La Gazette de Changhai : (29) Un retour de manivelle et une main mise renforcée

De Histoire de Chine

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rédigé par Charles Lagrange

Nous avons décrit les troubles de l’été 1900 qui ont essentiellement affectés le Nord de la Chine. Voyons aujourd’hui la suite des événements et surtout en quoi ils vont changer les choses à Changhai.

La libération de Pékin

Pendant que le millier d’étrangers et les quelques 5000 Chinois – chrétiens pour la plupart – étaient retranchés dans le quartier des légations et dans l’enceinte du Beitang (l’église du nord) à Pékin, les troupes alliées se préparent à les délivrer.

Dès mi-juin 1900, une première expédition rassemblant quelques 1800 hommes, Anglais, Russes, Allemands, Américains, Japonais, Italiens, Français et quelques Autrichiens remonte la ligne de chemin de fer Tientsin-Pékin.

Elle y rencontre forte résistance et doit rebrousser chemin et revenir sur Tientsin après avoir perdu 280 hommes. S’ensuit une attaque des Boxers et une contre-attaque des alliés qui prennent la vieille ville de Tientsin mi-juillet.

Cette contre-attaque ainsi que l’arrivée de troupes alliées de plus en plus nombreuses à l’embouchure du Hai-He (rivière qui traverse Tientsin) font grand effet à la Cour de Pékin et vaut aux assiégés une trêve et un arrêt des bombardements.

C’est début août 1900 que les alliés reprennent leur offensive, avec une troupe internationale de 25 000 hommes, commandés par les généraux Gaselee (Grande-Bretagne), Chafee (États-Unis) et Fukushima Yasumasa (Japon).

La seconde expédition pour libérer les otages des légations

Ils remontent le Hai-He, atteignent Tongzhou le 12 et face à la débandade adverse, se dirigent vers Pékin à marche forcée. Le 14, les Russes passent la porte Dong Bian men, pendant que les Japonais prennent la porte Dong si men. En début d’après-midi les premiers soldats Sikhs entrent dans le quartier des légations et deux jours plus tard, Monseigneur Favier voit entrer les premiers soldats japonais dans l’enceinte du Beitang.

Ce siège de 55 jours a fait 67 victimes dans les rangs des étrangers, et plus de 5000 Chinois enfermés avec eux y ont perdu la vie.

L’impératrice Cixi s’était échappée à Xian avec la cour, la plupart des habitants avaient fui, les rues étaient jonchées de cadavres. Commence alors une occupation de la ville par les troupes étrangères, les Japonais au nord, les Français et les Russes au sud-est, les Anglais et les Américains au sud.

L’accord de paix et ses conséquences

Dix jours après la prise de Pékin, les Russes prennent l’initiative d’envoyer aux alliés la première proposition d’accord à négocier avec les autorités chinoises.

Le 15 septembre, les ministres de Puissances concluent un premier accord. Celui-ci prévoit la destruction des forts de Dagu qui interdisent la libre circulation dans le Golfe de Bo Hai, l’établissement d’une garde permanente pour la défense des légations et l’occupation de la route de Pékin à la mer.

Les troupes d’occupation devant la Cité Interdite

Le 22 décembre, les plénipotentiaires étrangers signent un mémorandum commun exigeant le maintien d’une garde pour la protection de leurs envoyés, la consolidation de la défense du quartier des légations avec interdiction aux Chinois d’y pénétrer et la destruction de tous les forts entre Pékin et la mer.

Les Puissances obligent Cixi à accepter ce « programme de paix » sans modification et celle-ci promulgue l’ordre de suivre les demandes étrangères.

Le Tong si yamen avant 1900

Les négociations vont se poursuivre pendant de longs mois et ce n’est que le 7 septembre 1901 que Li Hongzhang et les représentants de 11 pays (Angleterre, France, Japon, Russie, Allemagne, Etats-Unis, Italie, Autriche-Hongrie, Espagne, Pays-Bas et Belgique) signent le protocole final. Outre les indemnités de guerre qui s’élevèrent à 450 millions de Haikwan Taels (l’équivalent de 12.000 tonnes d’argent !), la punition des instigateurs des massacres, la création d’un vrai Ministère des affaires étrangères (le « Wai-wou-pou ») et les dispositions particulières visant la protection des légations et de l’accès à Pékin, certaines clauses du traité seront d’une grande importance pour Changhai.

En effet, la clause XI du traité prévoie la refonte des taxes intérieures (le trop fameux « Likin ») ainsi que l’aménagement et le drainage du Huangpu, toutes deux mesures destinées à faciliter le commerce.

Enfin, la Chine retrouve sa souveraineté et les troupes étrangères doivent être évacuées, partout où elles avaient pris pied, à l’exception des contigents prévus pour la défense des légations et de l’accès à Pékin.

A Changhai, les 8000 hommes du contingent étranger quittent la ville, rejoignant ceux qui évacuaient Pékin et la province du Pé-Tchi-Li (Hebei) et au printemps 1902, ne restent dans la Concession Française que le contingent habituel des troupes coloniales.

C’est à cette occasion qu’est créé la Brigade française d’occupation de Chine, qui succède au Corps Expéditionnaire de Chine, et qui prend rapidement le nom de Corps français d’occupation de Chine (COC).

La mission de ces troupes est multiple : fournir une garde à la Légation de France, pourvoir à la protection de la partie de la voie ferrée Pékin-Dagu qui lui est confiée, garder les casernements de Shanghaiguan et Qinhuangdao, et protéger les ressortissants français, en particulier les missionnaires.

Le général Voyron passant les troupes en revue à Changhai

Son commandement est confié par le général Voyron – qui avait eu la mission d’évacuer le gros des troupes – au colonel Hypolite Sucillon, qui pour l’occasion est promu général. Les effectifs ne dépasseront jamais 1400 hommes, chiffre qui fondra au fil des années et dont la présence sera avant tout politique.

En application du traité, les taxes d’importation sont unifiées au taux de 5%, sur base des valeurs de marchandises actualisées aux années 1897/1899. Ceci permet aux Douanes Maritimes Chinoise d’accroître leurs revenus… une partie cependant servant à payer la dette de guerre !

Les négociations visant à supprimer la taxe intérieure sur les mouvements de marchandises (« Likin ») et la remplacer par une taxe unique n’aboutissent malheureusement à aucun accord, car la pratique était bien trop lucrative pour les officiels des provinces.

Une autre disposition prévue dans le traité a subi un sort similaire : celle de créer une monnaie unique en Chine.

En effet, depuis le XVIIIème siècle, la monnaie utilisée en Chine pour le commerce international était le « Carolus dollar », monnaie espagnole à l’effigie de Charles III. Lui succéda le Dollar Mexicain, mais dont la teneur en argent était moins constante. C’est ainsi que nait le Tael, unité monétaire qui correspond à une once d’argent métal. Le contenu d’argent métal des pièces variant malheureusement d’une région à une autre, le problème du change restera endémique pendant très longtemps.

Les Douanes chinoises réussissent toutefois à créer une monnaie de référence toute théorique : le Haikwan Tael, dont l’utilisation sera maintenue jusqu’à l’invasion des Japonais en 1937.

Premier relevé du fleuve Huangpu et du port de Changhai – 1858

La grande nouveauté a surtout été la création du « Whampoo Conservancy Board », organisme contrôlé par l’Etat chinois mais cogéré par les autorités des concessions et dont les cadres sont Européens.

La tâche du Board est de rendre le fleuve Huangpu plus praticable et surtout de permettre aux navires de plus gros tonnage de naviguer jusqu'à Shanghai.

En effet, pendant 40 ans, les milieux mercantiles chinois avaient refusé de supprimer les barres et d’approfondir la rivière. En 1882, une drague avait été envoyée mais sans résultat probant.

La finalisation de l’accord sur la gestion du Board prendra encore quelques années et ce n’est que le 27 septembre 1905 qu’il sera signé par la Chine et les 11 Puissances du protocole.

Le Board s’attèle enfin au dragage du fleuve et l’aménagement de ses rives, depuis la « barrière » de Wusong, jusqu'au-delà du Bund. Les revenus du Board proviennent des droits de quai ainsi que de la vente des terrains gagnés sur le fleuve.

L’administration de cet organisme est confiée J. de Rijke, un ingénieur hollandais spécialiste du dragage, et lui succédera en 1910 H.M. von Heidenstam, un Suédois qui la dirigera pendant plusieurs décennies.

La révolte de Boxers a donc provoqué un sérieux retour de bâton asséné aux autorités chinoises, mais elle a amené cependant quelques réformes indispensables visant à consolider l’ouverture du pays au commerce international.

Après les troubles, un « nouvel ordre » s’établit en Chine, ordre qui sera mis en péril très peu de temps après, lorsqu’une puissance « blanche » sera impitoyablement défaite par la puissance asiatique montante : c’est ce que nous verrons dans le prochain article.