Le destin de Pierre Martial Cibot

De Histoire de Chine
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recueilli par Michèle et Joss


Le 28 juin est paru aux éditions de La Route de la Soie le livre « Dans l’ombre du fils du ciel » écrit par Laurent Cibot, relatant le destin extraordinaire de Pierre Martial Cibot, jésuite à la cour de l'Empereur de Chine au XVIIIe siècle.

« Dans l’ombre du fils du ciel », Laurent Cibot, Éditions La Route de la Soie

Comme le souligne Jean-Pierre Raffarin dans la préface de ce livre « on a du mal à imaginer aujourd'hui des débats qui ont pu animer les sociétés européennes du XVIIe et du XVIIIe siècles, en France et en Angleterre notamment, sur le régime politique chinois. Les partisans des Lumières comme Voltaire ou John Locke, opposaient les mœurs politiques et le pouvoir jugé excessif de leurs monarques, au gouvernement éclairé des Empereurs de Chine, avec une administration de mandarins bien formés et dévoués à l'intérêt général, qui tempéraient leur pouvoir en filtrant les décisions qu'ils devaient prendre. »

Découvrir ce que fit, en son temps, Pierre Martial Cibot, nous permet de mesurer l'écart de nos civilisations, mais aussi leurs ressemblances. Il est passionnant de lire son érudition, sa capacité à nous inciter à avoir l'esprit curieux envers la Chine. Nous sommes ainsi éblouis par ce que les jésuites ont su apporter tant à la Chine qu'à la France. Un savoir, une transmission dont il est plus que nécessaire aujourd'hui de faire revivre. Le travail de Laurent Cibot est ici fantastique, et l'on comprend sa volonté de retrouver les traces de son ancêtre.

L'entretien avec Laurent Cibot

Laurent Cibot

Bonjour Laurent Cibot,

En introduction, pouvez-vous nous raconter comment vous avez été amené à vous intéresser au destin de Pierre Martial Cibot ?

Quand j’étais petit garçon, mon grand-père avait fait réaliser un arbre généalogique de la famille. Un jour, il est allé chercher le grand « livre de la famille Cibot » dans sa bibliothèque et il a évoqué Pierre Martial Cibot avec moi. Depuis lors, je me suis toujours intéressé à la Chine. Lors de mon premier voyage à Pékin, j’en ai profité pour me rendre au cimetière des Jésuites. Quelle émotion quand je me suis trouvé devant la stèle de mon ancêtre !

Qu’est-ce qui vous a donné envie d’aller plus loin dans la connaissance de sa vie et de son œuvre, et surtout qu’est-ce qui vous a donné envie d’écrire un livre ? Combien de temps avez-vous consacré à son écriture ?

Je me suis rendu compte que Pierre Martial Cibot, bien qu’il soit connu des historiens et des sinologues, n’était pas connu des néophytes. J’ai trouvé cela assez injuste car il est l’un des écrivains français les plus prolifiques ayant écrit sur la Chine. Pour certains historiens c’est même grâce à lui « qu’à la fin du XVIIIe siècle, la France put rassembler un savoir sur ce pays lointain, son histoire et ses croyances, sa philosophie et son environnement naturel tout comme sur ses arts et ses mœurs » (L’image de la Chine dans la France des Lumières, 2017, Michel Henri Kowalewicz). J’ai donc décidé de me lancer dans l’écriture de ce livre afin de lui rendre hommage et de tenter de démocratiser son œuvre.

Le déclic s’est produit quand j’ai reçu et lu le livre de mon ami Victor Macé de Lépinay « J’ai vu se lever l’église d’Afrique » co-écrit avec son oncle François de Gaulle – lui-même neveu du Général de Gaulle. J’y ai vu comme un hommage et je me suis dit que je devais écrire un livre sur la vie de Pierre Martial Cibot car il n’y avait jamais eu de biographie de lui. Je me suis alors posé la question : après 20 ans en Chine, qui de moi serait le mieux placé pour écrire sur mon ancêtre qui a lui-même passé 20 ans de sa vie en Chine au XVIIIe siècle ?

Je me suis lancé dans la rédaction du livre à l’été 2020 pour finaliser le manuscrit à l’été 2021 ; j’ai donc mis à peu près un an à écrire le livre.

Pouvons-vous nous parler du choix du titre de votre livre « Dans l’ombre du fils du ciel » ?

En Chinois, le « Fils du ciel » (天子 ; Tiānzǐ) est le titre utilisé par l’empereur de Chine. Ce titre est lié à la notion de mandat du Ciel ; c’est-à-dire que le souverain tire son pouvoir et sa légitimité d'un ordre surnaturel… J’ai voulu « pousser la métaphore » et rester dans le champ lexical du jour (ciel, ombre et lumière…). En lisant les lettres de mon ancêtre, je me suis rendu compte que les jésuites étaient finalement très proches de l’empereur car ce dernier appréciait ces hommes de sciences qui partageaient leurs savoirs. Mais les jésuites n’étaient pas autorisés à quitter la cité impériale ; l’empereur souhaitait les garder près de lui, dans son ombre. C’est de cette façon que j’ai trouvé le titre du livre.

La préface de votre livre a été rédigée par Jean-Pierre Raffarin, réputé comme étant un grand amoureux de la Chine. Comment s’est passée votre rencontre ? Connaissait-il l’histoire de votre ancêtre ?

J’ai rencontré Jean-Pierre Raffarin la première fois à Pékin en 2005 quand il était Premier Ministre et que je travaillais pour la Mission Économique de l’Ambassade de France en Chine. Nous avions perdu le contact, mais je l’ai recontacté l’année dernière, par l’intermédiaire de sa cheffe de cabinet, pour solliciter sa participation à un évènement que nous co-organisions avec Sophie Marceau dans le cadre de mes activités professionnelles. Durant cet événement oragnisé au Louvre, dans le cadre de la promotion des produits français en Chine – plus précisément des cosmétiques, il a fait un discours durant duquel il a évoqué les jésuites et la Mission Française de Pékin qui ont permis de rapprocher la France et la Chine. Il ne savait pas que je rédigeais un livre sur le sujet et j’y ai vu un « signe ». Quelques mois après cet évènement, je venais de finaliser la rédaction du manuscrit et je le lui ai envoyé en lui demandant s’il accepterait, éventuellement, de rédiger la préface du livre. Et il a accepté.

Le portrait de l'empereur Qianlong réalisé par le père Panzi

Vous résidez dorénavant en Chine, l’histoire de votre ancêtre a-t-elle eu une influence sur votre choix de vie ?

Oui, tout à fait. C’est ce que j’écris dans le livre. L’histoire de mon ancêtre a certainement eu une influence sur mon choix de vie. Après, par la suite, je suis resté en Chine pour d’autres raisons, professionnelles et personnelles.

Quel est, en quelques mots, ce qui vous a le plus frappé dans l’histoire de votre ancêtre, ce qui vous a le plus impressionné ?

C’était véritablement, un homme de son siècle, un homme des Lumières. Il s’intéressait à toutes les sciences. Il fut à la fois botaniste, mécanicien, historien, linguiste, astronome, écrivain… Il fut aussi, par nécessité, fontainier, machiniste et jardinier de l’empereur de Chine… Ce n’est quand même pas commun ! Pierre Martial Cibot a également joué un rôle d’informateur au plus haut sommet de l’État français – il fut notamment le correspondant d’Henri Léonard Bertin, Ministre d’État sous Louis XV. C’était un travailleur acharné ; à l’époque, il partageait son temps entre les travaux qu’il effectuait pour l’empereur, ses écrits, mais aussi et surtout sa mission première qui était une mission apostolique et d’évangélisation.


Lettre originale "L'intérêt de l'argent en Chine"

Et surtout, c’est l’un des écrivains français les plus prolifiques ayant écrit sur la Chine. Il s’est taillé la part du lion des « Mémoires Concernant les Chinois », recueil de plus de 8000 pages qui fut une véritable « encyclopédie de la Chine » au XVIIIe siècle, et qui représente la concrétisation de la première collaboration technique entre la France et la Chine. Il ne l’a pas écrit seul puisqu’il a notamment travaillé avec Joseph Amiot (1718-1794), que les membres de la SHFC connaissent déjà, il me semble !

Tous les articles de Pierre Martial Cibot – beaucoup non signés – sont imprimés dans les Mémoires concernant les Chinois. Comme l’écrit Michel Henri Kowalewicz dans L’image de la Chine dans la France des lumières : « Cette source incontestable du savoir sur la Chine et de haut niveau scientifique, qui fit autorité pour des générations à venir, fut repartie en dix-sept volumes. Cibot inaugura la série, dont l’approbation date du 18 février 1774, et le privilège du roi du 21 août 1775… »

L’ensemble de ces textes permet d’en apprendre beaucoup sur la Chine : les plantes chinoises, les phénomènes naturels, les mœurs, les animaux de Chine, les annales historiques chinoises, les pratiques hygiéniques liés au taoïsme, la médecine… Grâce à ses écrits, Pierre Martial Cibot a largement contribué à la diffusion de la culture chinoise dans toute l’Europe, et même en Russie où ses écrits furent connus notamment en botanique ou en mécanique.

A l’image des ambitions des Éditions de la Route de la Soie qui vous publient, ce livre évoque les incroyables rencontres culturelles entre les jésuites et la cour de l’Empereur, mais aussi entre la culture occidentale et chinoise. Votre récit nous amène, entre autres, à découvrir les controverses qui animaient les cercles littéraires européens à propos de la Chine du XVIIIe siècle.

La lecture de votre récit pourrait-elle contribuer à amener les lecteurs à avoir envie d’en savoir plus sur la Chine d’hier, mais aussi celle d’aujourd’hui ? Pourrait-elle participer à améliorer la compréhension et la connaissance de la Chine ?

Oui, c’est aussi l’un des objectifs de ce livre. Finalement, les temps changent, mais nous ne sommes pas si différents de nos ainés. La Chine, au XVIIIe siècle, on l’aima ou on ne l’aima pas ; Voltaire faisait l’éloge du système chinois tandis que d’autres philosophes comme Montesquieu dénigraient la Chine. Aujourd’hui, ce n’est pas si différent et on s’aperçoit que, sur la Chine, les avis sont souvent blancs ou noirs. Mon ancêtre était quant à lui, plus mesuré.

Avez-vous d’autres projets en lien avec votre ancêtre Pierre Martial Cibot ?

Tout d’abord, il y aura certainement une version du livre en chinois et sans doute en anglais. Puis, j’aimerais bien adapter le livre au cinéma, mais c’est encore une autre histoire…

Comment peut-on se procurer votre livre ?

En France, sur le site des Éditions de la Route de la Soie : https://www.laroutedelasoie-editions.com/notre-catalogue/r%C3%A9cits/dans-l-ombre-du-fils-du-ciel/#cc-m-product-12210989697

Si vous vous intéressez à l’histoire de la Chine et de ses relations avec la France en général, la Société d’Histoire des Français de Chine est faite pour vous ! Amateurs d’histoire et historiens amateurs sont les bienvenus à nos événements. N’hésitez pas à nous contacter si vous souhaitez contribuer.

Références

  1. Crédit photos : Antoine Oustrin SHFC