Un Peintre et Poête aux Messageries Maritimes : Louis Brauquier

De Histoire de Chine
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rédigé par Claire Le Chatelier

Le Sémaphore Karl Gutzlaff du Quai de France

Le sémaphore Karl Gutzlaff, 1922

Le passager des somptueux bateaux des Messageries Maritimes débarquant à Shanghai, Quai de France (correspondant actuellement à la partie sud des berges du Huangpu au sud de Yan’An Lu), découvrait en premier lieu le sémaphore Gutzlaff.

Karl Gutzlaff (1803-1851) était un missionnaire allemand qui édita une des premières Bibles en chinois. Ce sémaphore, fut construit en 1884, sur le Quai de France. Son emplacement avait été choisi car c’était le meilleur endroit pour communiquer avec tous les bateaux entrant et sortant du port. Sur un des deux mâts, le personnel hissait différents drapeaux  et fanions, afin d’indiquer la force du vent, l’état de la rivière et celui de la mer. Ces signaux étaient renouvelés cinq fois par jour, en fonction des prévisions météorologiques reçues de l’observatoire de Xujiahui, assurant la sécurité de la navigation  du port de Shanghai. Le second mât permettait le réglage des chronomètres, grâce à une grosse balle d’osier, montée à mi-mât à 11h45, puis en haut du mât à 11h55 pour retomber à mi-mât à midi, chaque jour.

En 1907, l’économie florissante de Shanghai eut pour conséquence un accroissement du trafic fluvial. Il devint urgent d’améliorer les prévisions météorologiques. Le vieux sémaphore fut détruit et reconstruit dans le style Art Nouveau. L’actuelle  construction dépasse la précédente de 50m ; elle dominait le Bund de façon à ce que quelqu’un situé loin de la rivière Huangpu, puisse voir les drapeaux clairement et  décider de mettre la voile ou non. Avec l’avènement de la radio, le sémaphore tomba graduellement en désuétude.

Les Messageries Maritimes

En face du sémaphore sur le Quai de France, (actuel Zhong Shan Dong Er Lu) au numéro 9 précisément, se trouve toujours l’immeuble de la Compagnie des Messageries Maritimes. L’édifice de la compagnie, qui date de 1936, a été dessiné par l’architecte franco-suisse R. Minutti. Le bâtiment possède une structure Art Déco. C’est l’actuel Service des Archives de la Ville de Shanghai et il abrite au premier étage un petit musée intéressant ouvert au public.

Créée en 1798, la compagnie – ancienne Entreprise Générale des Messageries – tint son titre de sa vocation première : le transport du courrier par diligence. La ligne dite de l’Indochine, qui va de Marseille à Shanghai, est inaugurée le 19 octobre 1862, avec deux ans d’avance sur la date convenue. Désormais Saigon est à 34 jours de navigation de Marseille et Shanghai à 45 jours. On peut mesurer la puissance des Messageries en quelques chiffres : de 16 navires en 1851 elle passe à 62 en 1901 dont pas moins de 10 navires sur la ligne bimensuelle Marseille Extrême-Orient.

Son ancien directeur, Paul Bois, écrit dans Le Grand Siècle des Messageries Maritimes:

"Durant six générations le pavillon blanc et rouge aux lettres noires a flotté aux mâts des Messageries Maritimes, connues et appréciées sur tous les continents. Les 383 navires de la flotte portaient aussi le nom de leur port d’attache, qui reste lié, dans la mémoire du monde, à l’élégance de leurs formes et au charme de leur pratique. Pour le plus grand nombre ce nom était Marseille..."

La Concession Française – même embryonnaire – existait depuis une dizaine d’années. Le gouvernement français ne pouvait plus faire l’économie de liaisons maritimes régulières vers l’Extrême-Orient. Il signa, en 1860, une convention avec les Messageries Maritimes concernant l’organisation des services postaux vers la Chine. La société avait en effet obtenu, via le Consul de France de Shanghai et après de nombreuses négociations avec le représentant de l’administration mandchoue, l’autorisation du contrôle d’une partie des quais. Les Messageries Maritimes s’installèrent alors à Shanghai au 9, Quai de France. La firme afficha sa prééminence sur les autres sociétés en adoptant  un nom chinois qui dissimulait à peine ses prétentions : Fa Gongzi (fah kung-sze) la Compagnie Française.

Son travail consistait essentiellement à trouver du fret et des passagers pour les navires relâchant à Shanghai, et à les ravitailler en vivres et en combustibles. La cargaison la plus précieuse fut, pendant des décennies, le fil de soie destiné aux ateliers lyonnais.

Louis Brauquier

Louis Brauquier

Plusieurs écrivains ont relaté leurs traversées à bord des Messageries Maritimes : Théophile Gauthier, Paul Morand, Pierre Benoît, Paul Claudel, Roland Dorgelès. C’est pourquoi nous voulons évoquer ici la figure de Louis Brauquier, peintre et poète, qui de 1941 à 1947 fut responsable de la Compagnie à Shanghai, alors sous occupation japonaise.

Né le 14 août 1900, Louis Brauquier passe son enfance à Saint-Mitre-les-Remparts et fait ses études au "Grand Lycée"(actuel Lycée Thiers) de Marseille. À 22 ans, il est déjà le poète reconnu de Marseille et de la vie portuaire auxquels il consacre son premier recueil Et l'au-delà de Suez en 1922. Ses premiers écrits lui valent en 1923 le prix de poésie Catulle-Mendès.

Muni d’une licence de droit, il réussi le concours du commissariat de la Marine Marchande et entre aux Messageries Maritimes en 1924, naviguant sur les lignes de Méditerranée et d'Extrême-Orient. Tour à tour en poste à Sydney de 1926 à 1929, puis à Nouméa de 1930 à 1933, il navigue un temps détaché comme subrécargue sur le Saint-André faisant le service des Nouvelles-Hébrides. Il publie en 1931 une série de poèmes Eau douce pour navires, puis en 1932 un drame Pythéas. A partir de 1934, il réside à Alexandrie où il écrit Le Pilote. De 1941 à 1947, il est en poste à Shanghai sous l'occupation japonaise, et publie Ecrits à Shanghai, puis en 1948 à Diego Suarez. Agent général des Messageries Maritimes de 1952 à 1955, il séjourne à Saigon, Colombo, Sydney et Alexandrie dont il est expulsé en 1956 lors de l'expédition franco-anglaise de Suez avant de repartir pour Sydney et Nouméa. Faisant valoir ses droits à la retraite, il se retire à Marseille en 1960. En 1962, le Grand Prix Littéraire de Provence lui est décerné. Il devient Membre de l'Académie Ronsard en 1963. Il publie encore Feux d'Epaves en 1970, avant d’obtenir en 1971 le Grand Prix de poésie de l'Académie Française et la Grande Médaille de la Ville de Marseille. Il décède le 7 septembre 1976 d'une congestion cérébrale, alors qu’il se rendait à Paris au chevet de son ami Gabriel Audisio, collaborateur régulier des Cahiers du Sud, ami de Saint John Perse.

Capitaine au long cours, sa vie fut un voyage sans fin, de port en port, mais il sut se dégager des facilités de l'exotisme. C'est notre sort qu'il épingle comme une interrogation à travers les drames de la carte mal tenue, des écueils, de la tempête qui nous joue parfois à quitte ou double. Ses poèmes plantent le décor des grandes villes portuaires où Marseille occupe une large place, figent en instants magiques le mouvement des navires, les voyages, l’exil et les amitiés lointaines, et chantent la mélancolie de la Provence et son âpre beauté.

La Compagnie des Messageries Maritimes

Exilé forcé autour du globe par son métier auprès des Messageries Maritimes, Louis Brauquier n'aura de cesse, toute sa vie, de témoigner par ses écrits de son attachement viscéral à sa ville natale. Il est par excellence le poète de l’exil et de la mémoire qui, loin de ses racines, caresse l’espoir secret que le prochain bateau sera pour lui et le ramènera sur les bords du Lacydon aimé. Il est aussi le poète de l'attente, celui qui reste à quai quand d’autres partent sur les mers. C’est probablement dans ses écrits que Marcel Pagnol trouva la trame du personnage de Marius pour sa trilogie.

Mais Louis Brauquier est également le poète de la vie qui bat au coeur des villes maritimes, le chantre du bouillonnement des ports, le fidèle portraitiste des anonymes qui peuplent les quais et leurs alentours. Ce faisant, à l’instar d’André Suarès ou d’Albert Londres, il devient le miroir de cette période si particulière de l’entre-deux guerres qui voit l’apogée des compagnies de navigation marseillaises et des colonies. Un très beau moment de littérature que tout expatrié devrait connaître et sans nul doute apprécier.