Shanghai et la bande dessinée : entretien avec Yohan Radomski

De Histoire de Chine
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rédigé par Christophe Koeltgen


Le 3 février dernier s’est ouverte au Shanghai Culture Square l’exposition « Dessiner Shanghai : le style de Shanghai dans la bande dessinée ». Réunissant près de 600 dessins de 18 artistes chinois et étrangers, elle retrace jusqu’au 26 mars et en trois langues (chinois, français et anglais), l’histoire des liens particuliers qui unissent Shanghai et le 9e art. C’est en effet dans la bouillonnante métropole des bords du Huangpu, lieu de rencontre de la tradition chinoise avec les cultures du monde, qu’est née la BD chinoise il y a maintenant près d’un siècle.

À travers 100 ans de dessins et d'illustrations on peut y découvrir le développement rapide de la bande dessinée en Chine, que ce soit le dessin de presse, la caricature mais aussi le « lianhuanhua », le fameux petit album illustré typiquement chinois. Des portraits féministes de Ding Song en passant par les aventures de « Sanmao » de Zhang Leping ou la bande dessinée de propagande, jusqu’aux traits d’humour contemporains de Tango et de La Ptite Lu, c’est également un voyage dans l’histoire de Shanghai qui nous est proposé.

Vue de l’exposition, dans le hall du Shanghai Culture Square

Le commissaire de l’exposition, le français Yohan Radomski, ne vous est peut-être pas inconnu. Vous l’avez sans doute déjà croisé à l'ex librairie francophone de Shanghai « L’arbre du voyageur », dont il fut pendant plusieurs années le responsable, ou lors d’un de ses cours de Qigong au parc Zhongshan. En Chine depuis 2008, ce professeur de français à l’université Jiaotong est aussi et surtout auteur de bande dessinée, pour laquelle il écrit des scénarios, et également un fin connaisseur de la BD chinoise.

La dimension historique de l’exposition ainsi que l’identité de son commissaire ont fatalement attiré l’attention de la Société d’histoire des français de Chine qui a voulu en savoir plus. Pour cela elle a demandé à Christophe, qui connaît bien Yohan depuis l’époque où leurs chemins se sont croisés à la librairie, d’aller lui poser quelques questions pour en découvrir davantage sur l'histoire de la bande dessinée à Shanghai...

L'entretien

Yohan Radomski


Bonjour Yohan. Pour commencer, peux-tu nous raconter comment la bande dessinée est entrée dans ta vie ?

J’ai toujours eu un intérêt pour la lecture et j’ai toujours lu beaucoup de livres, y compris des bandes dessinées. En fait, j’avais des oncles qui lisaient de la bande dessinée, donc j’ai eu la chance étant enfant de lire pleins de BD différentes. Tardi, Windsor McCay, Les Pieds Nickelés, des BD de gare… Ils m’offraient des albums et moi je lisais bien sûr aussi Mickey, Spirou… A l’adolescence j’ai commencé à fréquenter les bibliothèques, les bouquineries et à lire des revues de bande dessinée des années 70-80 comme Pilote, Charlie, Métal hurlant...

Vers 16-17 ans j’ai écrit un premier scénario et j’ai contacté des dessinateurs. À la fin de mes études, j’ai travaillé au Centre international de la bande dessinée à Angoulême[1], j’y ai rencontré des dessinateurs de la section bande dessinée des Beaux-Arts et on a commencé à collaborer. Moi écrivant et eux dessinant.

Couverture de Métal hurlant, « laboratoire » de la bande dessinée francophone dans les années 70-80


Qu’est-ce qui t’a orienté vers le scénario ? Parce qu’on a tendance à considérer la bande dessinée comme un art visuel et souvent les scénaristes restent, malheureusement, un peu dans l’ombre des dessinateurs…

Simplement quand j’étais enfant je prenais plaisir à raconter des histoires, à ma petite sœur ou aux plus jeunes de ma famille, vu que je suis l’aîné. Et puis j’ai compris à l’adolescence que dans la bande dessinée il y avait un scénariste et un dessinateur. J’aimais dessiner mais je manquais un peu de confiance dans mon dessin, et comme à l’époque d’Angoulême j’ai rencontré des jeunes dessinateurs hyper talentueux, j’ai commencé à écrire pour eux. Mais ce qui m’intéresse, ce n’est pas uniquement le dessin ou le texte, c’est tout simplement de raconter un récit, en l’occurrence par le médium de la bande dessinée.

Comment es-tu arrivé en Chine ?

Pour la Chine, c’est un peu mon autre champ d’intérêt qui m’y a conduit. C’est lié à la pratique des arts martiaux et des lectures qui s’en sont suivies, notamment sur le taoïsme. Étant enseignant de langue française pour les étrangers, j’ai eu la possibilité de venir en Chine, à une époque où il y avait beaucoup d’ouvertures de départements de français dans les universités. Donc la curiosité était là, l’occasion s’est présentée et voilà, les deux choses se sont rejointes.

L’exposition « Dessiner Shanghai : le style de Shanghai dans la bande dessinée » aborde l’histoire de la bande dessinée en Chine. Est-ce que tu pourrais nous expliquer quand et où exactement commence cette histoire ?

On manque encore de beaucoup d’informations sur l’histoire de la bande dessinée chinoise. Actuellement, il n’y a aucun livre qui soit publié dans une autre langue que le chinois, à part quelques articles, donc je suis un peu limité dans mes recherches. Mais ce que je peux dire, c’est qu’aujourd’hui il y a énormément de recherches d’historiens, d’universitaires ou de spécialistes qui écrivent sur la bande dessinée comme un phénomène mondial, transnational, comme le cinéma. C'est-à-dire que la bande dessinée est née et s’est développée dans plusieurs pays en même temps, les influences se diffusant de pays en pays. Et la bande dessinée chinoise ne fait pas exception.

Elle s’est développée dans les années 20 à Shanghai parce qu’il y avait une presse qui permettait de le faire et un public de jeunes qui avaient une ouverture d’esprit, une ouverture culturelle. C’est notamment le mouvement associé à Lu Xun, autour de la revue « La jeunesse »[2], tous ces auteurs qui se sont mis à écrire en chinois moderne[3]. À Shanghai, il y avait la possibilité de publier des livres bon marché, alors que jusqu’ici les livres coûtaient chers et restaient réservés à des gens qui avaient beaucoup d’argent. Et comme en France, comme aux Etats-Unis, la bande dessinée s’est développée à travers une dimension disons « populaire », du fait que les gens pouvaient se permettre d’acheter des revues, des magazines, des livres…

Illustration tirée d'un lianhuanhua adapté d'« Au bord de l’eau », 1925

On a donc deux aspects. A la fois, on commence en Chine autour des années 20 à adapter en lianhuanhua[4] des grands classiques comme Au Bord de l’Eau ou Les Trois Royaumes, des légendes, des faits historiques célèbres. Et d’autre part, on a dans les magazines, les journaux, davantage une production de bande dessinée d’humour, satirique, de dessin de presse. La terminologie n’est pas encore vraiment fixée à l’époque, mais on peut déjà dire que ce qui relève de la publication dans la presse est du « manhua »[5], c’est-à-dire de la bande dessinée comique, de la caricature, et pour la publication sous forme de livre on parlera de « lianhuanhua », qui en chinois signifie « suite d’images ».

Peux-tu nous en dire plus sur l’origine de ces deux mots ?

« Lianhuanhua » est une invention. Il fallait décrire ce nouvel objet, et ils se sont dit « ce sont des dessins liés l’un à l’autre ». Concernant « manhua » il existe des débats, parce que manhua est un mot chinois, emprunté ensuite par les japonais[6], avant de revenir en Chine avec un autre sens. En effet, le mot manhua en chinois jusqu’au 19e siècle - début 20e n’avait pas vraiment le sens qu’il a aujourd’hui. Il signifiait quelque chose comme « au hasard », « désinvolte ». À la base, je crois que ça relève de la culture lettrée classique, par exemple c’est un oiseau qui marche dans la vase sur le rivage et qui va, avec ses pattes, laisser des empreintes et créer des motifs. Ça, c’est « manhua ». Mais dans tous les cas, l’acception moderne vient de l’influence japonaise et notamment par Feng Zikai[7], quand il publie en 1925 Zikai manhua, « les manhua de Feng Zikai ». C’est cet ouvrage qui a popularisé ce mot. Et aujourd’hui manhua désigne la BD, japonaise comme occidentale, sous la forme moderne qu’on connaît d’agencement de plusieurs images, dans une page, avec des bulles de dialogue.

Manhua de Feng Zikai


On vient de voir que la bande dessinée chinoise est née à Shanghai dans les années 20, dans le contexte très international que l’on connaît. Quelques mots sur ces influences ?

Quand on regarde des magazines des années 30, on voit clairement des influences internationales. Par ailleurs, Lu Xun a parlé avec bienveillance du lianhuanhua, en disant aux dessinateurs qu’ils pouvaient s’inspirer des gravures sur bois qui étaient faites en Allemagne à la même époque. Il invitait ainsi les artistes à regarder ce qui pouvait se faire en Europe, avec ce nouveau moyen d’expression qui se mettait en place.

Plus tard, il y a eu certainement dans les années 50-60 une influence de l’art, du style soviétique de la représentation. Les dessinateurs de cette époque ont vraiment poussé le réalisme des corps. Encore aujourd’hui, les écoles d’art chinoises sont très fortes en croquis d’observation, presque photographiques, avec cette volonté de reproduire la réalité qui vient d’une base un peu marxiste, matérialiste.

« 交通站的故事 Jiaotong zhan de gushi », un exemple de lianhuanhua des années 60. Couverture.
« 交通站的故事 Jiaotong zhan de gushi ». Illustration.


Mais au-delà de ces influences, je pense qu’il y avait déjà en Chine un terrain propice du fait de techniques comme l’imprimerie, de savoir-faire qui permettaient d’imprimer ensemble du texte et de l’image depuis près de 1000 ans, depuis la dynastie Tang.

« Sutra du diamant », retrouvé dans les grottes de Dunhuang. Xylographie de l'an 868


Par rapport à l’exposition, est-ce que tu peux nous dire quelques mots sur son organisation, comment tu es arrivé à monter ce projet ? Sachant que le Culture Square est plutôt un endroit où l'on va voir du spectacle vivant, des comédies musicales par exemple !

Tout part d’une rencontre avec Julia Chow, qui est organisatrice d’expositions. Elle savait mon intérêt pour la bande dessinée chinoise, que je connaissais des artistes renommés ou leur famille etelle m’a fait cette proposition. Elle a eu cette idée du Shanghai Culture Square pour essayer d’attirer un public différent de celui des musées et des galeries. Sachant qu’en février-mars il n’y avait pas de concert ou de comédies musicales, que le lieu était donc disponible, elle l’a loué pour organiser l’exposition.

À l'entrée du Shanghai Culure Square trône une « Shanghai SH760 » aux couleurs de l'exposition
Photo de famille : artistes et organisateurs dans le hall du Shanghai Culture Square


Donc il y avait l’idée de toucher un public différent ?

Oui, il y avait l’idée de proposer un regard différent sur la bande dessinée. Je dirais plutôt « l’art » de la bande dessinée. Ce que je veux dire par là, c’est que tous les auteurs exposés ont commencé leur carrière dans la bande dessinée mais sont plutôt aujourd’hui sur le marché de l’art ou de l’illustration. Pourtant, leurs œuvres conservent toujours un lien avec la bande dessinée. Pour moi ce lien est narratif. Souvent ils proposent des images qui sont narratives, c’est-à-dire qu’en les regardant, on peut penser à un récit, il y a quelque chose qui est raconté. Il ne s’agit pas d’un jeu formel, artistique, mais très souvent ils vont représenter des personnages, en situation.

Illustration de Dai Dunbang 戴敦邦

Donc on voulait proposer un regard différent au public chinois. Si on disait que c’est de la bande dessinée, les gens allaient penser tout de suite à un truc rigolo, un truc pour les enfants, ou alors quelque chose de passé de mode, sans intérêt. Donc là l’idée c’est de montrer de belles images qui sont en lien avec le monde de la bande dessinée mais aussi avec celui de l’art, un peu entre les deux. De leur dire : « Regardez, dans la bande dessinée vous avez eu et vous avez encore des dessinateurs extraordinaires, qui ont fait des dessins qui ont une grande valeur artistique. Le dessin en soi a une beauté plastique, esthétique qui vaut le coup, au-delà des préjugés qu’on peut avoir sur la bande dessinée. » Et proposer ça dans un espace différent, au cœur de la ville et pratique d’accès, ça facilite cette approche.

Pour moi c’est vraiment une exposition artistique liée au monde de la bande dessinée, plutôt destinée aux adultes. Même si finalement il y a beaucoup d’enfants qui viennent dans l’exposition et qui trouvent aussi un intérêt à regarder toutes ces images, avec les explications des parents ou des grands-parents. L’exposition opère un travail de mémoire en fait, parce qu’elle montre un siècle d’évolution de la bande dessinée et puisque les images sont porteuses de sens, de narration, c’est un support qui permet aux gens d’expliquer aux enfants comment était leur vie quand eux-mêmes étaient enfant.

Sur cet aspect de la mémoire, tu as dit pendant la visite guidée que l’exposition était aussi la narration par les auteurs de leur Shanghai intime…

Oui, c’est quelque chose qui est venu dans les années 80 ou 90. Certains auteurs se sont mis à raconter Shanghai d’un point de vue personnel, comme He Youzhi[8], qui a dessiné son autobiographie Je viens du peuple (我自民间来). C’est quelque chose d’assez nouveau dans la bande dessinée chinoise, le fait de parler de soi. Ça a ouvert une porte, sans He Youzhi il n’y aurait peut-être pas eu Li Kunwu[9], qui lui aussi va raconter l’histoire de la Chine par son regard d’enfant, ce qu’il a vécu quand il était enfant.

Dessin extrait de « Je viens du peuple », He Youzhi

Mais pour moi, le regard personnel d’un artiste, enfin les témoignages personnels plutôt, viennent toujours éclairer la grande Histoire. C’est la petite histoire dans la grande Histoire, et c’est fondamental. Récemment par exemple, j’ai achevé un travail sur l’histoire de ma famille polonaise et le fait d’aller interroger les témoins et de réunir des anecdotes permet de comprendre les époques passées. Quand tu as la possibilité d’avoir un témoignage direct, ça t’aide à comprendre des choses. Et je pense que le public est très avide de ça, de vues d’auteurs, de témoignages d’auteurs… En fait on aime lire, écouter la vie des autres, par résonance avec la nôtre sans doute. C’est presque un besoin que quelqu’un nous raconte ses sentiments intimes…

Mais pour moi, le regard personnel d’un artiste, enfin les témoignages personnels plutôt, viennent toujours éclairer la grande Histoire. C’est la petite histoire dans la grande Histoire, et c’est fondamental. Récemment par exemple, j’ai achevé un travail sur l’histoire de ma famille polonaise et le fait d’aller interroger les témoins et de réunir des anecdotes permet de comprendre les époques passées. Quand tu as la possibilité d’avoir un témoignage direct, ça t’aide à comprendre des choses. Et je pense que le public est très avide de ça, de vues d’auteurs, de témoignages d’auteurs… En fait on aime lire, écouter la vie des autres, par résonance avec la nôtre sans doute. C’est presque un besoin que quelqu’un nous raconte ses sentiments intimes…

Tu as déjà contribué à faire publier plusieurs bandes dessinées chinoises en France, comme celles de Dai Dunbang ou Li Zhiwu. En quoi est-ce important pour toi de faire connaître la bande dessinée chinoise en France ?

En fait, je m’intéresse à la bande dessinée en général. L’important pour moi n’est pas tellement de faire connaître la bande dessinée chinoise en tant que telle, c’est de faire connaître certains auteurs que j’estime intéressants et importants. Et comme en France j’ai des amis qui partagent cet intérêt pour des artistes et des récits étrangers, j’ai eu cette opportunité. Mais ce n’est pas toute la bande dessinée chinoise qui m’intéresse. Je m’intéresse plutôt à certains auteurs qui ont une vraie démarche de narration, artistique, un vrai travail sur certains thèmes, un vrai style de dessin développé. Bien sûr en tant que spécialiste, j’ai un regard ouvert, je m’intéresse à tout le phénomène de la bande dessinée. Tout ça pour dire que mon intérêt est purement culturel, je ne suis pas agent et je ne cherche pas à publier des œuvres pour gagner de l’argent. Ce que je souhaite, c’est de montrer de belles choses à mes amis et aux gens que ça intéresse en France.

« Au pays du cerf blanc » de Li Zhiwu, Les éditions de la cerise, 2015


As-tu des projets de bande dessinée sur la Chine ou de collaboration avec un dessinateur chinois ?

J’ai deux albums jeunesse qui vont sortir en fin d’année, aux éditions Zhong Fu Hui[10], avec deux dessinatrices, Cui Chao et Zhai Wensi. Ce sont des livres pour les enfants de trois ans, pas de la bande dessinée. Par ailleurs, j'ai effectivement un projet de récit en bande dessinée avec un dessinateur chinois, qui se déroulerait en Chine. Ce projet me tient beaucoup à cœur mais pour l’instant le Covid a contrecarré nos plans... J’espère que l’été prochain nous verra avancer dessus !

Portrait chinois de Yohan Radomski

Un lieu à Shanghai ?

Un parc, le parc Zhongshan par exemple. Le parc est un lieu de rencontres, on y trouve encore le « peuple chinois ». J’y trouve un mode de vie encore un peu traditionnel et une façon un peu simple, bon enfant, d’apprécier la vie. Les gens sont très ouverts, la liberté des corps y est appréciable, plus qu’en France. Si tu veux faire du taijiquan, tout le monde te laisse tranquille.

Quand je suis arrivé en Chine, j’ai commencé à apprendre le chinois en me retrouvant avec pleins de gens dans les parcs pour pratiquer les arts martiaux et en essayant de discuter avec eux, de les écouter.

En fait, je pense que si on veut comprendre un peu les Chinois, il faut aller dans les parcs parler avec eux. On y trouve toutes sortes de gens. Moi ça m’intéresse plus de discuter avec les petites gens parce qu’on en apprend plus sur la vie, notamment des choses qui relient au passé, dans des transmissions de personne à personne. Il y a cette possibilité de rencontrer des personnes âgées qui ont vécu plusieurs périodes de l’histoire de la Chine.

Un personnage historique ?

Feng Zikai, cet auteur qui a apporté un vent extraordinaire de nouveautés dans la culture shanghaienne dans les années 20. Qui était aussi un pédagogue, qui a écrit beaucoup de livres pour les enfants, des livres présentant l’art occidental ou des peintres occidentaux aux Chinois, qui a traduit du japonais, de l’anglais, du russe… C’est ce genre de personne ouverte sur d’autres cultures, et qui en même temps se nourrit profondément de sa culture personnelle chinoise pour créer quelque chose de nouveau, qui m’intéresse. Feng Zikai est quelqu’un qui est très connu en Chine car au-delà du milieu de la bande dessinée, c’était aussi un écrivain, qui a écrit aussi bien des chroniques, des essais que des livres sur les mathématiques ou sur l’apprentissage du violon.

Feng Zikai


Un objet ?

Un lianhuanhua, une bande dessinée… Un livre, que ce soit une bande dessinée ou un autre format, c’est quand même une invention, un objet génial. On n’a pas vraiment fait mieux aujourd’hui. C’est-à-dire que les écrans, le livre numérique, n’ont pas pu remplacer cet objet. Pour moi, l’objet livre, le fait de le tenir, d’être dans un espace, de voir des images imprimées, c’est très important. C’est complètement différent de voir une image sur un écran, où la taille, le format de l’image est souvent modifié. Le fait d’avoir une image devant soi, provoque une résonance directe sur toi, sur ton cœur, il y a là presque quelque chose de physique.

Un lianhuanhua

L’objet lianhuanhua, ce petit livre, est juste quelque chose de génial et je pense qu’aujourd’hui il serait possible encore de créer avec ce médium. Avec une approche un peu plus artistique, littéraire, cette idée de raconter une histoire à partir d’une image avec du texte dessous peut très bien fonctionner encore, on n’a pas fini d’explorer ce lien entre les deux. Des écrivains pourraient très bien collaborer avec des artistes, des dessinateurs et pourraient s’emparer de ce médium et le renouveler. Je pense que c’est possible.

L’objet lianhuanhua, ce petit livre, est juste quelque chose de génial et je pense qu’aujourd’hui il serait possible encore de créer avec ce médium. Avec une approche un peu plus artistique, littéraire, cette idée de raconter une histoire à partir d’une image avec du texte dessous peut très bien fonctionner encore, on n’a pas fini d’explorer ce lien entre les deux. Des écrivains pourraient très bien collaborer avec des artistes, des dessinateurs et pourraient s’emparer de ce médium et le renouveler. Je pense que c’est possible.

Propos recueillis par Christophe.


Merci beaucoup à Yohan Radomski de nous avoir accordé cette interview. Nous vous donnons très bientôt rendez-vous sur notre compte Wechat pour une nouvelle publication sur la bande dessinée chinoise… à suivre !

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- Entretien : Le professeur Pinol et son travail sur Jacquinot

- La « Gazette de Changhai » est de retour ! : entretien avec Charles Lagrange

L’exposition « Dessiner Shanghai : le style de Shanghai » est au Shanghai Culture Square jusqu’au dimanche 26 mars. Ouvert tous les jours de 9h à 18h. Entrée : 138 RMB pour les adultes (108 RMB en semaine), 69 RMB pour les enfants (moins de 1m30).


Notes

  1. « Cité internationale de la bande dessinée et de l'image », créée en 1985 à Angoulême dans le sillage du Festival international de la bande dessinée. Elle comprend notamment un musée de la BD, une médiathèque et une bibliothèque patrimoniale. Voir : www.citebd.org.
  2. 新青年 « Nouvelle jeunesse » en chinois, sous-titré en français « La jeunesse ». Revue intellectuelle fondée en 1915 à Shanghai par l’intellectuel Chen Duxiu 陈独秀, elle joue un rôle majeur dans l'introduction des idées occidentales, tant libérales que marxistes, en Chine au début du XXe siècle. Elle devient par la suite une revue du Parti communiste chinois, dont Chen sera le premier secrétaire général de l’histoire.
  3. 白话báihuà. Langue écrite basée sur le mandarin parlé, par opposition au chinois littéraire des lettrés, appelé 古文 « gǔwén ». Elle s’impose progressivement après le mouvement du 4 mai 1919, porté notamment par les plumes d’intellectuels comme Lu Xun, Hu Shi ou Chen Duxiu.
  4. 连环画liánhuánhuà. Littéralement « images enchaînées ». De petite taille et de format à l’italienne, il a la particularité de ne contenir qu’une vignette illustrée par page. Le texte associé est placé sous l’image et non pas dans l’image.
  5. 漫画mànhuà.
  6. Prononcé « manga ». Au départ ce terme désignait des illustrations, souvent amusantes, diffusées au 18e siècle au Japon sous forme d’estampes, comme celles de Hokusai par exemple. Le sens a évolué pour désigner la bande dessinée, les fameux mangas, si populaires en France depuis les années 90.
  7. 丰子恺 Feng Zikai. Né à Jiaxing en 1898, il  s’installe à Shanghai après un séjour à Tokyo. Poète, traducteur et écrivain, il était également illustrateur et peintre. En Chine, un prix Feng Zikai récompense les meilleurs albums illustrés pour enfants depuis 2009.
  8. Cette année voit le centenaire de la naissance de 贺友直 He Youzhi en 1922. La Maison d’édition des Beaux-Arts du Peuple de Shanghai, « 上海人民美术出版 », va publier une intégrale en 2 parties, 18 volumes (cet automne) puis 6 volumes.
  9. 李昆武 Li Kunwu. Né en 1955 à Kunming, ce dessinateur de presse est venu à la bande dessinée sur le tard. Il a notamment signé la trilogie autobiographique Une vie chinoise et La Voie ferrée au-dessus des nuages, sur le chemin de fer du Yunnan (Editions Kana).
  10. 中国中福利会出版社, « 中福会 » ou China Welfare Institute Publishing House : maison d’édition fondée en 1950 à Shanghai par Song Qingling, femme de Sun Yat Sen et héritière de sa mission politique, se consacrant à l’enfance et au social.