Le marquis de Moges : souvenirs d’une ambassade en 1857

De Histoire de Chine
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rédigé par François Drémeaux

Alfred de Moges est célèbre pour son récit de voyage au Japon, alors qu’il accompagnait, en 1858, la mission diplomatique du baron Gros dans cet empire relativement oublié des Occidentaux. L’année précédente, il a parcouru la Chine et a laissé quelques pages sur son passage à Hong Kong.

Souvenir d'une ambassade en Chine et au Japon en 1857 et 1858, Alfred de Moges

« Souvenirs d’une ambassade en Chine et au Japon », c’est le nom de l’ouvrage que le marquis de Moges rapporte de son périple de deux ans en Extrême-Orient. Publié en 1860, cette relation de voyage est relativement sèche et comporte peu de longues descriptions. Le marquis prend plus de plaisir à évoquer les mondanités et, par ce biais, à marquer son soutien au régime de Napoléon III dont il est un fervent défenseur. On retient également davantage les passages qui concernent le Japon, car sa mission, dirigée par le baron Gros, conduit à la signature du premier traité d’amitié et de commerce entre la France et le Japon.

La Chine est pourtant un aspect important de la mission et du livre qui en découle… et Hong Kong en est une étape incontournable. Le marquis de Moges arrive près des côtes de la jeune colonie britannique en octobre 1857, à bord de la frégate l’Audacieuse. La première escale de l’ambassade a lieu à Macao, pour rencontrer le ministre de France Bourboulon ; mais, signe du déclin de la colonie portugaise et des temps qui change, l’essentiel de la visite se poursuit à Hong Kong.

Le voyageur attache beaucoup d’importance au protocole ; les premières impressions sur le paysage sont donc peu importantes, en revanche, il note immédiatement que le baron Gros est salué « de dix-neuf coups de canon par l’amiral Seymour et par une frégate anglaise, une corvette américaine et une corvette hollandaise ». Il s’en suit une longue conférence avec Lord Elgin, son homologue anglais, puis un accueil cordial et empressé du gouverneur Bowring. Là encore, les coups de canons amicaux sont comptés et la présence de la garnison au garde à vous sur la route qui mène à la résidence du gouverneur sont autant de détails que le marquis apprécie. Banquets et réceptions se succèdent : les mondanités vont bon train.

Au cours des cinq jours d’escales qui suivent, le diplomate commence à se fendre de quelques commentaires. « Nous parcourons en tous sens cet admirable arsenal de la puissance anglaise dans l’extrême Orient ». Après un rapide historique, le marquis avoue : « quinze années ont suffi au génie colonisateur de la Grande-Bretagne pour opérer cette merveille et pour faire de ce lieu, inconnu jusque là, le port le plus fréquenté de ces mers ». Ce qui étonne davantage l’observateur, c’est l’omniprésence du personnel chinois et hindou, en relation avec le manque d’escorte ou de protection des Britanniques, alors que ces nations sont en guerre contre l’Angleterre et que la tête du gouverneur est mise à prix. On apprend cependant que la Compagnie des Indes finance une partie de l’arsenal et des navires présents à Hong Kong, au cas où…

L’ambassade assiste à une représentation théâtrale de « sing-song ».

« Le spectacle commence à huit heures du matin et dure jusqu’à huit heures du soir, sans que jamais la scène reste vide un seul instant. Des héros de toutes sortes, des génies, des dieux y prennent place, et s’y livrent aux combats les plus fabuleux. Rien n’égale la pantomime des acteurs chinois et le luxe des costumes, tous éclatants d’or et de soie.»

La musique et le ton sont déconcertants, et une fois la surprise et la curiosité passés, « le pauvre Européen égaré en ces lieux demande grâce et s’enfuit ». Une visite est rendue aux Pères des Missions Etrangères et aux sœurs de Saint-Paul de Chartres. Le Marquis souligne qu’il y a 4000 catholiques à Hong Kong et explique l’apostolat des missionnaires envoyés un peu partout depuis la colonie, avec cette amusante conclusion :

« les pauvres, perdus dans l’intérieur de l’Asie, ne sont en communication qu’une fois par an avec l’Europe et le monde civilisé. Quelle affreuse séquestration ! »

Après une visite du collège des missions sur la montagne, Alfred de Moges descend vers « la vallée heureuse », dont il apprend que le nom vient des trois cimetières tout autour. Le champ de course existe déjà, entretenu chaque jour « comme dans les parcs anglais ».

D’autres affaires plus sérieuses animent au même moment l’ambassade. Le baron Gros prépare une offensive contre « l’orgueilleux vice-roi des deux Kwangs » à Canton. Cette opération est pensée en concertation avec les Anglais qui désirent également en découdre avec leur voisin. Les manigances sont nombreuses et Hong Kong apparaît donc comme une plate-forme pour la diplomatie en Extrême-Orient : le marquis scrute avec précision les autres ambassades. Il est méfiant à l’égard du comte Poutiatine, l’émissaire de Russie, vétéran de la guerre de Crimée et qui protège maintenant les intérêts russes en Chine. Reed est envoyé par les Etats-Unis et bénéficie d’un regard plus clément car sa mission se cantonne à de l’observation. Il ne menace en rien les intérêts français.

Au terme de son séjour, Alfred de Moges tire les conclusions qui s’imposent :

« Hong Kong représente l’avenir et le mouvement commercial ; Macao est la ville du calme et du passé. Le temps n’est plus où les intrépides navigateurs portugais étaient les dominateurs de ces mers.»

Sources

  • Alfred de MOGES, Souvenirs d’une ambassade en Chine et au Japon en 1857 et 1858, Paris, Hachette, 1860.