Paul Claudel, le poète diplomate en Chine

De Histoire de Chine
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rédigé par Michel Nivelle

« Une fois de plus rouvrir le grand livre de l’Orient »

Pour son premier séjour en Asie, Paul Claudel passe des Etats-Unis d’Amérique à la Chine : au retour de deux années difficiles à New York et à Boston, après cinq mois de congés en France, il arrive à Shanghai pour assister aux célébrations du 14 juillet 1895. Sa mission dans l’Empire du Milieu ne s’achève qu’en août 1909, lorsqu’une nouvelle nomination le transporte vers Prague.

Une lettre envoyée par le diplomate à Stéphane Mallarmé quelques mois plus tard après son arrivée – Claudel a 27 ans – évoque la Chine de la dynastie manchoue finissante :

« La Chine est un pays ancien, vertigineux, inextricable. La vie n’y a pas été atteinte par le mal moderne de l’esprit qui se considère lui-même, cherche le mieux et s’enseigne ses propres rêveries. Elle pullule, touffue, naïve, désordonnée des profondes sources de l’instinct et de la tradition. J’ai la civilisation moderne en horreur, et je m’y suis toujours bien senti étranger. Ici, au contraire tout paraît naturel et normal… »

Ce monde chinois que Claudel considère avec un peu d’affection, dans sa correspondance littéraire, comme « naturel et normal », est en réalité radicalement étranger au jeune diplomate : il est comme la plupart des occidentaux de l’époque, peu préparé à un séjour en Chine, dont il ignore la langue et la culture. Dès le début de son séjour, il entame alors ce qu’il appellera ses « études chinoises », une série de lectures probablement choisies sur les conseils des missionnaires locaux, qui sont souvent de bons sinologues. Il faut dire que Claudel arrive en Chine au moment d’un renouveau des études sinologiques, qui prennent sur place un véritable essor. Ce développement est dû notamment aux sociétés des missions, qu’elles soient protestantes ou catholiques. Les Variétés sinologiques sont publiées à partir de 1892, et ambitionnent de renouer avec les célèbres mémoires concernant la Chine du XVIIIe siècle. Ces travaux s’ils ont été depuis largement critiqués et révisés par la sinologie moderne, sont toutefois les plus récents et les plus fiables au moment du séjour, et c’est naturellement vers eux que se tourne Claudel lorsqu’il souhaite s’initier à la culture chinoise. Dès 1898, un poème de Connaissance de l’est intitulé « Halte sur le Canal » contient une référence à Lao Tseu. Victor Segalen ne se trompait pas lorsqu’il écrivait, après sa première visite à Paul Claudel, qu’il rencontre à Pékin en 1909 :

« Comme moi il [Claudel] est allé vers le Tao Tö King, l’abyssale pensée du vieux Lao Tseu, et il ne la pense qu’à travers une vague traduction. »

Le Taoïsme marquera durablement la pensée claudélienne, y compris dans le domaine religieux. Il découvre dans le même temps les théories des anciens figuristes Jésuites, qui pensaient avoir retrouvé « en figure » les traces de la Révélation chrétienne dans les anciens livres chinois. Mais la possibilité d’une origine antique commune à l’Asie et à l’Orient chrétien n’est jamais vraiment prise au sérieux par Claudel, qui juge finalement ces hypothèses « aventureuses » dans Sous le signe du dragon. La Chine des livres que Paul Claudel découvre dans toute la richesse et l’antiquité de sa culture est en effet aussi la Chine vivante qu’il habite, la Chine quotidienne qu’il parcourt sans cesse,en fonction des missions, et des postes qui lui sont confiés, Shanghai, Fou-tchéou, Hankéou, et même Hong Kong : c’est d’abord la Chine du sud qui le reçoit, puis celle du nord, à Pékin et Tien Tsin à partir de 1906. Le Recueil de Connaissance de l’est, qui réunit différentes proses descriptives rédigées entre juillet 1895 et avril 1905 peut apparaître comme un journal de voyage en Chine et au Japon, où Claudel prend un mois de congé au printemps 1898.

Le séjour en Extrême-Orient est ainsi l’occasion d’une sorte d’apprentissage de l’observation du monde, qui donne à la poésie claudélienne une inflexion majeure et fonde sa vision poétique de l’univers, unifiée dans les accords de l’harmonie. Bien qu’appartenant à un autre ordre, l’observation du monde et la sensibilité à l’ « accord » caractérisent aussi la mission du diplomate : si Paul Claudel fait preuve en Chine d’une remarquable fécondité littéraire, ce n’est pas au détriment de son activité professionnelle. « Dans les dossiers du Consulat, note, l’un de ses successeurs, Claudel a laissé des provisions d’idées pour 50 ans, sur les mines, les chemins de fer, l’émigration, les lignes de navigation, les relations avec l’Indochine », et l’on pourrait raisonnablement compléter cette liste en ajoutant la question des douanes, l’harmonisation des changes monétaires, le développement d’établissements bancaires fiables en Chine, ou encore le commerce du riz.

L’une des premières missions importantes de Claudel, alors Vice consul de France à Fou-Tcheou, consiste à négocier la réorganisation et le financement de l’arsenal que les Français avaient établi dans cette ville. Pour mémoire, l’arsenal et la présence française dans la région sont mis à mal par les conséquences de la guerre franco-chinoise de 1884. Après la défaite chinoise et le traité de Shimonoseki du 17 avril 1895, la nécessité d’une flotte et d’un arsenal est à nouveau prise en compte par les Chinois, d’autant qu’une nouvelle guerre contre le Japon est jugée possible. Arrivé de Shanghai le 15 mars 1896, Claudel entame des négociations ; il profite de la bienveillance du maréchal Yu-Lo, commissaire impérial de l’arsenal, et parvient à la signature d’une convention. Le projet est ambitieux mais de 1898 à 1904, l’arsenal ne produit que sept torpilleurs, dont les coûts sont estimés trop élevés. En 1904, le nouveau commissaire impérial se révèle hostile à la France, et l’arsenal est décrit comme moribond en 1907. Claudel confirme ce constat dans le Livre sur la Chine dans lequel il regrette que le retrait français ait favorisé la prédominance de l’influence japonaise dans la région.

Dans ses livres, Claudel a l’occasion de développer librement ses analyses : selon lui, le contact brutal de la Chine et des nations modernes a été « nuisible », et la rencontre mal préparée des deux civilisations a abouti à un échec. Dans l’esprit de Claudel la Chine ne doit pas être une sorte de colonie gérée par les occidentaux ; au contraire on remarque que Claudel ne cherche jamais à justifier la présence des « Puissances » dans l’Empire du Milieu. Le futur départ des Européens semble une évidence pour le diplomate. Selon Claudel, en effet, la France n’a pas en Chine « de ces intérêts que l’on peut appeler nécessaires et organiques ; c’est à dire dont le développement ou la mise en échec réagit sur l’existence même de la nation ». Pour lui les intérêts de la France sont d’un autre ordre : ils sont liés, localement au développement de la colonie d’Indochine ; liés au commerce et aux possibilités d’exportations depuis la France ; liés enfin à des intérêts financiers, dû fait du mouvement de fonds qu’entrainera la réorganisation économique et administrative de l’Empire Céleste.

Les efforts des occidentaux dans le domaine des transports, et principalement des Anglais, se sont d’abord, en effet, portés sur la navigation sur les grands fleuves, orientés d’est en ouest. Or Claudel pense qu’il est nécessaire de briser cette orientation au profit de lignes nord-sud. qui favoriseraient la colonie française d’Indochine. Dans l’esprit du poète diplomate s’ajoute peut-être un rêve : rapprocher la colonie d’Indochine de Paris par l’intermédiaire d’une ligne de chemin de fer démesurée. Le Transmandchourien franco-russe serait alors relié au réseau indochinois, liant Paris à Hanoi via Moscou, Pékin, Hankéou.

La gestion de la municipalité de Tien Tsin occupe le diplomate à partir de 1906. C’est une charge difficile dans une région qui ne lui plait guère. Dans sa correspondance avec André Gide, il se plaint du peu de temps que lui laissent « les tramways, les égouts et la comptabilité de la concession qu’il administre », et Claudel d’écrire avec un peu d’amertume :

« Ici, je mène une vie de combat, administrer les hommes est toujours difficile même dans le plus petit coin. »

Un dernier évènement marque le diplomate qui rejoindra bientôt Prague après un congé en France. Il note dans son journal, en novembre 1908, la mort presque simultanée des souverains de l’Empire du Milieu, Guangxu, si longtemps isolé sur l’île de Ying Tai dans la Cité interdite, trouve la mort dans des circonstances mystérieuses et l’impératrice douairière, Tseu Hi, meurt le lendemain. Claudel sera présent aux funérailles du dernier empereur de Chine.