bataillon de soldats japonais. Le 12 septembre, il récupère la caserne Voyron et en exhume les postes de TSF qui y avaient été enterrés. Le trafic télégraphique peut ainsi reprendre avec Tianjin. Toutes les armes et le matériel saisis le 10 mars à Pékin ou Tianjin sont rendus ou remboursés aux troupes françaises. Le 1er septembre, Margerie reçoit avec un immense soulagement les premières instructions télégraphiques de l’ambassadeur en Chine libre, le général Pechkoff, mettant fin à son isolement. Il s’empresse de mettre à sa disposition en lingots d’or, les sommes considérables mises de côté pour assurer la marche des postes diplomatiques et consulaires en cas de prolongation de la guerre. Mais déplore Margerie, tous les agents restés en poste restent rétribués de façon pitoyable, alors que les nouveaux arrivants qui viennent les relever, touchent des salaires trois ou quatre fois supérieurs. Pechkoff ordonne également au colonel Yvon de se mettre à la disposition du général américain Worton, chef d’état major des Marines.

Après la reddition de l’armée japonaise de Chine du Nord le 3 octobre à Tianjin, deux jours plus tard, la même cérémonie se déroule à Pékin. Toutes les délégations étrangères y sont conviées, Roland de Margerie et le colonel Yvon représentent la France. La reddition se déroule dans l’immense cour du palais d’hiver, les vainqueurs attendent les vaincus au sommet de l’escalier. Une immense clameur haineuse s’élève de la foule chinoise massée dans la cour et sur les gradins quand les Japonais paraissent à l’extrémité de la cour. C’est au milieu des crachats et des insultes qu’ils gravissent lentement les escaliers. Ils atteignent péniblement la table sur laquelle ils signent l’acte de reddition et y déposent leurs sabres. Ils s’en retournent ensuite, tête basse, sous les huées. Une parade de l’armée chinoise suit la cérémonie. Des chars d’assaut livrés par les Japonais défilent : de chaque tourelle émerge un superbe guerrier chinois casqué, le poing et la mitraillette sur la hanche. Mais en réalité à l’intérieur, les chars sont manœuvrés par des Japonais, les Chinois étant incapables de les faire marcher. Ce n’est pas tout, Roland de Margerie rendant visite au consul de Suisse le lendemain, le découvre entouré d’un amas invraisemblable de sabres de samouraïs. En réalité, les généraux nippons, plutôt que de livrer ces armes ancestrales aux vainqueurs, ont préféré acheter au marché aux puces des sabres de  pacotille qu’ils ont déposés sur la table du Palais d’hiver.  

 

De l’Ambassade de Nankin à la fermeture de tous les postes

Avril 1946 : l’ambassadeur Jacques Meyrier et l’installation de l’Ambassade à Nankin, le bureau diplomatique de Pékin transformé en bureau consulaire  

Jacques Meyrier est désigné le 28  octobre  1945 à la place du général Pechkoff, appelé au Japon auprès de Mac Arthur. Il arrive à Chongqing le 5 janvier 1946 et remet ses lettres de créance le 7 janvier à Chiang Kai-shek. Il a déjà vécu plus de dix ans en Chine, notamment au consulat général de Shanghai dans le contexte difficile des années 1920-1930. La tâche de Meyrier est délicate, il doit achever la rétrocession des concessions amorcée en juillet 1943 par le gouvernement de Vichy, condition préalable au départ du Tonkin des troupes chinoises, mises en place après les accords de Postdam. Après une série d’échanges de lettres, le 28 février 1946 Meyrier signe avec le général Wang Shijie, ministre des Affaires étrangères, un traité consacrant l’abolition des traités inégaux et la rétrocession définitive des concessions. Le reste des accords porte sur les conditions d’établissement des Chinois en Indochine. Le traité signé à 16h, est suivi par des négociations d’état-major qui se poursuivent jusqu’aux 1er et 2 mars. La Chine accepte de retirer ses soldats du Tonkin, dès que les troupes françaises auront pris la responsabilité du Nord de l’Indochine. La relève des troupes doit commencer entre le 1er et le 15 mars et doit être achevée le 31.

Au début de l’année 1946, plutôt que de revenir à Pékin rebaptisé Peiping, le gouvernement nationaliste de Chiang Kai-shek décide de revenir à Nankin, d’où il a été chassé en 1937 par les Japonais. Il s’y réinstalle dans la dernière semaine d’avril 1946, suivi par les missions diplomatiques. En ce qui concerne la France, Jean Brethes, deuxième secrétaire de l’ambassade, est chargé de réinstaller le consulat et l’ambassade. Il arrive à Nankin le 25 décembre 1945 accompagné de son épouse. Il trouve la résidence de l’ambassadeur dans un état de quasi-abandon, le consul Pierre Salade qui en était chargé ayant fui à Shanghai en mai 1945. Quant à l’immeuble du consulat, il a été complètement détruit par un incendie en juin 1940. Brethes arrive à trouver deux pièces dans un immeuble pour le consulat, et pour l’ambassade une maison de médiocre apparence dans le quartier administratif. Jacques Meyrier arrive le 24 avril, suivi le lendemain par les services politiques de l’ambassade. En raison de l’exiguïté des bâtiments et de la pénurie d’immeubles à Nankin qui est en pleine reconstruction, le Service culturel et la Mission économique de l’ambassade s’installent à Shanghai. A Nankin, les agents de l’ambassade sont obligés de dormir dans les bureaux.

Quant au bureau diplomatique de Pékin, il change de nom. Le gouvernement chinois ayant notifié au gouvernement français son désir de ne plus voir le personnel diplomatique et consulaire qui a été en poste sous l’occupation japonaise, le 27 janvier 1946, le ministère demande à Jacques Meyrier d’avertir Roland de Margerie, responsable du bureau diplomatique, de prendre ses dispositions pour rentrer en France avec tous ses collaborateurs. En conséquence le bureau diplomatique de Pékin est transformé en bureau consulaire, dépendant de l’ambassade de Nankin.

Roland de Margerie rentre en France en mars 1946, en même temps que bon nombre des agents des consulats dont il a demandé le rapatriement. En septembre 1946, Jacques Meyrier, autant par souci d’économie que d’efficacité, demande la suppression des petits postes. Seuls sont conservés les plus importants, soit au point de vue économique et culturel, soit au point de vue stratégique. Les postes de Pakhoi, Amoy, Hoihow, Swatow, Fuzhou, Harbin, sont supprimés. Outre l’ambassade de Nankin et le bureau consulaire de Pékin, subsistent deux consulats généraux à  Shanghai et Kunming, trois consulats de 1re classe dans les anciens postes à concession, Canton, Hankou et Tianjin, cinq consulats à Longzhou, Nanning, Mukden, Chengdu et Chongqing. Il reste donc à la France douze consulats. Le consulat de Hong Kong, fermé depuis Noël 1941 après l’investissement de la colonie britannique par les Japonais, a été rouvert le 27 septembre 1945. Le consulat de Nankin est supprimé le 1er décembre 1947,  le nombre de ressortissants français étant réduit à une dizaine dont trois religieuses. Mais faute de personnel suffisant et surtout qualifié, un certain nombre d’agents prolongent leur séjour en Chine pour seconder les nouveaux arrivants envoyés de France, tandis que d’autres sont rappelés en Chine, notamment Léon Jankélévitch à la fin de l’année 1948, d’abord à Hankou puis à Pékin.      

Bien que déchue de son titre de capitale, Pékin avec ses 1 700 000 habitants reste la plus grande métropole de Chine, ainsi que la capitale intellectuelle. Mais à la fin de la guerre, la ville est dans un état désastreux, sur 86 entreprises, il n’en reste que 9 au début de l’année 1947, tout le reste a été pillé par la population qui a revendu le matériel au plus offrant. Un peu plus de 3000 étrangers sont encore dans la ville, dont 216 Français en 4e position derrière 624 Soviétiques, 489 Américains et 394 Allemands. Sur les 216 Français, 128 sont des laïques, le reste se composant de 59 pères ou frères et 29 religieuses. Par rapport à 1939, excepté les 53 militaires du corps d’occupation, il y a eu diminution de vingt personnes parmi les laïques. En dehors des étudiants de langue, du personnel de direction des banques françaises, du médecin de l’hôpital et de leurs familles, les Français sont essentiellement des personnes définitivement fixées à Pékin,  Françaises mariées à des Chinois, et quelques très vieux résidents.

Après le départ de Roland de Margerie en mars 1946, suivi d’Arnaud d’Andurain en mai, le secrétaire Georges Perruche prend la direction du bureau consulaire, en attendant l’arrivée du nouveau titulaire Michel Bréal, le 2 novembre 1946. L’ambassadeur étant définitivement installé à Nankin, on ferme le bâtiment principal de l’ambassade, avec les bureaux, les salons de réception et les appartements privés. Tout est transféré dans les quatre pavillons situés à l’intérieur de l’enceinte de l’ambassade. Le Centre d’études sinologiques début septembre a déménagé dans la caserne Voyron après la reprise des locaux par l’Université franco-chinoise. La caserne abrite également les Jésuites de la mission de Xian Xian qui ont loué un autre bâtiment pour y installer l’Institut de Géobiologie dirigé par le père Teilhard de Chardin jusqu’à son départ début janvier 1946. Une autre partie est occupée par les étudiants de langue. Parmi les autres immeubles qui restent encore à la France, le bâtiment de l’Ecole française qui abrite la bibliothèque avec le logement du bibliothécaire et comprend en outre une salle de réunion mise à la disposition de l’Association des étudiants retour de France, et l’hôpital Saint-Michel dirigé par un médecin français. Le bureau consulaire est chargé de la gérance de la bibliothèque, du paiement des subventions aux étudiants de langue ou aux jeunes sinologues envoyés à Pékin. Il verse également le traitement du médecin militaire ainsi que les subventions aux autres œuvres. Chaque mois, il distribue des secours en argent aux ressortissants français indigents, ainsi que du charbon durant l’hiver et paie également les frais d’éducation de leurs enfants. La colonie française aisée ayant regagné la métropole, une partie des sommes nécessaires est fournie grâce à des tombolas organisées par le poste, ainsi que par le Département. Michel Bréal, le titulaire du bureau consulaire, est assisté de Georges Perruche, secrétaire d’Extrême-Orient, et de quatre auxiliaires. En plus de ses fonctions de représentation, il doit renseigner l’ambassadeur à Nankin sur tous les événements qui se déroulent en Chine du Nord. La défense des missionnaires, surtout en zone communiste, reste l’une de ses principales préoccupations. Au début de l’année 1948, Georges Perruche étant rentré en France, Michel Bréal reste seul à Pékin, alors que les événements se précipitent. L’Armée populaire de Libération aidée par les Soviétiques, après la Mandchourie, s’est emparée du nord de la Chine et continue sa progression vers le reste du pays. Devant l’avancée des communistes, le 26 octobre 1948 l’ambassadeur Jacques Meyrier demande aux agents en congé en France de revenir de toute urgence à leurs postes.

La victoire des communistes et le départ des diplomates français  

De l’automne 1948 à l’automne 1949, les armées rouges de Mao Zedong et ses généraux déferlent sur toute la Chine jusqu’aux frontières de l’Indochine, et balaient les armées du Guomindang. Pékin et Tianjin sont investis fin janvier 1949. Du 26 avril à août 1949, c’est le tour de Nankin, Hankou, Shanghai, Longzhou et les villes du Hunan. A Nankin, l’ambassadeur Jacques Meyrier, sa femme et ses collaborateurs dont l’attaché militaire Jacques Guillermaz, sont maintenus dans un premier temps dans l’ambassade avec interdiction d’en sortir, mais cependant l’ambassadeur peut communiquer avec les autres postes. Puis le blocus est levé. Seul l’ambassadeur des États-Unis quitte la ville. Depuis le 26 janvier, le gouvernement nationaliste avec le président Lin Zongren a quitté Nankin pour Canton, l’ambassadeur français et les autres délégations étrangères ont  refusé de le suivre. Cependant Meyrier a délégué Jacques Roux à Canton pour le représenter. Le 31 août, le consulat de Chengdu est fermé et transformé en agence consulaire dépendant du consulat de Chongqing.  

À Pékin le 14 août, Mao annonce que la ville va reprendre son titre de capitale et son ancien nom, Beijing, beaucoup plus prestigieux que celui de Peiping. Le 19, toutes les écoles privées doivent se faire enregistrer et tous les directeurs étrangers sont priés de quitter leur poste. C’est la fin de l’œuvre éducative mise en place par les missions étrangères. Le 1er octobre,  Mao proclame la République Populaire de Chine, perché sur la tribune surplombant la porte de la Paix céleste, à l’entrée du vieux palais impérial. Tandis que, le 4 octobre,  Chiang Kai-shek quitte Chongqing pour Formose.

Le 9 octobre, l’ambassadeur Jacques Meyrier avec tous les agents de l’ambassade de Nankin, le consul général de Shanghai, le consul de Longzhou, et certains agents auxiliaires de Canton et  Tianjin,  s’embarquent pour la France. À Canton, où s’est transporté le gouvernement nationaliste, l’ambassade reste représentée par Jacques Roux. Michel Bréal à Pékin n’est pas autorisé à rentrer dans l’immédiat et doit rester à son poste pour observer la situation.  Le 13 octobre, les communistes étant aux portes de Canton, Jacques Roux supprime la délégation de l’ambassade et se replie sur Hong Kong avec ses collaborateurs et les archives de l’ambassade. Dans la nuit du 14 au 15 octobre 1949, Canton tombe aux mains des communistes. Le représentant français, Victor Revelli reste présent au consulat de Canton. En  1950, toute la Chine est aux mains des communistes,  à l’automne 1951 le Tibet capitule à son tour.

Fermeture de la délégation de l’ambassade à Hong Kong, puis de tous les postes

Jacques Roux, réfugié à Hong Kong avec les débris du bureau de l’ambassade de Chongqing, à la demande du ministère, procède à la fermeture définitive de l’ambassade de France en Chine. Il remet les archives, les tables de chiffres, les collections et télégrammes à Robert Jobez, consul de Hong Kong. Jacques Roux ayant demandé si cette dislocation signifiait la cessation totale des relations diplomatiques, le Département répond qu’il ne s’agit nullement d’une rupture, mais étant donné le repli du gouvernement nationaliste à Formose, « il est inutile et inopportun » de conserver à Hong Kong une représentation diplomatique, et il y aura à Taipeh « une délégation de l’ambassade ». C’est donc l’affirmation de la continuité des relations avec le gouvernement  de Chiang Kai-shek, et le refus de reconnaître le régime communiste de Mao Zedong. En réponse, le 19 janvier 1950, Mao Zedong, reconnaît le Vietminh et Hô Chi Minh, rejetant ainsi la présence française en Indochine.                

Au début de l’année 1950, onze postes diplomatiques et consulaires restent encore à la France. Le bureau consulaire de Pékin avec Michel Bréal, celui de Nankin, les deux consulats généraux de Shanghai et Kunming, les consulats de Chongqing, Canton, Tianjin, Hoihow, Longzhou, Hankou et Mukden. Les communistes s’en prennent aux biens et propriétés de la France que les accords du 28 février 1946 étaient censés maintenir dans les anciennes concessions. À Pékin, dès le 10 janvier, les autorités commencent par mettre la main sur les bâtiments annexes de l’ambassade, puis somment Michel Bréal de faire évacuer les locaux du Centre sinologique établis dans l’ancienne caserne Voyron, contraignant les familles françaises qui y étaient hébergées à se replier dans d’autres bâtiments encore en possession de l’Etat français. Le Centre sinologique s’installe dans les locaux exigus de la bibliothèque française.

À Nankin, Serge Lebocq de Feularde secrétaire d’Extrême-Orient de 1re classe qui a pris en charge la direction du poste lors du départ de l’ambassadeur Jacques Meyrier, est convoqué le 22 mars 1950 à la police. Des agents seront envoyés dans l’après-midi pour récupérer les postes de radio. Avec le colonel Guillermaz, ils sabotent l’appareil en détruisant des pièces dont ils conservent les doubles pour pouvoir ensuite continuer à transmettre clandestinement, et laissent en évidence un autre poste dont ils sont censés se servir. Lebocq ayant été nommé à Bangkok puis à Saigon, quitte Nankin le 25 juin 1950 et demande à son collègue Édouard  Hutte de faire transporter soit à Shanghai ou Pékin, tous les meubles et objets ayant appartenu à l’ambassade, tapis, argenterie, vaisselle, linge etc. dont la valeur est estimée à 15 000 000 francs. Mais les communistes les confisquent, y compris les biens fonciers et immobiliers. À Tianjin, le 12  juillet, tous les immeubles et casernes sont confisqués, de même que dans les autres postes

De juillet à octobre 1950, le ministère décide de fermer les postes de Hankou, Mukden, Chongqing et Longzhou dont l’activité ne justifie plus le maintien des titulaires. À partir de décembre, le régime communiste s’emploie à supprimer définitivement toutes les institutions culturelles, pédagogiques et sociales gérées par les étrangers ou avec des capitaux étrangers, églises, missions, universités, écoles et bibliothèques, présentes depuis pratiquement un siècle en Chine. Le 12 décembre à Pékin, l’Institut Pasteur et les deux observatoires de Zeze et Zikawei sont saisis, avec tous les appareils offerts jadis par l’Observatoire de Paris.

Au début de 1951, après le consulat de Kunming liquidé des les premiers jours de janvier, il ne reste plus que quatre postes à la France, Shanghai, Nankin, Hankou et Tianjin qui subissent le même sort à la fin de l’année. Le 5 octobre 1953, à Pékin, le dernier représentant français Léon Jankélévitch remet le service du bureau consulaire à Augustin Quilichini, auxiliaire d’origine corse, nommé agent consulaire. Ce dernier prend en charge tous les établissements de Chine encore en possession du gouvernement français, de même que Jean Monchâtre nommé agent consulaire à Shanghai, mais cette agence est liquidée en 1960. À Pékin, l’ancienne ambassade et ses dépendances sont définitivement réquisitionnées par les autorités chinoises et utilisées comme résidences pour les hôtes de passage. La France conserve ses droits sur la Bibliothèque où avait trouvé  refuge  Jankélévitch, après la saisie des bâtiments de l’ambassade en 1950, et c’est là que s’installent Quilichini, son épouse et un auxiliaire chinois Antoine Yu, tandis que le 1er étage est loué à l’ambassade de Norvège.

1964 l’ambassade de France à Pékin jusqu’aux années 2000

Après le retour  au pouvoir du général de Gaulle et la fin de la guerre d’Algérie, les conditions deviennent favorables pour un rapprochement avec la Chine. D’autant que, depuis le début des années 1960, la Chine est en froid avec l’Union soviétique et se voit obligée de rechercher des appuis du côté des pays de l’Europe occidentale. De plus, le refus de Paris en 1963, de signer le traité de Moscou sur l’interdiction des essais nucléaires dans l’atmosphère, coïncide avec la ligne chinoise. De son côté, le général de Gaulle n’hésite pas à mener une politique étrangère indépendante de celle des États-Unis. Le 13 mars 1963, il  déclare à Alain Peyrefitte : « Il y a quelque chose d’anormal dans le fait que nous n’avons pas de relations avec le pays le plus peuplé du monde, sous prétexte que cela ne plait pas aux Américains… ». Après une mission de Guillaume Georges-Picot envoyé en éclaireur en septembre, un mois plus tard, en octobre, Edgar Faure se rend à Pékin, porteur d’une lettre du général de Gaulle pour préparer la reconnaissance de la République Populaire de Chine et le retour d’une mission diplomatique. Au terme de plusieurs mois de négociations,  le 27 janvier 1964, la France et la Chine publient un communiqué commun simultané, à 19h pour Pékin et 12h pour Paris, annonçant le rétablissement des relations diplomatiques, et l’envoi d’un groupe précurseur de six personnes à la mi-février pour chacun des deux pays. Entre 1964 et les années 2000, trois périodes très contrastées de l’évolution de l’histoire de la Chine se succèdent qui ont des conséquences non négligeables sur les relations franco-chinoises.

L’installation de l’ambassade à Pékin,  les diplomates confrontés à la Révolution culturelle

Claude Chayet et Lucien Paye  

Claude Chayet arrive en Chine le 23 février 1964 et a pour mission d’installer l’ambassade avant l’arrivée de l’ambassadeur choisi par de Gaulle, Lucien Paye. Chayet, précédemment consul général à Oran, est déjà familiarisé avec la Chine où il a passé onze ans de son enfance auprès de son père Maurice, secrétaire d’ambassade de 1926 à 1935. Sa première tâche est de trouver de nouveaux locaux pour l’ambassade. Alors que le général de Gaulle lui a dit de récupérer les bâtiments de l’ancien quartier des légations, occupés par une annexe du ministère des Affaires étrangères chinois, les autorités communistes s’y opposent formellement sous prétexte qu’ils sont compris dans un plan de démolition. En réalité, ils veulent effacer toute trace de l’occupation étrangère, qui représente pour eux une tache dans l’histoire de leur pays. Chayet doit se contenter des locaux de l’ancienne bibliothèque française où Jankélévitch s’est réfugié en 1950 avant de la confier à Augustin Quilichini. Au mois de juin, on lui propose un certain nombre de bâtiments dans le nouveau quartier diplomatique que le gouvernement chinois a créé en 1962 à Sanlitun, à l’est de la ville, où dès 1952, se sont installées la plupart des ambassades des pays qui ont reconnu la RPC.

Le nouvel ambassadeur, Lucien Paye, arrive le 17 mai à Pékin. Ce n’est pas un diplomate de carrière, ni un sinologue, mais un universitaire, agrégé de grammaire, ancien ministre de l’Éducation nationale de 1961 à 1962, directeur de l’enseignement indigène au Maroc, recteur de l’académie de Tunis puis de Dakar. Ce choix s’explique par le souci du général de placer le rétablissement des relations diplomatiques sur un plan culturel de très haut niveau. Parmi ses collaborateurs, un futur grand écrivain et académicien, le premier secrétaire  Jean-Pierre Angremy, plus connu par la suite sous le nom de Pierre-Jean Rémy. Le 30 mai, Lucien Paye remet ses lettres d’accréditation au président de la République Liu Shaoqi dans le Palais du Peuple. Après avoir été reçu le 9 juin par le Premier ministre Zhou Enlai, le 10 septembre il rencontre Mao Zedong. À partir du mois de juillet, les Français sont autorisés à s’installer dans les deux bâtiments choisis par Claude Chayet dans le quartier de Sanlitun. Au bout d’une année, le personnel de l’ambassade se monte à vingt-sept personnes dont un conseiller culturel, un conseiller commercial et leurs adjoints et l’attaché militaire le colonel Guillermaz qui revient en Chine après 15 années d’interruption. À la fin de l’année 1965, quarante-sept personnes sont employées à l’ambassade, soit trente-neuf Français et huit Chinois.

Mais peu à peu, les étrangers sont confrontés aux prémices de la Révolution culturelle qui s’attaque d’abord aux intellectuels, avant d’atteindre les dirigeants du parti. À cet effet, à partir de juillet 1966,  Mao donne totalement carte blanche à la jeunesse, les Gardes rouges, qui vont se livrer à des violences inouïes, violences qui vont même atteindre les diplomates et les étrangers. Sous prétexte d’assurer la sécurité des diplomates, la police les soumet à une surveillance renforcée, et réduit à néant leurs relations avec les Chinois. Lors de la fête du 14 juillet à l’ambassade, l’ambassadeur et ses invités ont la désagréable surprise d’entendre le ministre des Affaires étrangères, Chen Yi, attaquer violemment les États-Unis au mépris de toute règle diplomatique et même de courtoisie. La Chine va se fermer peu à peu aux Occidentaux, les premiers touchés étant les professeurs, notamment bon nombre de Français contraints de rentrer chez eux. Difficile pour les étrangers sur place, en l’absence de toute information précise, de percevoir et de comprendre les buts machiavéliques de Mao Zedong qui a juré de détruire tout l’appareil du Parti, à commencer par le président de la République Liu Shaoqi et la plupart de ses  ministres.

                                                                                                              .    

Lors de cette sombre période, les diplomates français, à l’instar de leurs homologues étrangers, sont coupés de la réalité des événements qui se passent sous leurs yeux, tout en étant confrontés eux-mêmes à la violence. La majorité des ambassades, excepté celles des pays amis de la RPC, subissent les attaques des Gardes rouges. L’ambassade de France subit une première manifestation hostile le 31 janvier 1967, suite à un incident à Paris qui a opposé la police française à des  étudiants chinois qui manifestaient devant l’ambassade soviétique et a occasionné leur renvoi dans leur pays. Les murs de l’ambassade de France à Pékin se couvrent d’inscriptions injurieuses. Une deuxième manifestation, le 1er février, entraîne le renvoi du conseiller commercial Robert Richard et de son épouse, accusés évidemment à tort, d’avoir roulé volontairement sur les pieds d’une chinoise. Au milieu des manifestants, les résidents de l’ambassade reconnaissent  quelques « experts » français, ardents partisans de Mao, parmi la vingtaine recrutés par le gouvernement chinois, et que l’on retrouvera à Paris en 1968. Mais à partir du 14 juin 1967, Lucien Paye signale au ministère que la surveillance à l’encontre du corps diplomatique devient de plus en plus ostensible. Le gouvernement chinois publie en effet un texte interdisant aux diplomates étrangers de lire les affiches en gros caractères apposées dans les rues, ainsi que d’acheter des journaux, ce qui les prive désormais de toute information. S’ils contreviennent à ces interdictions, ils sont passibles des lois chinoises et passeront devant un tribunal populaire révolutionnaire. Ce qui est contraire à toute règle internationale et diplomatique,  ces mesures les privant de leur immunité diplomatique. À  partir de juillet 1967, la Chine sombre dans un état tout proche de la guerre civile, les désordres allant jusqu’aux affrontements les plus sanglants se propagent dans les provinces, notamment à Wuhan, puis à Canton. Les diplomates n’en sont informés que par les placards affichés sur les murs de Pékin principalement par les Gardes rouges, ou par les rumeurs colportées dans les différentes missions diplomatiques. Le mois d’août est particulièrement meurtrier, notamment à Canton et à Pékin où l’ambassade soviétique est partiellement incendiée et la chancellerie britannique totalement. Finalement le calme revient à la fin de l’année 1968.    

La décennie 1969-1979 : Fin de la révolution culturelle

Etienne Manac’h

Etienne Manac’h est désigné le 8 janvier 1969 pour succéder à Lucien Paye. Il a déjà une longue carrière derrière lui : professeur de philosophie et de lettres à Istanbul jusqu’en 1962, délégué du Comité national français de Londres et du général de Gaulle en Turquie, consul général à Bratislava, sous-directeur pour l’Europe septentrionale et orientale, conseiller au cabinet du ministre d’Etat chargé de la fonction publique, et directeur du cabinet de Guy Mollet de 1958 à 1959, avant d’être nommé directeur d’Asie et d’Océanie de mars 1960 à 1969. Lucien Paye quitte la Chine à la mi-mars, et remet le service à son premier conseiller Pierre Cerles. Les rapports franco-chinois se ressentent encore de la Révolution culturelle, ainsi que des événements de 1968 en France. Mais le ton est plus modéré et une évolution se fait vers la détente. Les rapports commerciaux moins touchés, continuent à se développer. La période la plus dure de la Révolution culturelle vient de se terminer quand Etienne Manac’h prend les rênes de l’ambassade de France à Pékin, le 20 mai 1969. D’octobre 1968 à mai 1969, 15 à 20 millions de  Gardes rouges, principaux fauteurs de troubles, ont été envoyés en exil, dispersés dans les régions les plus reculées, dans des fermes, des usines ou des mines du Heilongjiang, Hunan, Xinjiang et Yunnan. Lin Biao paraît pour un temps reprendre la main, tandis que Zhou Enlai le Premier ministre semble quelque peu en retrait. Ce n’est qu’une apparence. En réalité, la prééminence des militaires ainsi que le pouvoir devenu exorbitant de Lin Biao agacent Mao qui va tout faire pour l’éliminer. Et tout d’abord en s’appuyant sur Zhou Enlai qui fait également partie du Comité permanent, mais qui semble isolé face à Lin Biao. Mao va s’employer à favoriser Zhou Enlai, partisan d’une politique modérée et d’un rapprochement avec l’Occident, aux dépens de Lin Biao, représentant de la gauche dure hostile aux Occidentaux.  

Les deux années 1970-1971 sont tout à fait favorables pour la France qui devient l’interlocuteur privilégié de la Chine. C’est alors l’âge d’or de la diplomatie française. Etienne Manac’h joue un rôle non négligeable  d’intermédiaire entre les États-Unis, la Chine et les pays en guerre de la péninsule indochinoise. Il est régulièrement consulté par le gouvernement chinois sur le conflit au Vietnam et le problème cambodgien qui constituent alors pratiquement l’essentiel de la diplomatie. La France sert de relai entre les belligérants à Paris, où se déroulent les négociations, et sur place, en Chine, où l’ambassadeur a un rôle diplomatique important grâce à ses liens personnels avec les dirigeants nord-vietnamiens et le prince Sihanouk chassé du Cambodge et réfugié à Pékin. Mais après le décès du général de Gaulle, le président Georges Pompidou adopte une politique plus timorée vis-à-vis de l’Extrême-Orient et semble davantage tourné vers l’Europe. Pour finir, la disparition de Lin Biao en octobre 1971 va changer la donne, au profit des États-Unis.  

En ce qui concerne les relations commerciales, après la fin de la Révolution culturelle, les relations reprennent entre la France et la Chine. L’ambassade de France accueille ministres et députés français qui se succèdent en Chine à un rythme soutenu, en vue de conclure des contrats commerciaux pour aboutir, en septembre 1973, à la visite du président de la République Georges Pompidou. Ce sont les services de l’ambassade qui sont chargés de préparer ces visites dans leurs moindres détails, de programmer et d’organiser les entretiens avec les autorités chinoises concernées, très souvent de préparer et superviser les discours et, les visites terminées, d’envoyer ensuite des rapports au ministère sur tout ce qui a été dit ou fait. Un peu plus tard, ce sera également le cas avec les visites de Valery Giscard d’Estaing, puis de François Mitterrand. Du côté chinois, de nombreuses missions de prospection viennent en France (pas moins de 25 pour l’année 1972). Après la visite du président Georges Pompidou, l’année 1974 se solde par plusieurs succès qui laissent augurer un avenir prometteur pour les relations franco-chinoises. Des entreprises françaises ont réussi à conclure des contrats avec la Chine, Heurtey, la Compagnie électromécanique, suivie par Rhône-Poulenc. Du 22 mai au 7 juin, est inaugurée à Pékin l’exposition française « Industrie, science, technique » par Pierre Sudreau. Quant à l’entreprise Berliet, elle a réussi à vendre 1000 camions aux Chinois, juste après la seconde visite en Chine d’une délégation parlementaire conduite par André Bettencourt du 4 au 12 juin. Cette visite est suivie en France par une délégation pluridisciplinaire de scientifiques chinois. Tandis que le 29 octobre, la CAAC inaugure la ligne Paris-Pékin. Une délégation d’amitié de la CAAC se rend en France avec le vice-ministre du Commerce extérieur et est suivie par une délégation en Chine conduite par Robert Galley, ministre de l’Équipement qui inaugure le vol Paris-Pékin.    

Mais la reprise du dialogue avec les États-Unis, concrétisée par la venue en Chine de Richard Nixon en février 1972 et le rétablissement des relations diplomatiques, suivis par la Grande Bretagne et d’autres pays, et les tentatives de rapprochement avec l’URSS, marquent la fin de la position privilégiée de la France et son retour dans le rang parmi les autres puissances. Cependant la France est loin de perdre tout intérêt aux yeux de la Chine, en raison de sa situation et de son rôle actif au sein de l’Europe dont la Chine suit attentivement l’évolution. De plus, France et Chine ont une position commune, notamment la préférence donnée à un monde multipolaire sur un monde bipolaire dominé par les deux superpuissances. Grâce à son ambassadeur à Pékin, elle continue à jouer encore un rôle diplomatique important dans les conflits qui se perpétuent au Vietnam, au Cambodge et au Laos, face aux États-Unis et à l’Union soviétique perçue encore  comme une sérieuse menace par la Chine.

Claude Arnaud  

Le 24 janvier 1975, la direction du Personnel et de l’Administration centrale annonce à  l’ambassade de France que le Conseil des ministres a désigné Claude Arnaud ministre plénipotentiaire hors classe, directeur par intérim des Affaires politiques, en remplacement d’Etienne Manac’h. Claude Arnaud a été auparavant ambassadeur au Laos et au Kenya, puis directeur des Affaires d’Europe. En ce début d’année 1975, la IVe Assemblée Nationale Populaire vient d’adopter le programme de modernisation du pays qui lui a été soumis par Zhou Enlai et Deng Xiaoping. C’est ce dernier qui dirige en fait les travaux du gouvernement, le Premier ministre, atteint d’un cancer, faisant des séjours de plus en plus fréquents à l’hôpital. Deng Xiaoping s’apprête à venir en France du 12 au 17 mai pour initier ce programme de modernisation qui doit faire sortir la Chine de son état d’arriération industriel et économique consécutif à la Révolution culturelle. Mais le clan gauchiste dominé par Jiang Qing et « le groupe de Shanghai » ou « Bande des Quatre » - Zheng Chunqiao, Hong Weiyuan et Wang Hongwen -, cherche au contraire à maintenir la priorité à l’idéologie sur l’économie, à la Révolution sur la production. Et si la ligne pragmatique tracée par Zhou Enlai est soutenue par une large majorité, la ligne de gauche, minoritaire, a l’appui de Mao qui suffit à faire pencher la balance en sa faveur.

Accompagné de sa famille, Claude Arnaud quitte Paris à destination de Pékin le vendredi  14 mars 1975 et prend  la direction de l’ambassade le 15 mars. N’étant pas sinologue, il peut compter dans un premier temps sur le premier conseiller Charles Malo relayé fin 1975 par Jean Soulier, et sur Michel Lummaux deuxième puis premier secrétaire, et les deuxièmes secrétaires Jacques Costilhes et Elisabeth Maecht (jusqu’en 1976). Mais quelques mois après son arrivée, la situation change. Alors que dans les premiers mois de 1975, Deng Xiaoping a réussi à affirmer son autorité,  dès l’automne, une campagne de propagande se développe contre lui. Après le décès de Zhou Enlai le 8 janvier 1976,  Deng Xiaoping est provisoirement écarté au profit de Hua Guofeng, favori de Mao.

Le 19 mars 1976, est inaugurée à Pékin l’exposition française d’instrumentation industrielle et scientifique et de télécommunications par François Missoffe, envoyé spécial du Gouvernement français, tandis que la ministre de la Santé Simone Veil, répondant à la visite en France de son homologue chinoise Liu  Xiangping du 30 octobre au 18 novembre 1975,  vient à Pékin du 5 au 13 (ou 19) mai. Elle est  suivie du 3 au 14 juin par Guy Mery, Chef d’État-major des Armées, sans oublier, dans le domaine artistique, la tournée en Chine de l’orchestre de musique de chambre de Toulouse.

Mais au mois de septembre survient un événement qui secoue la Chine et le monde entier : Mao Zedong décède le 9 septembre 1976. Claude Arnaud qui a quitté Pékin le 22 juillet, s’empresse de revenir à son poste. Le 13 septembre, le corps diplomatique et les étrangers résidant à Pékin sont conviés dans l’après-midi, à saluer la dépouille du grand Timonier dans l’immense hall du palais de l’Assemblée du Peuple tendu de voiles noirs et jaunes. Le corps est exposé dans un cercueil de verre, recouvert jusqu’à la poitrine par les plis du drapeau du PCC. D’innombrables couronnes et gerbes sont disposées par rangées sous les colonnes de la grande salle. Au son d’une lente musique funèbre jouée en permanence, trois des membres du Comité permanent du Bureau politique - Hua Guofeng, Zhang Chunqiao et Wang Hongwen - reçoivent, en début d’après-midi, les condoléances des diplomates. Le Protocole a placé l’ambassade de France dans un premier groupe de missions représentant les pays jugés les plus proches de la Chine. L’ambassadeur Claude Arnaud défile avec tous ses collaborateurs immédiatement après les représentants des peuples « frères », Corée du Nord, Albanie, Roumanie, Vietnam et ceux du Pakistan et du Mexique.

Après le décès de Mao, dans la nuit du 6 au 7 octobre, la « Bande des quatre », Jiang Qing, Zheng Chunqiao, Hong Weiyuan et Wang Hongwen, sur ordre de Hua Guofeng, sont arrêtés « manu militari » à leur domicile par la police secrète de Wang Dongxing. Il n’y a aucune réaction à ces arrestations, le pays ne bouge pas. Le lendemain 8 octobre, Hua Guofeng est nommé président du PCC par le Bureau politique. Une jeune étudiante française de 22 ans, arrivée de Paris depuis à peine trois semaines,  assiste sur la place Tian’anmen à l’annonce de l’arrestation de la Bande des Quatre : elle s’appelle Sylvie Bermann et pendant un an vient étudier le chinois à l’Institut des langues de Pékin. On la retrouvera quelques années plus tard à l’ambassade de France.  

Deng Xiaoping qui avait été écarté par Hua Guofeng et ses partisans, sous la pression de la population, revient sur le devant de la scène au mois de juillet 1977, juste avant le XIe  Congrès qui se tient du 12 au 18 août 1977, et au cours duquel il est officiellement réhabilité. Lors du 1er plenum le 19 août, tandis que Hua Guofeng est confirmé président du Parti,  Deng Xiaoping est élu vice-président et retrouve son poste de vice-Premier ministre et de chef de l’APL. Mais l’événement capital est le 3eplenum du XIe Congrès qui se tient du 18 au 22 décembre 1978.  Une décision d’importance stratégique sur le plan politique et économique y est prise qui constitue un grand tournant pour l’avenir de la Chine. Non seulement on  démythifie le personnage de Mao, en recherchant dans sa pensée « une méthode d’analyse », et non plus une série de dogmes, mais surtout, on donne à l’économie le pas sur la politique. Deng Xiaoping fait entériner l’option stratégique d’ouvrir la Chine sur l’extérieur, de stimuler l’économie intérieure, et affirme sa préférence de « l’expert » sur le « rouge ».

Selon l’ambassadeur Claude Arnaud, la France est le seul pays européen qui reçoit le plus grand nombre de délégations chinoises entre 1977 et 1979. Après la visite d’étude en France, le 21 août 1977, d’une délégation conduite par le Directeur général de la Corporation des Techniques, du 7 au 9 octobre Huang Hua ministre des Affaires étrangères vient à Paris, suivi du 5 au 14 décembre par Li Qiang ministre du Commerce extérieur. Au cours de cette même année 1977, une équipe de TF 1 s’est rendue en Chine du 19 avril au 5 mai, suivie du 8 au 16 juin par Gérard Théry à la tête d’une délégation des Télécommunications. En janvier 1978, c’est au tour du Premier ministre Raymond Barre, accompagné de plusieurs membres de son gouvernement et de Claude Martin de la Direction économique et financière du ministère des Affaires étrangères, avec lequel il se rend en Mandchourie, et notamment à Shenyang, le grand centre industriel. Sont au programme, la visite d’usines et d’aciéries et surtout du complexe pétrochimique de Liaoyang réalisé par la société française Technip. Ils se rendent également dans d’autres villes, Shanghai et Canton. À l’occasion de cette visite ministérielle, l’ambassade organise au Musée des Beaux Arts à partir du 28 février une exposition de peintures sur le thème « Paysans et paysages de France au XIXe siècle ». Quatre-vingts toiles de Corot, Courbet et Millet y sont présentées, avec, entre autres, le célèbre tableau de Millet « les Glaneuses ». Et comme le raconte Gérard Chesnel, deuxième puis premier secrétaire à l’ambassade, « les visiteurs chinois qui n’avaient pas réalisé qu’il s’agissait du siècle précédent, s’apitoient sur la pauvreté de ces malheureux paysans français qui ne connaissent même pas le motoculteur » !

La visite du Premier ministre français marque une étape importante dans les relations scientifiques : un accord-cadre scientifique et technique intergouvernemental entre la France et la Chine est signé le 21 janvier 1978. C’est le premier accord de coopération scientifique et technique passé par la Chine avec un pays développé. Il est complété les mois suivants par des protocoles entre l’Académie des Sciences chinoises d’une part, le CNRS et le CEA d’autre part. Ce texte donne un nouvel élan à une coopération qui avait commencé à s’engager après la visite de Georges Pompidou en Chine, mais qui avait été freinée par la dernière flambée de la Révolution culturelle avec la mise à l’écart de Deng Xiaoping,  puis la mort de Zhou Enlai et de Mao Zedong, et le procès de la Bande des Quatre. Peu après la visite de Raymond Barre, du 1er au 28 février, une délégation conduite par le vice ministre des Eaux et de l’Énergie électrique  vient à son tour en France. Elle est suivie  au mois de mai  1978, par celle de Gu Mu, vice-Premier ministre, président de la Commission des Investissements de base (grands travaux d’infrastructure). Puis au mois d’octobre, c’est au tour de Fang Yi, vice-Premier ministre, président de la Commission des Sciences et Techniques. Ce n’est pas tout. Une dizaine de ministres, de vice-ministres et des délégations invitées par différentes branches de l’industrie française se succèdent en France, sans compter les stagiaires en entreprise[2]. Parallèlement, des missions françaises se succèdent également en Chine, sans oublier la visite du 17 au 25 septembre 1978, de Jacques Chirac, maire de Paris depuis mai 1977, ainsi que Michel Poniatowski en visite privée. Et même le général Bigeard en 1979, peu après la cuisante défaite des troupes chinoises sur la frontière nord-vietnamienne. L’ambassade est chargée d’organiser toutes ces visites et de préparer et d’assister à tous les entretiens avec les autorités chinoises. Résultat le plus important de tous ces échanges, le 20 octobre 1978 des accords scientifiques, techniques et commerciaux sont conclus entre la France et la Chine qui décide de confier la construction de deux tranches de 900 Mwe d’une centrale nucléaire à des entreprises françaises  (Framatome et Alsthom-Atlantique remettent une offre détaillée pour le projet de la centrale de Sunan, près de Shanghai, projet pour lequel la KWU (RFA) a également soumissionné). Du 28 novembre au 5 décembre 1978, Jean-François Deniau, ministre du Commerce extérieur se rend en Chine et est reçu par Deng Xiaoping. Il prend le temps de faire une courte visite au Sichuan, accompagné par l’ambassadeur Claude Arnaud et le premier secrétaire Gérard Chesnel. Le 4 décembre 1978, par un échange de lettres signé à Pékin entre Jean François Deniau et Li Qiang, son homologue du Commerce extérieur, est conclu un accord commercial à long terme. Les deux gouvernements s’engagent, pour la période 1979-1985, à ce que les exportations de chacun des deux  pays se développent d’une manière mutuellement avantageuse, avec, comme objectif, un meilleur équilibre des échanges, de telle sorte que leur montant cumulé s’élève à 60 milliards de francs et qu’ils atteignent un chiffre annuel de 12 milliards de francs au cours de l’année 1985. Cet objectif sera loin d’être atteint.  

De plus,  le gouvernement chinois donne son accord pour acheter à la France les deux centrales de 900 Mwe pour lesquelles Framatome et Alsthom ont déjà fourni les devis. Malgré l’avantage que valait à la France l’antériorité de ses relations diplomatiques avec la Chine et le précepte de Zhou Enlai, « à conditions égales, préférence aux produits français »,  l’industrie française est encore mal connue et à peine implantée en Chine, malgré quelques affaires au début des années 1970 (1000 camions Berliet et 50 locomotives d’Alsthom), puis les contrats signés en 1973 et 1974  mais qui n’intéressent qu’un très petit nombre de sociétés  (Speichim-Technip et Heurtey). Grâce à la signature de ces contrats, en 1975 et 1976, la France a pu accéder au 4e rang des partenaires commerciaux avec la Chine. Mais dès l’achèvement des livraisons effectuées à ce titre, elle est retombée à une place médiocre. L’ambassadeur reproche aux  entreprises françaises de n’avoir  pas réussi à créer des courants réguliers pour des articles tels qu’aciers, machines ou produits chimiques, à l’inverse de leurs concurrents japonais et allemands. Malgré la signature de l’accord signé le 4 décembre 1978, entre Jean-François Deniau et son homologue Li Qiang, Claude Arnaud déplore que les Français ont été totalement incapables de profiter de ces avantages. Seuls jusqu’ici les efforts déployés dans le secteur pétrolier ont été récompensés par la signature d’un contrat de recherche sismique. L’ambassadeur reproche également aux sociétés industrielles françaises de ne pas savoir ou ne pas  vouloir se grouper d’abord entre elles, ni avec les banques, comme le font les Allemands. Sans parler de leur manque d’audace.  

Toutefois, en dépit de ces inconvénients, les premiers résultats de l’intense activité déployée depuis deux ans, commencent à apparaître : les exportations françaises pour les trois premiers mois de 1979 ont dépassé les 400 millions de francs, résultat équivalent à celui de 1976. Mais en mars 1979,  Deng Xiaoping décide  de « réajuster » l’économie, en révisant à la baisse les objectifs de croissance et en renonçant aux projets les plus ambitieux, notamment le projet de construction des deux centrales  nucléaires par la France. Cette décision est annoncée en juillet 1979 au ministre de l’Industrie André Giraud, lors de sa visite à Pékin. La France a tardé à fournir les devis, le projet est jugé trop cher, de plus l’accident de la centrale de Three Mile Island près de Harrisbourg en Pennsylvanie a attiré l’attention des Chinois sur les problèmes de sécurité auxquels ils n’avaient pas suffisamment réfléchi auparavant. Cette décision est confirmée en août par une lettre de Li Qiang ministre du Commerce extérieur à Jean-François Deniau. Cependant par un second échange de lettres entre les deux hommes, la France obtient l’engagement du gouvernement chinois que les autorités chinoises compétentes reprendraient contact avec les sociétés françaises dès que les conditions nécessaires à la construction de centrales seraient de nouveau réunies.

Claude Martin, chargé d’affaires  

Claude Arnaud quitte la Chine le 22 juillet 1979, laissant la direction de l’ambassade à son premier conseiller Claude Martin en qualité de chargé d’affaires, jusqu’à l’arrivée de son successeur Claude Chayet nommé le 5 octobre. Ce dernier attend la fin de la visite en France de Hua Guofeng premier ministre et président du Parti pour rejoindre son poste. Hua Guofeng entreprend un voyage en Europe du 15 octobre au 6 novembre. Il commence par la France, avant de se rendre en Allemagne et en Grande Bretagne. Les services de l’ambassade ; représentés par le premier conseiller Claude Martin et le deuxième conseiller Jean-François Nougarède également sinologue, ont concocté un solide programme qui fait l’objet des discussions  entre Hua Guofeng et le président Giscard d’Estaing. Pour mener à bien tous ces projets, au cours de l’année 1979, l’ambassade décide d’étendre son service commercial et son service scientifique et technique et donc d’augmenter ses effectifs. Par rapport au début des années 1960, les effectifs de l’ambassade ont triplé de volume et comptent désormais près de cent vingt personnes en 1979.

   

L’ère Deng Xiaoping et la diplomatie des contrats 1979 - années 2000

 Les années 1980 voient le triomphe de la politique de Deng Xiaoping et la mise à l’écart de Hua Guofeng et des maoïstes, sans toutefois empêcher des retours en arrières et des moments d’incertitude, notamment pour l’année 1981, et surtout à partir de 1986. Après le recul dû à la politique de réajustement en 1979, c’est le triomphe des Quatre modernisations et de l’ouverture sur l’étranger avec la signature de nombreux contrats, notamment avec la France.

Claude Chayet (22 novembre 1979-12 mars 1982)  

Le nouvel ambassadeur Claude Chayet est un familier de la Chine. Comme on l’a vu plus haut, c’est lui qui a été chargé par le général de Gaulle de préparer l’installation de l’ambassade où il a ensuite rempli les fonctions de Premier conseiller auprès de Lucien Paye jusqu’en 1966. Après avoir occupé plusieurs postes dont celui d’ambassadeur au Vietnam jusqu’en 1974, il revient donc en Chine pour la troisième fois, cette fois en qualité d’ambassadeur. Il prend ses fonctions le 22 novembre et le 26, en l’absence du ministre des Affaires étrangères Huang Hua, a un premier entretien avec le vice-ministre Zhang Wenjin qui a fait partie de la suite du président Hua Guofeng lors de son voyage en France au mois d’octobre. Le lendemain 27 novembre, il remet ses lettres de créance à Deng Yingchao, la veuve de Zhou Enlai, membre du Bureau politique et vice-présidente du Comité permanent de l’Assemblée Nationale Populaire. Cette dernière remplace le vieux maréchal Ye Jianying, président du Bureau permanent, qui est souffrant. Conformément à l’usage, le cérémonial  proprement dit, photo officielle comprise, est des plus brefs, à peine deux minutes. Au cours de l’entretien qualifié « d’amical » qui suit, le nouvel ambassadeur transmet  à son interlocutrice un message chaleureux de Valery Giscard d’Estaing. En retour, Deng Yingchao le prie de renouveler au président de la République les vifs remerciements du président Hua Guofeng et des autorités chinoises, pour l’accueil et les conditions de séjour en France qui lui ont été réservés. Ensuite la veuve de Zhou Enlai, s’étend  longuement sur la cérémonie d’inauguration à Paris de la plaque à la mémoire de son époux. Pour son dernier poste, les trois années que va passer Claude Chayet à Pékin sont riches d’événements et vont être marquées par une série de changements et de réformes au sein du pouvoir chinois. Quant au personnel de l’ambassade de France, outre le Premier conseiller Claude Martin, l’ambassadeur peut compter sur des sinologues de valeur : le deuxième conseiller Jean-François Nougarède et le premier secrétaire Gérard Chesnel, Jean-Pierre Lafosse (troisième puis deuxième secrétaires en 1981) et Sylvie Bermann troisième puis deuxième secrétaire en 1982), mais également un attaché de presse Nicolas Chapuis, remarquable sinologue qui après 1982 va faire une belle carrière en Chine à l’instar de Sylvie Bermann.

 Cette période est marquée par la course effrénée des puissances pour participer  à la modernisation du pays initiée par Deng Xiaoping et obtenir le plus de marchés dans ce nouvel eldorado. L’objectif des ambassadeurs est désormais beaucoup plus axé sur les buts économiques pour aider les dirigeants français et les entreprises à remporter des contrats, tout en cherchant parallèlement à développer les relations culturelles et scientifiques. C’est le début de l’aventure nucléaire avec la Chine qui se concrétise par la visite des présidents de la République, Valéry Giscard d’Estaing puis François Mitterrand, suivis de leurs ministres. L’ambassadeur et ses collaborateurs font des rapports essentiellement techniques pour préparer ces visites ou relater les résultats obtenus. Le nucléaire occupe la place principale, mais les autres industriels français remportent également d’autres contrats, dans l’aéronautique avec Airbus, dans les télécommunications avec Thomson-Alcatel. En 1980, dix-sept sociétés disposent d’antennes permanentes en Chine, la plupart étant basées à Pékin : Air-France, Brambilla-Cogros, BFCE, CFP-Total, CGE-Alsthom-Atlantique, Compagnie Générale de Géophysique, Compagnie Olivier, Control Data France, Creusot-Loire, Elf-Aquitaine, Office Général de l’Air OGA, Rhône-Poulenc, Sopromo, Speichim, Technip, Thomson-CSF, Groupe Renault. Ces bureaux « de fait » ne sont pas encore officiels et n’ont donc pas de statut, cependant, toutes les sociétés ont un délégué sur place.

L’ambassadeur et ses collaborateurs sont chargés également de développer les relations scientifiques et techniques avec la Chine, mais aussi les relations culturelles, particulièrement à partir des années 1980 avec Charles Malo, le premier conseiller Claude Martin qui sera ensuite ambassadeur, secondés par Nicolas Chapuis et d’autres agents. Tous, brillants sinologues, vont construire des relations privilégiées avec les milieux intellectuels chinois, écrivains, cinéastes qu’ils vont contribuer à faire connaître en France. La présidence de François Mitterrand semble connaître un nouvel âge d’or, jusqu’à ce que la Chine connaisse elle-même de graves difficultés à partir de 1986. Depuis 1977, les échanges culturels se sont multipliés et connaissent une croissance extrêmement rapide. Les enseignants français en Chine sont passés de deux en 1977 à trente-cinq en 1980. Les étudiants et spécialistes chinois accueillis en France dont le nombre était de cinquante en 1977 atteint  cinq à six cents en 1980. Enfin les missions scientifiques entre les deux pays qui comptaient moins de vingt personnes en 1977, passent à environ cent cinquante en 1980. Les colloques scientifiques se multiplient,  auxquels sont conviés des professeurs français, ainsi l’historienne Marianne Bastid invitée à un colloque international en octobre 1981 et reçue ensuite par l’Institut d’Histoire moderne de l’Académie des Sciences sociales de Chine. À l’université de Wuhan, il est décidé de prendre en charge l’enseignement en français d’un certain nombre de disciplines scientifiques (mathématiques, informatique, physique et biologie), auxquelles doit s’ajouter ensuite la gestion des entreprises. Toujours dans le même but de créer un noyau de scientifiques francophones entretenant des liens étroits avec les laboratoires français et qui deviendront ensuite les vecteurs des techniques et produits français en Chine.

Voyage de Giscard d’Estaing (15-19 octobre 1980) et mise en place du consulat général de Shanghai

Comme pour la visite de Georges Pompidou en 1973, toute la préparation du séjour incombe à l’ambassade et ses services, y compris le choix des cadeaux destinés aux principales personnalités chinoises. Le 15 octobre, en début d’après-midi, le couple présidentiel et quelques membres de leur suite font la visite incontournable de la Cité interdite, puis se rendent à l’ambassade de France où, à 17 heures, une réception est organisée par l’ambassadeur Claude Chayet et son épouse, en l’honneur des principales personnalités du monde chinois des sciences, des lettres, des arts et du sport. Le vice-premier ministre Fang Yi et le ministre de la Culture Huang Zhen sont également présents à cette réception. La journée se termine par un spectacle de ballet au Théâtre du Pont du Ciel. Valéry et Anémone Giscard d’Estaing suivis du couple Chayet, y sont accueillis par Hua Guofeng et ses principaux collaborateurs accompagnés de leurs épouses. C’est un ballet français, « Sylvia » de Leo Delibes, qui leur est offert par la troupe du Ballet Central de Chine. Le troisième et dernier jour à Pékin, vendredi 17 octobre, commence à 10 heures par la réception de la communauté française dans le grand salon de l’ambassade de France. Puis le président quitte l’ambassade pour se rendre au Palais de l’Assemblée où l’attend Deng Xiaoping à 11 heures, pour un entretien en tête à tête.

La visite du président constitue une étape importante dans le renforcement de la représentation officielle française en Chine. Jusqu’alors elle n’était assurée que par l’ambassade. Un accord consulaire est signé entre les deux ministres des Affaires étrangères, dont le principe a été convenu lors de la visite du président Hua Guofeng à Paris. Un consulat général est installé à Shanghai et est confié à Claude Ambrosini, deuxième secrétaire de l’ambassade. En contrepartie, les Chinois sont  autorisés à établir un consulat à Marseille, avec compétence sur neuf départements y compris la ville de Lyon, tête de pont pour les échanges entre France et Chine. Cette extension répond aux besoins nés de l’accroissement des échanges, économiques, culturels et touristiques, qui s’est traduit  par le doublement en 3 ans des effectifs de la communauté française passée de 425 personnes au 1erjanvier 1977, à 870 au 1er janvier 1980. Le mardi 21 octobre au matin, a lieu l’inauguration du consulat général de Shanghai, en présence de Jean François-Poncet ministre français des Affaires étrangères et de l’ambassadeur Claude Chayet qui a présidé la cérémonie. Le président Giscard d’Estaing et sa suite qui ont effectué un petit périple à Lhassa, n’arrivent qu’en début d’après-midi. Les Chinois mettent à la disposition de la France la Villa Basset.  

Mais après l’élection de François Mitterrand à la présidence de la République en mai 1981, Pékin s’irrite peu à peu des voyages que les membres du Gouvernement français effectuent dans des pays voisins, en ignorant la capitale chinoise. C’est surtout à l’égard de la politique française en Indochine, que les dirigeants chinois manifestent une appréhension particulière. La Chine estime qu’il s’agit d’une question fondamentale qui touche directement sa sécurité. L’annonce de la reprise de l’aide financière de la France au Vietnam décidée par le ministre des Affaires étrangères Claude Cheysson, qui va précisément à l’encontre de la stratégie chinoise d’isolement du « petit hégémonisme »,  déclenche une campagne de presse sans précédent depuis l’établissement des relations diplomatiques. À cela vient s’ajouter l’affaire Li Shuang  qui ne fait qu’envenimer les relations entre les deux pays et écourte le séjour officiel en Chine, du ministre du Commerce extérieur Michel Jobert. Le 6 novembre, il arrive à Pékin pour discuter des relations commerciales entre la France et la Chine, et notamment le projet d’achat des deux centrales nucléaires promis par les Chinois depuis 1980. Mais au même moment, il se trouve mêlé malgré lui à l’affaire Li Shuang. Un jeune documentaliste français de l’ambassade âgé de 23 ans, Emmanuel Bellefroid, alors qu’il est déjà marié, a promis le mariage à une jeune peintre de 24 ans, Li Shuang, qui fait partie du  groupe d’artistes contestataires « Xing-Xing » (Les Etoiles). La jeune femme vient vivre chez son « fiancé » dans le quartier diplomatique, ce qui est formellement interdit pour les Chinois. Le 9 septembre 1981, elle est arrêtée par la police chinoise, puis deux mois plus tard condamnée à deux ans de « rééducation par le travail ». Michel Jobert présent à ce moment à Pékin, qualifie de « très déplorable » cette violation des droits de l’homme, et demande à rencontrer Deng Xiaoping et Zhao Ziyang. On lui fait comprendre que c’est une affaire purement intérieure, et qu’il n’a pas à s’en mêler. Il annule alors une conférence de presse et les entretiens qu’il devait avoir avec ses homologues chinois et, le 10 novembre, repart précipitamment en France. Deux semaines après le scandale Li Shuang et la visite ratée de Jobert, une mission d’inspection envoyée par le ministère des Relations extérieures se rend en Chine pour interroger l’ambassadeur et ses collaborateurs. Suite à son rapport, début janvier, Claude Chayet est rappelé. Ce rappel, jugé injuste par beaucoup, serait plutôt de nature politique et la conséquence de la nomination de Chayet par Valéry Giscard d’Estaing, François Mitterrand préférant avoir des hommes à lui. Avant son départ, l’ambassadeur a cependant la satisfaction d’assister à la présentation de Carmen, l’opéra de Bizet, pour lequel huit experts français ont travaillé à Pékin et en France pendant plusieurs mois. La première a lieu le 1er janvier 1982 au théâtre du Pont du Ciel et connaît un succès retentissant. Une nouvelle fois, le Premier conseiller Claude Martin prend la direction de l’ambassade jusqu’à l’arrivée au début du mois de juin 1982 du nouvel ambassadeur Charles Malo, désigné un mois plus tôt.

Charles Malo (21 juin 1982-26 juillet 1986) et le voyage de François Mitterrand 3-7 mai 1983  

La nomination de Malo n’est pas fortuite. Charles Malo est l’un des meilleurs spécialistes de la Chine, chargé du consulat de Tianjin au début des années 1950,  plusieurs fois en poste à Pékin sous Étienne Manac’h et Claude Arnaud, où il a occupé les fonctions de Premier conseiller et de chargé d’Affaires en leur absence. Lorsque Charles Malo arrive à Pékin, l’année 1982 se caractérise par de profondes réformes constitutionnelles, le XIIe congrès en étant l’aboutissement avec de nouveaux statuts pour le Parti,  mais surtout l’abandon des thèses du gauchisme, et la priorité donnée au développement économique. C’est le triomphe de Deng Xiaoping et ses alliés Hu Yaobang et Zhao Ziyang. Les années 1982-1983 constituent un nouvel âge d’or dans les relations franco-chinoises qui se caractérisent par la venue du président François Mitterrand du 3 au 7 mai, précédé par Claude Cheysson et Louis Mermaz.      

Auparavant, à l’occasion de l’inauguration d’un ordinateur offert par la France à l’université de Wuhan, une délégation de cinq personnes de la Direction générale des relations culturelles, scientifiques techniques (DGRCST) est invitée à Pékin du 9 au 22 décembre 1982 par le ministère chinois de l’Éducation pour préparer la prochaine venue du président de la République et les commissions mixtes culturelles et scientifiques qui doivent se tenir en Chine durant l’année 1983 (la première s’est réunie à Paris en 1981). Charles Malo demande aux membres de la délégation de « vendre » aux autorités chinoises le projet d’enseignement du français à la Télévision chinoise, initié en 1979 entre Valery Giscard d’Estaing et Hua Guofeng, et insiste sur le déclin de la langue française en Chine. D’autre part, l’ambassadeur et ses collaborateurs conseillent « que la future visite du président de la République soit accompagnée d’un certain nombre d’actions pour en rehausser l’éclat » (ce sera une exposition d’œuvres de Picasso et de photographies de Robert Doisneau). Ils proposent en outre, avant la venue de François Mitterrand en Chine, d’inviter en France un petit groupe d’intellectuels chinois prestigieux, mais seuls sont invités,  Ding Ling, la très célèbre romancière condamnée comme droitière en 1957, réhabilitée en 1978, porte‑parole avec Ba Jin des aspirations de libération intellectuelle, et Liu Binyan essayiste et critique.

Durant l’année 1982 et au début de l’année 1983, les échanges culturels et artistiques ont été relativement nombreux entre la France et la Chine, de nombreux musiciens et le mime Marceau qui a donné 19 représentations du 2 au 22 septembre à Pékin, Tientsin, Shanghai et Nankin. En ce début d’année 1983, une commission vient d’être constituée auprès du gouvernement chinois pour la préservation des ruines et la reconstruction de quelques bâtiments les plus prestigieux de l’ancien Palais d’Été détruit par les troupes françaises et britanniques lors des guerres de l’Opium. Des responsables ont approché l’ambassade pour demander si la France était d’accord pour y participer, en offrant des reproductions photos des 40 peintures sur soie qui se trouvent à la Bibliothèque nationale de Paris.

Le voyage de François Mitterrand se déroule du 3 au 7 mai 1983. Deux avions sont nécessaires pour transporter le président et les nombreux ministres et personnalités qui l’accompagnent, y compris le matériel nécessaire à ce voyage, matériel de transmission, médical et sanitaire, cinq caisses de cadeaux pour les autorités chinoises, une caisse de films pour l’ambassade réclamés par le Premier conseiller Claude Martin. Sans oublier toute la restauration : trois cartons de champagne, deux cartons de Bordeaux, un carton de digestifs, et six caisses de l’intendance du Palais de l’Élysée renfermant navarins, poulardes, champignons, fromages, tourtes glacées aux noisettes, petits fours variés, et pour finir la vaisselle aux armoiries de la République, l’argenterie et tous les ustensiles de cuisine indispensables. En effet, la résidence de l’ambassadeur ne disposant pas de suffisamment de vaisselle, les présidents français sont obligés de tout apporter de France. Jusqu’à Valéry Giscard d’Estaing, les services de table et l’argenterie venaient de l’Élysée. Mais par suite de trop de casse, le président décida que c’était le Quai d’Orsay qui prêterait sa vaisselle, beaucoup moins coûteuse. Charles Malo est chargé d’accompagner le président dans tous ses entretiens avec les autorités chinoises et ses déplacements en province, tandis que ses collaborateurs se chargent des ministres en fonction de leurs compétences. Le 5 mai est signé un mémorandum sur la coopération nucléaire pour la construction des quatre tranches de la future centrale de Canton (Daya Bay) entre EDF et Framatome pour le nucléaire, et l’industrie britannique GEC pour le conventionnel. La France obtient également la mise en place sur la principale chaîne nationale, à partir d’octobre 1984, d’un programme d’enseignement du français (trente-neuf épisodes de 15 minutes). Mais elle doit se charger du montage complet d’un studio d’enregistrement totalement à ses frais, ainsi que l’envoi de documents, manuels, dictionnaires, assorti du concours d’un spécialiste français (un professeur sera mis à la disposition de la Télévision chinoise), ainsi que de la formation des personnels chinois de l’enseignement du français à la Télévision. Pour clore cette journée, un dîner de cent dix couverts est offert à l’ambassade de France par le président en l’honneur de Zhao Ziyang.

Le président est ensuite relayé dans les années qui suivent jusqu’à 1986, par la quasi-totalité de ses ministres qui viennent en Chine dans l’espoir de conclure des contrats. Visites toujours supervisées et organisées par l’ambassade. Tandis que, réciproquement, de nombreuses délégations chinoises font le voyage en France. L’année 1984 débute sous le signe du 20e anniversaire de l’établissement des relations diplomatiques entre la France et la Chine auquel assistent Gérard Schwartzenberg, secrétaire d’état à l’Éducation nationale et Louis Mexandeau, ministre des Postes que Charles Malo héberge à l’ambassade.

Du 9 au 16 novembre 1984, l’ambassadeur reçoit Danièle Mitterrand,  en  visite privée,  pour marquer les bonnes relations entre la France et la Chine. Charles Malo s’entend avec le directeur par intérim d’Europe occidentale du Waijiaobu, Jiang Enzhu, pour l’organisation du séjour de l‘épouse du président : trois jours à Pékin, une journée à Xian, Shanghai, Suzhou, Guilin et Canton, avant le retour sur Pékin et le départ pour Hong Kong. Charles Malo accompagne Mme Mitterrand dans toutes ces villes ainsi que lors des entretiens avec les personnalités qu’elle a souhaité rencontrer : le Premier ministre Zhao Ziyang, Deng Xiaoping et Hu Yaobang, Deng Yingchao la veuve de Zhou Enlai, et Wang Guangmei veuve de Liu Shaoqi, ainsi que Deng Pufang, le fils de Deng Xiaoping, vice-président des handicapés de Chine.

Fin 1984, La présence française en Chine s’est sensiblement étoffée par rapport au début des années 1980. En 1982-1983, la communauté française est évaluée à environ 680 personnes, dont 569 sont immatriculées à Pékin, et trente-sept au consulat de Shanghai. En dehors des soixante-cinq agents de l’ambassade et de leur famille (cent vingt personnes en tout) elle est composée des représentants des sociétés françaises présentes à Pékin, Shanghai ou Canton, de techniciens et d’ingénieurs travaillant sur des chantiers situés en divers points du territoires chinois, d’enseignants, d’experts, d’étudiants (boursiers du gouvernement chinois ou libres) et de trois journalistes de l’AFP.

Le nombre des entreprises, banques, sociétés d’ingénierie, ensembliers, sociétés de commerce international, qui ont des représentations commerciales permanentes est passé de dix-sept en 1980 à trente-huit fin 1984, sur un total de trois cents sociétés étrangères : de grands ensembliers (Speichim, Technip) et prestataires de service (CGC), des sociétés de commerce international « généralistes » (Sogexport, Brambilla, Olivier), ou plus spécialisées (Sopromo, Comef) ; des fournisseurs d’équipement (CGE, Alsthom, CGR, Creusot-Loire, Thomson-CSF) ; des fournisseurs et prestataires divers, Schlumberger, Péchiney, Framatome, Citroën, Office Général de l’Air (OGA), Sanofi, Roussel-Uclaf, Rhône-Poulenc notamment. Il faut y ajouter les principales banques françaises, présentes à Pékin mais aussi dans certaines grandes villes de province (Shanghai, Canton, ZES de Shenzhen) : BNP, Paribas, Indosuez, Crédit Lyonnais et la Société générale, et la BFCE (cette dernière n’ayant qu’un représentant partiel à Pékin seulement), auxquelles doit venir s’ajouter le Crédit Agricole[2]. En 1982-1983, la communauté française est évaluée à environ 680 personnes, dont 569 sont immatriculées à Pékin, et trente-sept au consulat de Shanghai[3]. En dehors des soixante-cinq agents de l’ambassade et de leur famille (cent vingt personnes en tout) elle est composée des représentants des sociétés françaises présentes à Pékin, Shanghai ou Canton, de techniciens et d’ingénieurs travaillant sur des chantiers situés en divers points du territoires chinois, d’enseignants, d’experts, d’étudiants (boursiers du gouvernement chinois ou libres) et de trois journalistes de l’AFP.

 

Le temps des crises et la diplomatie du compromis suivie de la réconciliation 1986 - années 2000

Michel Combal (septembre 1986-janvier 1989)

À la mi-juillet 1986, l’ambassadeur Charles Malo est rappelé de Pékin pour d’obscures raisons politiciennes et est envoyé au Portugal. En attendant l’arrivée du nouvel ambassadeur, le premier conseiller Jean-Paul Réau est chargé d’affaires avant de rejoindre ensuite l’administration centrale. C’est Michel Combal, le directeur d’Asie-Océanie qui demande à prendre la direction de l’ambassade de Pékin. Il prend ses fonctions le 20 septembre. Il ne connaît rien à la Chine mais trouve à l’ambassade des spécialistes et éminents sinologues, notamment Paul Jean-Ortiz, Hervé Ladsous, Maryse Daviet, Jean-Claude Poimboeuf tout juste arrivé au mois de juin. À son arrivée, la situation de la Chine est tout à fait satisfaisante grâce aux résultats des réformes entreprises depuis 1979 par Deng Xiaoping. Il en est de même pour les relations franco-chinoises qui laissent entrevoir des perspectives extrêmement encourageantes pour la coopération intellectuelle, scientifique et surtout commerciale entre les deux pays. Trois jours après sa prise de fonction,  le 23 septembre, il assiste à la signature des contrats de vente de la centrale nucléaire de Daya Bay, en présence du Premier ministre Li Peng et, du côté français, un  pool de cinq banques associées à EDF et Framatome. Le 29 septembre, il remet ses lettres de créance à Ulanfu, vice-président de la République, le président Li Xiannian étant trop âgé. Du 26 au 28 octobre, il se rend à Shanghai où il est accueilli et hébergé par le consul général Patrick Bonneville. Est en jeu la construction du métro de Shanghai. Il rencontre les principales autorités de la ville, dont le maire et futur président Jiang Zemin, ainsi que les représentants des milieux d’affaires français. Il visite le chantier naval de Hudong où travaillent en coopération avec des entreprises chinoises un certain nombre d’entreprises françaises. Michel Combal est persuadé que la décision de la construction du métro de Shanghai, se fera à l’ambassade et sera confiée aux entreprises françaises. Il refuse d’écouter les avertissements de Patrick Bonneville puis de Pierre Barroux qui lui succède à Shanghai, qui ne cessent d’envoyer des télégrammes d’alerte à l’ambassade pour prévenir que les Allemands vont l’emporter.    

Mais la situation politique de la Chine se dégrade à la fin de 1986, le mécontentement des étudiants et des intellectuels n’a cessé de croître et s’est traduit par de violentes manifestations durement réprimées par les conservateurs revenus au pouvoir avec l’assentiment de Deng Xiaoping qui craint une dérive trop libérale de la part des réformateurs. En conséquence, en  1987, Hu Yaobang le secrétaire général du Parti est mis à l’écart, suivi en 1988  par le Premier ministre Zhao Ziyang,  ainsi que bon nombre d’intellectuels et d’autres personnalités du parti réformateur. Dans le même temps en France, en 1988, après la réélection de François Mitterrand et le retour de Roland Dumas au ministère des Affaires étrangères, sous prétexte que plusieurs contrats ont échoué, notamment celui du métro de Shanghai, on fait porter la responsabilité de l’échec sur Michel Combal et on rappelle à l’ambassade Charles Malo qui avait été déplacé au Portugal.

Charles Malo (janvier 1989-juillet 1990)  

Charles Malo revient à Pékin début janvier 1989. En réalité, c’est le directeur d’Asie-Océanie, Claude Martin, qui a été pressenti pour le poste, mais il est occupé avec les négociations sur le Cambodge que Roland Dumas tient absolument à mener à leur terme, et donc ne peut quitter le ministère dans l’immédiat. À Pékin, le 15 avril 1989, Hu Yaobang décède subitement d’une crise cardiaque. Cet événement est le déclencheur d’une crise qui va durer sept semaines, du 15 avril au 4 juin. À l’ambassade de France, Jean-Claude Poimboeuf, deuxième puis premier secrétaire, chargé de la politique intérieure chinoise, va rendre compte au ministère de tous les événements qui vont suivre, jusqu’à son départ, la veille du 3 juin 1989 et des tragiques événements de Tian’anmen. Après les massacres, Charles Malo fait rapatrier de 1000 à 2000 ressortissants français qui désirent quitter la Chine et fait affréter deux avions d’Air France à cet effet. Charles Malo quitte la Chine au mois de juillet 1990, laissant la direction de l’ambassade au premier conseiller Gérard Chesnel, en attendant l’arrivée de Claude Martin.

Claude Martin (2 décembre 1990-1993)  

Malgré la mise de la Chine au ban des nations dans un premier temps, aucun des pays occidentaux ne veut perdre ses chances de parts de marché dans le pays. Les négociations sur le Cambodge terminées, Claude Martin prend la direction du poste de Pékin le 2 décembre 1990 des mains de Gérard Chesnel. L’ambassadeur remet ses lettres de créance le 18 décembre au président de la République, le maréchal Yang Shangkun en compagnie de ses collaborateurs, Nicolas Chapuis et Gérard Chesnel, les 1er et 2e secrétaires Jean-Marin Schuch et Yves Bertin, la consule Régine Louis, le conseiller Christian Charpy, l’attaché militaire le lieutenant-colonel Brisset, le conseiller scientifique Michel Bidaud, et l’attaché commercial Francis Géronimi. Claude Martin a été  choisi, non seulement pour ses compétences et sa grande connaissance du pays, mais surtout parce que de graves difficultés attendent la France au point de vue diplomatique. François Mitterrand a besoin d’un homme d’une très grande expérience qui connaît parfaitement les dirigeants chinois. En effet, après les événements de Tian’anmen, des sanctions ont été prises au niveau européen dont la liste a été rédigée par Claude Martin lui-même qui, en outre, a facilité l’exfiltration puis l’accueil des dissidents chinois en France. En conséquence, l’accréditation du futur ambassadeur par les autorités chinoises se fait attendre, certains à l’instar de Li Peng y étant très réticents. Claude Martin est tout à fait conscient de ces difficultés et sait que sa tâche sera délicate pour retrouver la confiance de la Chine. D’autant plus qu’au sein du gouvernement français, les partisans de la vente d’armes à Taiwan ont profité de la situation en Chine pour se tourner vers l’île, désormais seule vraie démocratie à leurs yeux. Roland Dumas en avertit l’ambassadeur qui va subir de plein fouet l’orage déclenché par la vente des frégates à Taiwan suivie en outre de celle des Mirage et des missiles. Le 22 décembre, il est convoqué avec son conseiller Gérard Chesnel pour la vingt-cinquième fois au ministère des Affaires étrangères. L’ambassadeur est prêt au pire et s’attend à être expulsé, ainsi que tous les Français de Chine, et obligé de fermer l’ambassade de France. Le vice-ministre leur annonce que la France ayant violé tous ses engagements, la Chine a décidé de lui imposer des sanctions, dont la première est la fermeture du consulat général de Canton mis en place un an auparavant, suivie de l’annulation des contrats déjà signés par plusieurs sociétés françaises ou sur le point de l’être. Tous les pourparlers en cours sont suspendus et les ministères chinois concernés font appel aux concurrents d’autres pays dans des domaines où ils n’étaient guère présents. La deuxième tranche des centraux téléphoniques qui devaient être installés par Alcatel au Hunan, Henan et Hebei, est confiée à des entreprises allemandes ou canadiennes. Le métro de Canton, pour lequel GEC-Alsthom semblait bien placé, est attribué également à l’industrie allemande. Tout comme la seconde tranche de la centrale de Guanzhou, à Ling Ao, voire les équipements de celle de Tianhuanping. Paul Jean-Ortiz, la mort dans l’âme, est obligé de fermer le consulat général de Canton le 1er janvier 1993. Pour finir, Claude Martin et ses collaborateurs ne sont même plus reçus par les autorités chinoises. Claude Martin est rappelé en novembre 1993. Gérard Chesnel le Premier conseiller prend la direction de l’ambassade en tant que chargé d’affaires durant deux mois, jusqu’à l’arrivée du nouvel ambassadeur François Plaisant.

François Plaisant (janvier 1994-septembre 1996)  

François Plaisant arrive le 4 janvier 1994. Bien que n’étant pas sinologue, mais ayant dirigé plusieurs ambassades, outre sa mission d’observation et d’information, on attend surtout de lui qu’il renoue officiellement le dialogue avec les autorités chinoises afin de « reconstruire des relations plus confiantes », développer à nouveau les relations économiques, et sur le plan culturel et scientifique, « poursuivre la politique de redéploiement et de restructuration ». Il trouve auprès de lui une équipe expérimentée, le Premier conseiller Gérard Chesnel qui repart à la fin de l’année 1994 (remplacé par Pierre Barroux), et deux premiers secrétaires sinologues Paul Jean-Ortiz jusqu’en 1995 et Olivier Richard jusqu’en 1996. À l’occasion du 30e anniversaire de la reconnaissance de la Chine par le général de Gaulle, Jacques Chirac décide d’envoyer trois émissaires notoires Alain Peyrefitte, l’amiral Philippe de Gaulle et l’ancien ambassadeur Claude Chayet (alors que pour le 20eanniversaire le gouvernement de François Mitterrand n’avait délégué que des ministres de moindre importance). Le 12 janvier 1994, deux semaines avant le 30e anniversaire, un communiqué commun est publié. Il annonce le rétablissement de relations normales entre la Chine et la France, qui confirme son engagement de ne plus vendre d’armes offensives à Taiwan et réaffirme une fois de plus que l’île « rebelle » fait partie de la Chine. Pour consacrer la reprise officielle des relations, du 7 au 10 avril, le Premier ministre Édouard Balladur fait le voyage en Chine et est accueilli par l’ambassadeur François Plaisant. Il est accompagné du ministre des Affaires étrangères Alain Juppé et du ministre du Commerce extérieur, Gérard Longuet.

Les diplomates des années 2000

Pierre Morel (janvier 1997-2002)

François Plaisant ayant quitté la Chine le 9 septembre 1996, est remplacé par Pierre Morel qui arrive au mois de janvier 1997. Il est assisté du ministre-conseiller, Patrick Bonneville, consul général à Shanghai de 1985 à 1987. Du 15 au 18 mai 1997,  Pierre Morel accueille Jacques Chirac. La venue du président français est ressentie dans tout le pays comme un très grand événement. C’est en effet la première visite d’un chef d’État occidental depuis la tragédie de Tian’anmen en 1989. Le président de la République française est accueilli avec les plus grands honneurs et surtout avec la plus grande courtoisie et amabilité par le président Jiang Zemin. Comme il l’avait fait quelques années plus tôt avec Roland Dumas, ce dernier déclare à son hôte qu’il est un grand admirateur de la culture française, qu’il a lu de nombreux auteurs français tels qu‘Alphonse Daudet, Victor Hugo, Alexandre Dumas dont il a particulièrement apprécié « Le Comte de Montecristo », et Romain Rolland. Il avoue même qu’il a appris et chanté « la Marseillaise » quand il était au lycée ! Le 16 mai 1997, Jacques Chirac signe avec Jiang Zemin, un « Partenariat global », dans les domaines de la coopération  économique, industrielle, financière et autres. À cet égard, sont conclus des accords de coopération ainsi que des contrats commerciaux, notamment la commande de 30 Airbus pour un montant de 7,5 milliards de francs. La déclaration dénonce au nom de la multipolarité « toute tentative de domination dans les affaires internationales », ceci visant surtout les États-Unis. D’autre part, ce texte affirme que « les efforts tendant  à promouvoir […] les droits de l’Homme doivent s’exercer dans le respect […] de (leur) universalité […] tout en tenant pleinement compte des particularités de chacun ». Jacques Chirac qui plaide en faveur du développement de l’état de droit en Chine salue sa volonté d’adhérer à la Convention internationale sur la protection des droits économiques, sociaux et culturels, ainsi qu’à la Convention sur les droits civils et politiques que la Chine a également signée. Mais en revanche, le président français n’aborde que très discrètement et avec la plus grande prudence le sort des dissidents chinois emprisonnés depuis 1989.

Après avoir rétabli en 1997 le consulat de Canton supprimé unilatéralement par les Chinois quatre ans plus tôt suite à l’affaire des frégates et des Mirage vendus à Taiwan, en 1998 la France met en place un consulat à Wuhan, avec laquelle des liens étroits ont été liés dès 1980, notamment avec l’université, partenaire d’un ambitieux programme de coopération en mathématiques, suspendu en juin 1989 après les événements de Tian’anmen, mais qui dispose d’un des meilleurs départements de français de Chine. Depuis 1992, une usine Citroën s’y est également implantée, en partenariat avec le constructeur automobile local Donfeng, après l’échec de Peugeot à Canton. C’est François Sastourné, secondé par Olivier Guyonvarch, qui est chargé de procéder à son ouverture. Wuhan est l’une des villes chinoises où le plus d’entreprises françaises sont présentes. Après PSA‑Peugeot‑Citroën implantée depuis 1992, plusieurs sociétés vont suivre son sillage dans les années suivantes. En 2012-2014, on en dénombre quatre-vingt-dix, Renault, L’Oréal, Eurocopter, Société Générale, Pernod-Ricard, Seb, Alstom, Total, Alcatel, etc. La ville s’est en outre jumelée avec Bordeaux.

Jean-Pierre Lafon (2002-juillet 2004)

En 2002  Jean-Pierre Lafon succède à Pierre Morel.  Ne parlant pas le mandarin,  il est épaulé par une excellente équipe de sinisants, Paul Jean-Ortiz, Thierry Mathou, Frédéric Laplanche, Jean-Raphaël Peytregnet, et quelques énarques Martin Briens, Emmanuel Lenain, Fabrice Mauriès. Dès son arrivée, Jean-Pierre Lafon met en route la construction de la nouvelle ambassade qui était en suspens depuis des années. En 1995, les Chinois avaient en effet octroyé à la France un bail à long terme sur un terrain qu’ils pouvaient reprendre au bout de 6 ans si rien n’avait été entrepris. La nouvelle ambassade ouvrira ses portes le 28 octobre 2011. En avril 2003, la Chine est victime d’une épidémie de SRAS qui se concentre sur trois villes, Pékin, Hong Kong et Hanoi, et qui touche plus de 3000 personnes. Le Premier ministre Jean-Pierre Raffarin doit venir en Chine, pour signer un contrat concernant 130 Airbus. L’ambassadeur est convoqué en compagnie du premier secrétaire Thierry Mathou par la vice-ministre Mme Wu Yi pour savoir si Jean-Pierre Raffarin maintient sa visite. Tous les autres chefs d’État et de gouvernement l’ont annulée, notamment le Premier ministre de Singapour et le chef d’État italien. L’ambassadeur répond que le Premier ministre est totalement solidaire de la Chine dans cette épreuve et qu’il maintient sa visite. En même temps, il s’empresse d’avertir Paris par télégramme que si Raffarin ne vient pas, le contrat prévu pour les 130 Airbus ne sera pas signé. Le contrat est signé le 24  avril 2003. Jean-Pierre Lafon est également à l’origine du retour de l’Institut Pasteur à Shanghai après 50 ans d’absence. Ayant été nommé Secrétaire général du Quai d’Orsay au mois de juillet 2004, Jean-Pierre Lafon quitte Pékin au mois d’août.  

Philippe Guelluy (septembre 2004-2007)  

Philippe Guelluy succède à Jean Pierre Lafon en septembre 2004. Un mois à peine après sa prise de fonction, il accueille Jacques Chirac. Le président qui a déjà fait le voyage en octobre 2000 à l’invitation de Jiang Zemin et a visité Yangzhou ville natale de ce dernier, revient du 9 au 13 octobre à Pékin. Il est accompagné d’une cinquantaine de chefs d’entreprise et de quatre ministres. Une vingtaine de contrats sont signés au Palais du Peuple pour un montant d’environ 4 milliards de francs. Alsthom obtient une grosse part du gâteau avec 1,4 milliard de francs, dont 1 milliard pour la livraison de trains régionaux et de locomotives, et 357 millions pour les équipements hydroélectriques de trois centrales à pompage. Mais une déception cependant, l’entreprise n’a pu vendre le TGV, à l’instar d’Airbus pour l’A380 et Areva pour l’EPR. En revanche PSA-Peugeot-Citroën et son associé Dongfeng ont décidé la construction d’une nouvelle usine à Wuhan. Mais ce n’est pas tout. Pour pallier de nouvelles épidémies telles que le SRAS, sur les conseils d’Alain Mérieux, le président Chirac signe un accord de coopération entre la France et la Chine pour la prévention et la lutte contre les maladies infectieuses émergentes, qui doit aboutir à la construction d’un laboratoire P4 à Wuhan et la collaboration entre scientifiques des deux pays.

Hervé Ladsous (2007-2010)

Le nouvel ambassadeur connaît déjà la Chine. Il a été vice-consul puis consul adjoint au consulat général de Hong Kong de 1973 à 1975, puis deuxième conseiller à l’ambassade de France à Pékin de 1983 à1986, sous la direction de Charles Malo. Fin décembre 1983, ce dernier parti en congé pour les fêtes de fin d’année, ainsi que le Premier conseiller Claude Martin, Hervé Ladsous a pris  la direction de l’ambassade en tant  que chargé d’affaires. Il est donc bien familiarisé avec l’ambassade.    

Du 25 au 28 octobre 2006, il accueille Jacques Chirac accompagné d’une cinquantaine de dirigeants d’entreprises et qui réussit à vendre 150 Airbus A320. Au printemps 2008, les relations franco-chinoises qui étaient au beau fixe, sont perturbées en raison de l’agitation tibétaine et de l’approche des Jeux Olympiques. La jeune athlète chinoise handicapée qui porte la flamme olympique est agressée en plein Paris, ce qui suscite un tollé général en Chine. La réception du Dalai Lama par Nicolas Sarkozy aggrave encore plus la situation à l’hiver 2008, sans compter la crise financière. L’ambassade est obligée de négocier longuement avec les responsables chinois pour reprendre des relations normales. Hervé Ladsous est secondé étroitement par son ministre-conseiller Nicolas Chapuis, assisté du deuxième secrétaire Emmanuel Loriot, chargé des questions politiques et bilatérales, et d’Erkki Maillard conseiller pour les affaires stratégiques. Les dirigeants français et chinois acceptent de se parler au somment du G20 qui se tient à Londres en avril 2009. Cependant, ce climat de défiance entre la France et la Chine n’a pas entravé les négociations d’EDF qui en 2008 et 2009 conclut deux participations stratégiques : constitution d’un joint-venture avec son partenaire traditionnel du Guangxi le groupe CGNPC (constructeur et exploitant de Daya Bay et de Ling Ao) pour construire et exploiter à Taishan, dans le sud, le premier EPR chinois sur le modèle de Flamanville, et l’entrée dans le capital de la centrale à charbon de Sanmenxia dans le Henan. C’est aussi la montée en puissance d’un futur réacteur franco-chinois de 1000 Mw de 3e génération, le CPR‑1000 issu de la lignée Daya Bay/Ling Ao destiné à devenir l’un des fers de lance de la France et de la Chine à l’exportation. « La relation franco-chinoise est pionnière » déclare l’ambassadeur Hervé Ladsous. Malgré l’accident de Fukushima, la Chine, fortement dépendante du charbon et qui émet des quantités considérables de gaz à effet de serre, ne remet pas en cause le programme nucléaire qu’elle est en train de mettre en place grâce à l’aide des entreprises françaises Areva et EDF. En 2010, France et Chine ont décidé d’établir un partenariat couvrant l’ensemble des étapes du cycle du combustible nucléaire, et en 2015 ont adopté une déclaration conjointe sur la coopération nucléaire civile.

De Sylvie Bermann 2011 à Bertrand Lortholary 2023  

En mars 2011, Sylvie Bermann après avoir été vice-consule à Hong Kong de 1979 à 1980, puis occupé le poste de deuxième puis troisième secrétaire à l’ambassade au début des années 1980, revient à Pékin comme première femme ambassadeur jusqu’en 2014. Elle est remplacée par Maurice Gourdault-Montagne lequel cède la direction de l’ambassade en juillet 2017 à Jean-Maurice Ripert suivi de Laurent Bili à l’été 2019. Ce dernier est confronté à l’épidémie de Covid. Il quitte la Chine en 2022 et est remplacé par Bertrand Lortholary, auparavant directeur d’Asie au ministère.

À l’heure actuelle, l’ambassade de France à Pékin est l’une des plus importantes parmi les 163 présentes dans le monde avec un personnel extrêmement nombreux venu de tous les horizons, et qui ne se limite plus aux agents du Quai d’Orsay et aux militaires comme aux époques précédentes. Elle devance même celle de Washington. Outre l’ambassade à Pékin, la France est présente dans quatre consulats, après ceux de Shanghai ouvert en 1980 par Claude Ambrosini qui rouvre également celui  de Canton en 1997, et celui de Wuhan mis en place en 1998 par François Sastourné, en novembre 2006 est ouvert celui de Chengdu par Jacques Dumasy, initialement conseiller commercial et chef des services d’expansion économique à Pékin de 1993 à 1997. Le dernier en date est celui de Shenyang (ancienne Mukden) mis en place en octobre 2008 par René Consolo dans le Nord-Est de la Chine et qui couvre les provinces du Liaoning, Jilin et Heilongjiang.

Notes

  1. 李鴻章 Li Hongzhang
  2. Visites en France : 16-25 mai,  mission de machinisme agricole conduite par le vice-ministre Xiang Nan ; 26mai-12 juin, le vice-ministre de la Commission du Plan Gu Mu ; 19 juin-30 juin, mission sidérurgique conduite par Tang Ke ministre de la métallurgie ; 30 août-13 septembre mission agricole conduite par Wang Li et le vice-ministre de l’Agriculture Li Yuzhen ; 20 septembre-3 octobre Guo Weicheng vice-ministre des Chemins de Fer ; 14-21 octobre, Fang Yi vice-Premier ministre  responsable du secteur scientifique ; 8 novembre-6 décembre, Qian Min ministre du 4eministère de l’Industrie mécanique ; 18-23 novembre,  Zhou Zilian, ministre du 1er ministère de l’Industrie mécanique. Visites en Chine : 30 juillet-4 août, délégation de la Commission des Affaires culturelles, familiales et sociales de l’Assemblée nationale ;  29 octobre-2 novembre, Fouchier secrétaire d’Etat auprès du ministre de l’Agriculture ;  29 octobre-6 novembre,  D’Ornano, ministre de l’Environnement et du cadre de vie ; 18-30 novembre, Segard, secrétaire d’Etat aux PTT.