Il était une fois... les relations France-Chine

De Histoire de Chine
Révision datée du 28 février 2024 à 04:45 par Thierry (discussion | contributions) (→‎Pour la plus grande gloire de Dieu)
(diff) ← Version précédente | Voir la version actuelle (diff) | Version suivante → (diff)

rédigé par David Maurizot

Nous allons beaucoup l'entendre cette année : nous célébrons le soixantenaire de l'établissement des relations diplomatiques entre la France et la Chine. En effet, le 27 janvier 1964 le gouvernement de la France, dans un geste audacieux du Général de Gaulle, reconnaissait celui de la République populaire de Chine de Mao. Pourtant, pour deux nations qui ont chacune une histoire pluriséculaire, la date officielle et consacrée de l'établissement des relations diplomatiques semble étonnamment récente. 60 ans, cela paraît bien court. Et si nos relations avaient des racines plus profondes ? La Société d'Histoire des Français de Chine vous propose de remonter le temps. Revenons à cette lointaine époque où la Chine avait des empereurs et la France des rois...

Pour la plus grande gloire de Dieu

Matteo Ricci en habit de mandarin

XVIe siècle, l'Europe est en pleine Renaissance. Les marins portugais et espagnols voguent sur les mers à la découverte du monde. Depuis 1494 et le Traité de Tordesillas, à l'ouest d'un méridien tracé par le Pape dans l'Océan Atlantique, les « nouvelles terres » sont sous la responsabilité du Roi d'Espagne, à l'est – dont les Indes et la Chine entre autres – sous la responsabilité du Roi du Portugal.

Ainsi sur les frêles embarcations portugaises qui ont la chance d'arriver jusqu'en Chine, il y a non seulement des marchands mais aussi des missionnaires. En 1601, l'un deux, un intrépide jésuite, réussira la prouesse d'apprendre les us et coutumes chinoises et… à se faire ainsi accepter à la cour impériale chinoise.

Son nom : Matteo Ricci. Il se taille un chemin jusqu'à la Cité interdite en adoptant les manières des mandarins et en se vendant comme un scientifique aux connaissances inconnues en Chine. Les travaux des mathématiciens de la Renaissance qu'il a traduit en chinois impressionnent. Les cartes géographiques qu'il trace fascinent. Ses calculs sont parfois plus justes que ceux des meilleurs mandarins de la cour. Il devient un conseiller de l'Empereur. Un sorte d' « expert étranger » avant l'heure. Lui, ne rêve pourtant que de christianisation : convertir les mandarins de la cour… et pourquoi pas l'Empereur lui-même, et à sa suite la Chine entière ? Ses successeurs y arriveront presque… mais cela est une autre histoire.

Le Roi du Portugal, à la demande de l’Empereur de Chine, va ainsi régulièrement envoyer de nouveaux jésuites en Chine. Pourtant avec le XVIIe siècle l'ordre géopolitique européen allait changer...

Les Mathématiciens du Roy

Lettre de Louis XIV adressée à l'Empereur Kangxi, 4 août 1688 (archives du Ministère des Affaires étrangères)

Louis XIV, souverain incontesté de la nation la plus puissante et la plus respectée d'Europe : la France, ne pouvait souffrir les antiques et désuets privilèges dévolus en Extrême-Orient par le Pape à la royauté lusitanienne.

Avec Colbert, il crée en 1664 la Compagnie française des Indes orientales. En 1685, en contournant le Traité de Tordesillas, il décide de l'envoi de ses propres jésuites à l'Empereur de Chine. Il les fait passer pour des mathématiciens placés sous l'égide de l'Académie des Sciences de Paris plutôt que des religieux. Voilà qui clouera le bec au Roi du Portugal et au Pape ! Ces « Mathématiciens du Roy », comme on les appellera par la suite, seront le premier cadeau très officiel de la France à la Chine. Le premier contact direct d'Etat à Etat… 279 ans avant Charles de Gaulle.

Puis en 1700, avec l'assentiment du Pape qui ne pourra que se soumettre aux volontés françaises, était ainsi finalement fondée en Chine une mission jésuite entièrement française. L’ère de la France en Chine venait de s’ouvrir.

Diplomatie culturelle

Avec Louis XV la relation franco-chinoise, par le biais des arts, va alors s'approfondir. Une véritable politique de diplomatie culturelle, avant l'heure, est mise en œuvre.

En 1759, les conquêtes au Xinjiang de l'Empereur Qianlong[1] vont être le prétexte d'un étonnant projet. L'Empereur souhaite en effet décorer l'un de ses nouveaux palais avec 16 peintures illustrant ses récentes victoires militaires. Il en fait la demande auprès des Jésuites qui le servent. Les Français le convainquent de voir encore plus grand : pourquoi ne pas les reproduire, en grand format, par le biais d'un mécanisme d'impression ? Ils mettent en avant un procédé alors inconnu en Chine : la gravure à l'eau-forte sur plaque de cuivre. Qianlong, séduit par l’idée, passe donc très officiellement commande à Louis XV pour recevoir le matériel et les outils d'impression nécessaires. Un vrai transfert de technologie.

Aussitôt les Jésuites s'affairent : ils transmettent à Paris les dessins et une équipe de graveurs se met au travail. Cette « affaire d’Etat » est évidemment supervisée par la légendaire légèreté de l'appareil administratif français : ministres et administrateurs de la Compagnie françaises des Indes orientales ne manqueront pas de vouloir chacun à sa manière influencer le projet. La commande faite en 1762 est livrée à Qianlong… en 1775. Entre temps, Louis XV est mort...

Le Combat d'Arcul, gravure réalisée en France par Jacques Aliamet à partir d'une peinture originale de Jean-Denis Attiret, Jésuite à la cour de Qianlong. Un tirage des 16 estampes est conservé à la Chalcographie du Louvre

Un tout premier consulat à Canton

Pendant que le partenariat culturel triomphe, les marchands, eux, sont à la traîne. Si les premiers échanges sont fructueux et créent un véritable engouement pour tout ce qui vient de Chine, la France est largement devancée par l'Angleterre. On se décide à abolir le monopole de la vieille et inefficace Compagnie des Indes orientales. La concurrence se déploie alors et les premiers aventuriers privés débarquent à la conquête du marché chinois – dont la légendaire immensité ne date pas non plus de 60 ans.

A l'époque le commerce avec la Chine n'était toutefois autorisé que dans un seul et unique port : celui de Canton. Dans cette ville, les hommes d'affaires français sont regroupés au sein d'un « conseil royal de direction » afin que leurs intérêts soient exprimés d'une seule voix aux autorités chinoises. Une sorte de Chambre de commerce avant l'heure.

Peu après son accession au pouvoir, le 3 février 1776, Louis XVI abolira ce conseil et le remplacera par l'établissement d'un... consulat – une représentation plus respectable qu'une simple assemblée de marchands mais également jugée plus sûre à la veille de l'engagement français aux côtés des insurgés américains.

Ainsi, le 20 octobre 1776 très exactement, Pierre-Charles-François de Vauquelin prenait officiellement ses fonctions à Canton. Il devenait le premier Consul de France effectivement en poste en Chine. C'était il y a 248 ans…

Vue des « factories » étrangères alignées le long d'un quai à Canton. Le pavillon français, blanc royal, flotte à l'extrême gauche. Date estimée entre 1774 et 1781

Bibliographie

  • NATHAN-EBRARD, La Chine, une passion française : Archives de la diplomatie française – XVIIIe-XXIe siècle, Loubatières, 2014, 232 p.

Notes

  1. 乾隆帝 (Qiánlóng dì)