La Gazette de Changhai : (28) Un régime aux abois fomente la révolte

De Histoire de Chine
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rédigé par Charles Lagrange

Nous avons vu comment des défaites successives avaient mises à mal l’autorité impériale en l’obligeant de céder sur tous les fronts et signer des traités humiliants avec les « diables d’étrangers ». Mais l’impératrice douairière Cixi était loin de s’avouer vaincue et c’est en soutenant discrètement une société secrète xénophobe qu’elle va assouvir sa vengeance…

Les Boxers

Père Henri Chanès

Les sociétés secrètes ont existé en Chine depuis l’aube des temps, et ont eu comme but premier de protéger et aider des communautés unies par leurs origines, leurs activités ou leurs intérêts. Elles ont été principalement rattachées à la société des « Triades ».

Une de ces ramifications en a été la société des « Vieux frères » (Ko-loa-houei) et du « Grand couteau » (Ta-tao-houei). Cette dernière a été le berceau d’une association dénommée

« Yihetuan » ou « Poings de justice et d’unité » (d’où le nom occidental de Boxers) qui a opéré dans le Shandong. Les Boxers étaient mécontents des ingérences occidentales et du laxisme de la dynastie impériale chinoise. Ses adeptes pratiquaient une ancienne forme d'escrime et d'art défensif inspirée du taoïsme, avec des poings nus ou des lances et de longs couteaux ; des vues religieuses primitives ; un ressentiment contre la technologie moderne ; et une croyance magique à l'invulnérabilité aux balles de fusils. Ils voulaient chasser les Occidentaux et la dynastie impériale.

Prince Duan

Malgré plusieurs interventions de l’armée impériale, le mouvement s’étend dans les provinces du Nord, multipliant les persécutions et les massacres de chrétiens.

La dynastie mandchoue conservatrice conduite par l’impératrice douairière Cixi, hostile aux innovations « occidentales », veut se défaire de leur influence.

En octobre 1899, Cixi réussit à imprimer parmi la cour un sentiment de xénophobie contre les étrangers et à gagner la cause des Boxers, unissant ainsi la cour impériale et les insurgés face à l’Occident.

Cixi prend ensuite des mesures pour protéger les Boxers, ce qui provoque une grande agitation parmi les diplomates occidentaux.

Le massacre du père Henri Chanés en octobre 1898, et surtout celui du père S.M. Brooke un an après, alarment les puissances occidentales qui multiplient les notes de protestation auprès du Tsung-Li Yamen – le ministère des affaires étrangères.

À la cour, une faction importante des princes et conseillers de l’impératrice douairière, menée par le prince Duan, est plutôt favorable à cette révolte et ignore donc les demandes des étrangers d’en punir les responsables.

Les événements du Nord

Boxers

Les activités dévastatrices des milices de Boxers s’étendent aux provinces du Shanxi et du Cheli (Hebei), et ce, jusqu’à la capitale.

Les chemins de fer sont attaqués, les connexions télégraphiques coupées et les églises détruites. Les missionnaires et les chrétiens chinois sont agressés et massacrés.

En janvier 1900, la rébellion des Boxers atteint son apogée. Les occidentaux, les chrétiens japonais et chinois de la région ont tous été attaqués et leurs biens pillés. Environ 500 étrangers, principalement des missionnaires, sont massacrés.

En juin, la situation dégénère et se transforme en un soulèvement populaire général.

Yuan Shikai est le commandant en chef de la nouvelle armée du Shandong depuis 1895, armée forte de 7 000 hommes et équipée d’armes occidentales. C'est la seule division chinoise entièrement modernisée et elle ne s 'engage pas dans la lutte contre les pays occidentaux et refuse même de répondre aux appels de l’impératrice douairière lorsqu’elle les appelle à se joindre à la révolte.

Le Quartier des Légations

Durant la période Ming, la rue qui courrait d’ouest en est dans le coin sud-est de ce qui est la place Tian An Men aujourd’hui était connue comme la « rue de l’est pour l’échange du riz ». En effet, le Grand Canal arrivait au coin sud-est de la ville Tartare, donc tout le quartier servait d’entreposage pour les marchandises venues des quatre coins de la Chine.

La Cité interdite et le Quartier des Légations (coin inférieur droit) - carte de 1903

Par la suite, il y est construit des hôtels pour les gens des frontières qui venaient payer tribut à l’empereur : la rue devient « l’allée Est pour le mélange des peuples » (Dong jiao min xiang). Dès les premières heures, ce quartier a donc été le lieu de résidence des tous les visiteurs des peuplades inféodées à l’empire.

En 1727, les Russes sont même autorisés à y établir une mission.

Après le traité de Tientsin de 1858 et le non-respect de ses clauses par l’Empereur, les troupes alliées ont attaqué Pékin et ont mis à sac le Palais d’été. Dans les clauses de la reddition de 1860 figure l‘acceptation d’une représentation étrangère dans l’enceinte de la Cité Interdite.

Ce quartier devient dès lors le « quartier des légations ».

Les événements qui conduisent au siège de ce quartier des légations et de l’église du Beitang à Pekin sont connus : en voici brièvement les premières étapes :

Von Ketteler

Mai 1900 : des affiches son placardées dans tout Pékin exhortant à tuer les étrangers, et la gare de Baoting, au sud de Pékin, est attaquée et incendiée.

Juin 1900 : les étrangers font monter 356 militaires à la capitale pour protéger les légations, et les communications entre Pékin et Tientsin sont coupées. Une colonne de plus de 1800 Anglais, Allemands, Russes, Japonais, Américains, Français et Italiens tentent de remonter de Tientsin vers Pékin mais doivent rebrousser chemin. Le 11, le consul du Japon Sugiyama est assassiné alors qu’il se rendait à la gare de Pékin. Le 13, les Boxers commencent le massacre systématique des chrétiens dans la région de Pékin, l’incendie de l’église de l’Est, du Sud ainsi que des missions anglaise et américaine. Le 20, le consul allemand von Ketteler est massacré en allant au Tsung-li Yamen.

Les Boxers, alliés aux réguliers des troupes impériales, commencent alors le siège des étrangers retranchés à Tientsin, ainsi que dans le quartier des légations et au Beitang à Pékin. Le 24, un édit impérial incitant à tuer les étrangers est affiché dans la capitale et envoyé dans toutes les provinces…..

La situation à Changhai

Dès la mi-juin, le prince Duan a de fait le contrôle des décisions à la cour de Pékin et les édits qu’il fait publier émanent de lui.

Heureusement il y a à la cour un homme raisonnable, Joung-lou, membre respecté du Grand Conseil, qui prend en secret l’initiative d’écrire aux gouverneurs généraux des provinces et leur demande d’ignorer désormais les consignes de Pékin, celles-ci émanant d’un seul homme. Joung-lu mesurait en effet le danger à soutenir la révolte, car il en prévoyait son échec et le prélude à plus de concessions face à la réaction prévisible des puissances occidentales.

Rassemblement des troupes sur le champ de course de Changhai

Au fur et à mesure que parviennent à Changhai les nouvelles alarmantes du Nord, la défense des concessions s’organise. Une ligne de défense est bâtie sur Defense Creek (Frontier road / Boulevard de Montigny – Xizang Lu aujourd’hui), et des patrouilles sont organisées en dehors de ce périmètre. Par la suite, l’amiral Seymour fait envoyer de Hong Kong un support de 3000 Sikhs et la France un contingent de 100 marins, épaulés par 250 supplétifs annamites.

Cette démonstration de force est de nature à consolider l’impression des vice-rois et gouverneurs des provinces qu‘il faut à tout prix éviter de se mesurer à eux et confiner les opérations militaires dans le Nord.

Mi-juillet, Li Hongzhang, vétéran de la politique et stationné à Canton, est nommé haut-commissaire du Nord de la Chine. Cet homme expérimenté et clairvoyant débarque à Changhai le 16 afin de parlementer avec le corps consulaire.

Des nouvelles alarmantes ont cependant été reçues par télégraphe et font état du massacre de tous les étrangers à Pékin fausse nouvelle qui est publiée d’ailleurs dans les journaux européens et qui est à l’origine de l’envoi du corps expéditionnaire commandé par le comte allemand von Waldersee.

Les consuls signifient à Li Hongzhang que les négociations doivent s’organiser avec les ministres à Pékin et qu’à défaut de les y trouver vivants, les relations doivent alors s’opérer directement avec les gouvernements concernés.

Ils s’engagent cependant à s’abstenir de tout acte d’hostilité tant que les gouverneurs généraux réussissent à protéger la vie et les biens des étrangers.

Li Hongzhang a eu une grande influence sur les membres du Grand Conseil et on peut dire qu’il a certainement été l’artisan d’une certaine retenue qui a contribué à sauver les quelques 1000 étrangers et plus de 5000 chinois retranchés à Pékin dans les légations et au Beitang.

Alertés par les nouvelles alarmantes de Pékin, l’Europe va se mobiliser pour libérer les diplomates assiégés dans le quartier des légations : ce sera le retour du bâton tant craint par les quelques membres clairvoyants de la Cour : c’est ce que nous verrons dans le prochain article.