« Terre arable du songe !... » Saint-John Perse en Chine (1916-1921)

De Histoire de Chine

Rédigé par Anthony Glaise

Introduction

Alexis Leger (Saint-John Perse) en 1919[1]

« Il a bien raison de se donner un peu d’air pendant qu’il est jeune[2] » : c’est ainsi que Paul Claudel commente le départ du jeune Alexis Leger, son cadet dans les lettres et dans la carrière diplomatique, pour la Chine. Leger y est nommé troisième secrétaire à la Légation de France à Pékin en 1917 : il y restera jusqu’en 1921, puis intégrera l’année suivante les services centraux du Quai d’Orsay et se rapprochera encore davantage de son protecteur Philippe Berthelot, le tout-puissant secrétaire général[3], et du ministre Aristide Briand (dont il devient directeur de cabinet). Entre temps, il sera le témoin (voire l’acteur, nous y reviendrons) des soubresauts politiques et sociaux qui traversent la Chine à cette époque : la tentative de restauration impériale de Yuan Shikai en 1916, le coup d’État du général Zhang Xun en 1917, qui avait pour but de remettre sur le trône du Fils du Ciel le très jeune empereur Pouyi, les répercussions de la lointaine Première Guerre mondiale dans le Quartier diplomatique et les Légations… Autant d’occasions pour Alexis Leger de déployer ses talents diplomatiques. C’est aussi un jeune poète qui prend la mer en 1917 : il vient de publier son premier recueil, Éloges, qui a attiré l’attention de nombreuses notabilités du monde des lettres. Il ne s’agira pas ici de retracer le séjour chinois d’Alexis Leger sur un plan strictement biographique (d’autres l’ont fait, et de brillante manière[4]) : notre propos consistera plutôt à envisager comment le séjour en Chine a pu constituer très tôt un moment séminal dans la construction de la figure auctoriale de Saint-John Perse que les Œuvres complètes publiées dans la bibliothèque de la Pléiade en 1972, véritable testament pour la postérité, ne vient qu’entériner et figer pour l’éternité[5].

Portrait du poète en diplomate

La toute récente édition de la correspondance entre Alexis Leger et Philippe Berthelot nous donne à voir un portrait du jeune diplomate qui, s’il n’est jamais relâché, se prête du moins à quelques confidences, en particulier avec Hélène Berthelot, qui devient au fil des lettres une véritable confidente[6] : « Ce départ d’Europe, qui devait me libérer d’un mensonge et d’un esclavage, a funèbrement dépassé son but. La femme que je n’ai pas su aimer et dont j’étais indigne, pour qui il n’y a eu en moi qu’ingratitude et inconscience, à qui je gardais pourtant, à mon insu, le meilleur ou le moins mauvais de moi-même, s’est tuée. »

Alexandre-Robert Conty (1864-1947), le premier patron d’Alexis Leger en Chine[7]

Ce drame intime (dont nous ne connaissons pas l’identité de la protagoniste) est ainsi présenté par Leger, de manière assez romantique, comme la cause principale de son départ pour la Chine. Néanmoins, une fois arrivé à Pékin, Leger se trouve rapidement pris dans le tourbillon mondain du Quartier diplomatique et dans les jeux d’influence internes à la Légation de France. Lorsqu’il arrive, son supérieur est Alexandre-Robert Conty (1864-1947), ambassadeur de France depuis 1912, pour lequel il semble avoir éprouvé un réel respect, puisqu’il le décrit à Berthelot comme « un très brave homme, sous l’égoïsme du père de famille – maladroit à plaisir avec les hommes (par manque de maîtrise autant que de psychologie), mais tout à fait remarquable en affaires et possédant à fond son métier[8] ».

C’est une tout autre personnalité qui lui succède en 1917, Auguste Boppe (1862-1921), qui ne suscite quant à lui que le mépris de notre auteur : « c’est un terrible amortisseur que feu cet homme de bonne volonté. Tout est usé chez lui, sauf la peur et l’entêtement désespéré à voir toute chose sous son aspect négatif[9]. » Par contraste, Leger voudra toujours se présenter comme un homme aventureux et entreprenant, peu enclin à se laisser emprisonner dans les convenances et les traditions (nous y reviendrons). On peut aussi évoquer la figure de Gaston Maugras (1884-1965), Premier Secrétaire qui entre en fonction en 1919 et qui éprouve une antipathie farouche (et partagée) pour Leger. Ce dernier ne lui épargne pas sa condescendance : « J’apprends l’arrivée prochaine d’un nouveau Premier Secrétaire appelé à remplacer Martel. Je sais de qui il s’agit : un agent « vieille carrière » qui n’a qu’antipathie naturelle pour moi[10]. »

Cependant, il ne se contente pas d’être spectateur des mesquineries de bureau : il en est parfois le protagoniste. Ainsi, lorsqu’il se rêve conseiller spécial auprès du gouvernement chinois, projet pour lequel il fait appel à Berthelot, il se considère la victime de sourdes manœuvres de son collègue Maugras : « B. [Boppe] a cru devoir montrer le télégramme de Paris à Maugras qui m’est foncièrement et sournoisement hostile, et par qui P. [Padoux[11]] saura tout avant deux mois de séjour ici. […] Il a su affoler l’imagination débile de B., le persuader de remanier son télégramme…[12] »

Néanmoins, Leger, désireux d’agir en homme d’action, n’accorde pas beaucoup d’importance (ou fait mine de ne pas y apporter beaucoup d’importance) à ces conflits. Il doit en effet pallier le manque de personnel et met sans cesse en valeur son intense activité : « La Légation demeure toujours aussi démunie de personnel. Chargé officiellement des fonctions intérimaires de Deuxième Secrétaire, j’ai eu en fait à y assumer celles de Premier Secrétaire, et parfois même, pour quelques mois, celles de Conseiller[13]. »

De ce point de vue, comparer les « Lettres d’Asie » publiées dans les Œuvres complètes publiées dans la Pléiade et les correspondances publiées ultérieurement (en particulier celle que Leger a échangée avec Berthelot) revient à s’apercevoir que le volume de la Pléiade construit plus nettement un portrait de Leger comme observateur attentif de la vie chinoise et des Légations. Il s’y affirme très clairement à la marge et fustige la frilosité de ses collègues du corps diplomatique : « Les diplomates étrangers préfèrent vivre entre eux, dans l’enceinte du Quartier diplomatique, avec leurs mêmes vieilles histoires de partout[14]. »  De la même manière, il se présente dans sa correspondance publiée dans la Pléiade comme doté d’une clairvoyance que partagent peu de ses homologues, puisqu’il n’hésite pas à critiquer la France, qui selon lui « ne semble plus avoir de politique propre en Extrême-Orient, et le jeu est trop souvent mené par l’imprévoyante et conservatrice Angleterre, au profit immédiat de son allié japonais[15]. »

À rebours, la correspondance avec Berthelot nous présente un autre portrait d’Alexis Leger. Soucieux de son avancement et de son traitement de diplomate, il s’appuie sur l’influence du secrétaire général du Quai d’Orsay pour obtenir ce qu’il souhaite. On entrevoit alors une figure bien différente : celle du diplomate carriériste et ambitieux : « Je lui ai demandé de me faire titulariser dans le cadre diplomatique, comme secrétaire de 3e classe, avec ceux de ma promotion. Je sais que c’est le moment précis de le faire et qui ne se retrouverait plus pour moi[16]. »

Ainsi, on peut distinguer deux dimensions de la figure du Leger diplomate : fin connaisseur de la Chine et observateur visionnaire d’un côté, fonctionnaire conscient de ses intérêts bien compris de l’autre. Néanmoins, il faut ajouter à ces deux dimensions une troisième, qui se trouve souvent masquée dans ces correspondances : celle de l’écrivain et du poète.

La Chine comme source d’inspiration littéraire

Il faut ici souligner combien la Chine a pu être pour notre auteur le support d’une création littéraire dans laquelle on peut distinguer deux veines. La première, la plus inattendue sous la plume de Saint-John Perse, est la veine comique. C’est de cette veine que sort cette description du voyage en bateau vers la Chine, sorte de parodie burlesque de Partage de midi :

« Sur un grand niais de paquebot dégingandé, qui semble bien avoir été gréé en Pologne, et qui n’a même pas su semer la rose des vents de son hélice malgré tous les mauvais conseils que je lui ai soufflés, j’ai voyagé sans danger, avec des banquiers pauvres, des médecins malades, des femmes belles et paisibles à vous donner le mal de mer, des officiers sages et nuls comme des fils aînés, dont le cœur bêle et pue la rêverie sentimentale, la dignité civile et les modestes convoitises[17]. »

En sort aussi, et surtout, un petit document diplomatique, la « Relation respectueuse adressée par le secrétaire Lei Hi-Ngai à Son Excellence le ministre Kang Te[18] au sujet de sa mission auprès de la famille du président Li et des circonstances qui accompagnèrent l’exode de cette dernière vers un lieu de refuge », publiée dans le volume de la Pléiade[19]. Alors que les textes diplomatiques y sont très rares, une telle publication interroge. Sa lecture lève immédiatement tous les doutes : loin d’être une sèche description du rôle d’Alexis Leger dans l’enlèvement de la famille de Li Yuanhong, président de juin 1916 à juillet 1917, gardée en otage par des rebelles dans la Cité interdite, il s’agit bien plutôt d’un minuscule roman picaresque, dont émerge presque immédiatement la figure de son héros, plein de résolution et d’audace : « Nous reposant d’avance sur la magnanimité que les écrivains ont accoutumé de prêter dans l’Histoire à tous les grands capitaines, nous passâmes sur-le-champ, M. Po Leang-ts’ai[20] et moi, à l’exécution de notre plan[21]. » Lorsqu’il pénètre dans la Cité interdite, nous sommes loin du cadre fabuleux décrit par Pierre Loti dans Les Derniers Jours de Pékin : il s’agit bien plutôt d'un intérieur bourgeois, comme on pourrait en trouver en Europe :

« Entre un crachoir vert Nil de loterie foraine, un portrait en pied, plus grand que nature, du Président Li, et une photographie dédicacée de l’Empereur Guillaume entouré de ses maréchaux, - en compagnie d’un vieillard inoffensif tenu en laisse par un oiseau, et d’un jeune homme de famille préposé à la marche d’un ventilateur de dimensions telles que nous n’en connûmes point au monde de pareil, nous attendîmes. Les meubles étaient de reps et la pendule de Bavière[22]. »

Tout exotisme s’évanouit alors et laisse la place au ridicule le plus complet, que notre diplomate-écrivain ne peut s’empêcher de décrire avec un demi-sourire[23], ce qui ne fait que souligner la noblesse de sa propre conduite : « Le Président avait en effet fait bon marché du sort d’une famille qui avait paru jusque là lui tenir fort à cœur, par ses membres illégitimes tout au moins[24]. » Cependant, face à cette Chine occidentalisée, dont la lâcheté dispute à la drôlerie, il est une autre Chine, bien plus austère, qui inspire à Leger des sentiments bien plus profonds, comme il s’en ouvre au docteur Jean-Augustin Bussière, médecin de la Légation :

« Vous qui avez jadis aimé, sur les hauts plateaux d’Iran, ces heures d’écart et de vraie solitude, avant le temps venu des grandes caravanes nocturnes et la montée soudaines des « étoiles fraîches », vous comprendrez sans peine ce que je viens chercher ici : rupture avec toute cette trame de dissipation nocturne qui plane au-dessus de Pékin – Ville chinoise et Quartier diplomatique –, toute cette trame sonore et incessante jusqu’à l’aube[25]. »

Pékin en 1914, photographie de la mission archéologique Segalen – Gilbert de Voisins[26]

Le désert constitue alors l’envers de Pékin, et incite à la méditation poétique. C’est d’ailleurs pour cela qu’il fait le choix de se retirer loin de la capitale pour se reposer : « Je vous écris au fond d’un petit temple bouddhiste, sur une éminence rocheuse au nord-ouest de Pékin, où j’ai, pour quelques jours, trouvé refuge contre la fatigue et contre un redoutable été[27]. »

Solitude du poète, solitude du désert[28]. Dans ce dialogue silencieux, seule une présence animale est supportable : celle du cheval, avec lequel Saint-John Perse se sent une proximité profonde, presque instinctive : « J’aime ‘Allan’, mon cheval mongol, devenu mon ami : une bête singulière qui ne trouverait pas grâce à vos yeux, et dont personne ici ne comprend qu’elle puisse s’entendre aussi bien avec moi[29]. » Dans cette communion avec sa monture, c’est l’infini qui attire le poète, qu’il soit celui du désert ou celui de la mer :

« Et c’est une étrange sensation, qu’il me semble parfois partager avec mon cheval, qu’arrêtés en quelque lieu perdu de la plaine chinoise et comme mus mystérieusement par on ne sait quelles ondes secrètes, nous nous orientons tous deux d’instinct, de la tête d’abord puis de tout l’axe du corps, d’un seul tenant, vers ce que ma petite boussole de poche indique comme la direction de la mer[30]. »

Le désert, Alexis Leger le découvre d’ailleurs à l’occasion d’un voyage en Mongolie entre mai et juin 1920 qui lui inspire Anabase, qu’il publie à son retour en France en 1924. La solitude y domine, loin des « hommes, gens de poussière et de toutes façons, gens de négoce et de loisir, gens des confins et gens d’ailleurs, ô gens de peu de poids dans la mémoire de ces lieux…[31] » :

« Pour mon âme mêlée aux affaires lointaines, cent feux de villes avivés par l’aboiement des chiens…

Solitude ! nos partisans extravagants nous vantaient nos façons, mais nos pensées campaient déjà sous d’autres murs :

« Je n’ai dit à personne d’attendre… Je vous hais tous avec douceur… Et qu’est-ce à dire que ce chant que vous tirez de nous ?... »[32] »

C’est du silence que naît le chant et du désert que naît le poète : comme une page blanche qui attend le geste créateur, la steppe devient pour Saint-John Perse le lieu de la naissance d’une nouvelle harmonique de son chant qui, loin des souvenirs de Guadeloupe et des luxuriantes végétations, affronte la sécheresse et la nudité. C’est là que naît en partie le mythe Saint-John Perse.

La Chine, ou la construction d’un mythe

Parce qu’il y a un mythe Saint-John Perse, dont Alexis Leger a été le meilleur mythographe. Dans ce monument que constitue la Pléiade, il construit sa propre statue qui, loin d’être monolithique, n’est en fait que dynamisme, mouvement vers l’être, vers le plus qu’être. On sait combien, de la biographie rêvée à la biographie réelle, un gouffre se creuse, dans lequel vient se loger le songe qui porte le fruit de la poésie.

Dans cette construction de soi, la Chine constitue bien un moment fondateur où naissent et se résument toutes les dimensions qu’Alexis Leger a voulu qu’on retienne de lui. C’est d’abord l’homme d’action, capable d’initiative : grâce à lui, « Président élu de la « Commission internationale d’administration du Quartier diplomatique »[33]», le Quartier diplomatique frappé par une épidémie de peste, a évité le pire. Parce que Leger a été prévoyant, c’est la communauté qui a été sauvée : « Aussi discrètement que possible, pour ne pas créer de panique, mais le plus effectivement aussi, j’avais depuis longtemps, avec toute la bonne humeur et l’entrain qui conviennent en pareilles circonstances, pourvu à tout ce qui pouvait être réalisé d’avance[34]. »

Nous l’avons déjà suggéré, Saint-John Perse a voulu passer pour un esprit lucide, assoiffé de solitude (celle des hauteurs) jusque dans ses attitudes diplomatiques :

« C’est à hauteur d’horizon qu’il faut dès maintenant tenir le regard, sans trop d’égards pour le passé ni même le présent. C’est en tout cas bien au-dessous de la vision de ce Corps diplomatique de Pékin, qui s’est formé depuis quinze ans, dans les limites du Quartier diplomatique, un mode de vie très propre et très particulier, comme en cocon, qui peut être assez piquant, […] mais qui demeure totalement étranger à la Chine[35]. »

Cette volonté de paraître plus lucide que les autres l’a parfois conduit, on le sait, à manipuler la réalité pour lui donner une forme de cohérence. Il n’est que de citer la fameuse lettre à Philippe Berthelot telle qu’elle apparaît dans la Pléiade, censée être écrite en 1917 : « La pensée de Karl Marx et d’Engels exerce déjà son attraction secrète dans toute la jeunesse intellectuelle chinoise, et rien n’arrêtera, à plus ou moins longue échéance, […] la marche finale de la communauté chinoise vers un collectivisme social proche du communisme Léniniste le plus orthodoxe[36]. » Les détracteurs de Saint-John Perse ont eu beau jeu de relever ici la réécriture manifeste, et même grossière par certains aspects (parler de léninisme en 1917 relève de l’anachronisme le plus flagrant), mais une telle reconstruction a posteriori visait pour Saint-John Perse à se construire un masque, celui par lequel il voulait se faire connaître. Cependant, dans les vies d’aventure, il n’y a pas que la diplomatie ou la politique : il y a aussi l’amour. Et il n’a pas été absent de la vie d’Alexis Leger, même si Saint-John Perse biographe de lui-même a été d’une discrétion absolue à ce sujet. Il faut pourtant ici parler de Nelly Yu Roung Ling (1889-1973), l’épouse du général Dan Pao Tchao (1887-1958), conseiller à la présidence de la République sur les questions de défense, et accessoirement la maîtresse du jeune diplomate. C’est grâce à elle que Leger apprend la tentative d’enlèvement de la famille du Président Li, qu’il contrecarre dans cette aventure rocambolesque de la « Relation respectueuse ». Rien ne transparaît de cette liaison jusque dans la correspondance avec Hélène Berthelot, pourtant l’une de ses familières :

« Je souhaite, avec tous les Français ici, que les fêtes du prochain hiver la ramènent ici à Pékin, car son influence s’y exerce toujours, avec esprit et bonne grâce, au profit de tout ce qui est français, et sa maison est connue des Chinois comme la plus française en Chine. L’accueil que j’y ai reçu, à mon arrivée, m’a grandement aidé à comprendre et à aimer la société de nos amis Chinois[37]. »

Encore une fois, c’est un personnage à double face qui se présente à nous : diplomate vantant la francophilie de la Générale le jour, rappelant sans cesse qu’elle « est d’une grande et vieille famille mandchoue, restée fidèle de cœur à sa race[38] », et amant passionné de la même Générale la nuit[39].

Pourtant, un jour, il faut tout laisser, parce que le destin vous appelle ailleurs : c’est ce qui arrive à Alexis Leger en 1921, lorsqu’il est rappelé en France. Ce qui restera de la Chine pour le diplomate sur le départ, c’est résolument le sentiment d’infini que l’on retrouvera partout dans la poésie persienne : « La Chine tout entière n’est que poussière, un Océan de poussière au vent, imitant assez mal en cela la mer elle-même, cette autre masse continentale qui garde au moins sa cohésion, sa consistance et son intégrité, sans céder jamais à l’inertie[40]. »

Si la reconstruction a posteriori, voire franchement factice, à l’œuvre dans les « Lettres d’Asie » a déjà été largement étudiée par Renée Ventresque[41] et Catherine Mayaux[42], on ne peut s’empêcher de penser qu’entre les fils de la fiction tissée par le poète vieillissant, il y a encore un peu de sincérité, un peu de ces sensations qui ont fait d’Alexis Leger Saint-John Perse.

Conclusion

Évoquer le séjour d’Alexis Leger en Chine revient à toucher du doigt combien Saint-John Perse a toujours été un Janus bifrons, sans cesse en mouvement, sans cesse insaisissable : homme d’action et homme de vision, diplomate et poète, aventurier et homme à femmes, Leger est tout cela à la fois, et plus que cela. Entre mystère et mondanité, entre goût du désert et désir de la postérité, il a voulu laisser sa marque, se mesurant à ses collègues dans la carrière des lettres qui ont suivi le même parcours que lui : Paul Claudel, qu’il admire, mais aussi Victor Segalen, dont l’œuvre suscitait peu d’enthousiasme chez lui. Devant une telle complexité, on peut songer à ce qu’il écrivait lui-même des Chinois : « Le scepticisme en tout est leur seule discipline d’esprit, et la contradiction, pour eux, comme une seconde nature. Il semble bien pour eux qu’en toute connaissance l’envers vaille bien l’endroit[43]. » Toujours fabulateur, toujours sincère : ainsi sera Saint-John Perse.

Notes et références

  1. ↑ Crédits photographiques : Gallica – Bibliothèque nationale de France
  2. ↑ Lettre de Paul Claudel à Henri Hoppenot, 10 février 1916, cité dans Renaud Meltz, Alexis Léger dit Saint-John Perse, Paris, Flammarion, 2008, p. 160.
  3. ↑ Sur Berthelot, voir Jean-Luc Barré, Le Seigneur-Chat. Philippe Berthelot 1866-1934, Paris, Plon, 1988.
  4. ↑ Outre la biographie de Renaud Meltz, déjà citée (les pages 160-211 sont consacrées au séjour chinois), nous pouvons renvoyer à celle d’Henriette Levillain, Saint-John Perse, Paris, Fayard, 2013 (en particulier les pages 197-238).
  5. ↑ Saint-John Perse, Œuvres complètes, Paris, Gallimard, 1972 (désigné par la suite OC). Sur ce volume de la Pléiade comme manifestation ultime de la construction par le poète de sa propre image, voir Renée Ventresque, La « Pléiade » de Saint-John Perse. La Poésie contre l’Histoire, Paris, Classiques Garnier, 2011.
  6. ↑ Lettre à Hélène Berthelot, 9 septembre 1917 (Correspondance d’Alexis Leger (Saint-John Perse) avec Philippe et Hélène Berthelot 1917-1936, édition par Isabelle Davion, Paris, Honoré Champion, 2025, p. 84 ; désigné par la suite CLB).
  7. ↑ Crédits photographiques : Wikimedia Commons
  8. ↑ Ibid. (CLB, op. cit., p. 85).
  9. ↑ Lettre à Philippe Berthelot, 20 janvier 1919 (CLB, op. cit., p. 95). Il lui reconnaît tout de même quelques qualités : « il est sensible, consciencieux, équitable et scrupuleusement délicat, d’une délicatesse foncière et plus attentive que la simple courtoisie » (ibid., p. 94).
  10. ↑ Lettre à Madame Amédée Saint-Leger Leger, 9 avril 1918 (OC, op. cit., p. 859). Voir aussi la lettre à Hélène Berthelot du 20 février 1918 (CLB, op. cit., p. 89).
  11. ↑ Georges Padoux (1867-1961) est un diplomate français qui occupera le poste de conseiller financier du gouvernement chinois jusqu’à sa retraite en 1931.
  12. ↑ Lettre à Philippe Berthelot, 30 août 1919 (CLB, op. cit., p. 108-109).
  13. ↑ Lettre à Jules Damour, 28 novembre 1917 (OC, op. cit., p. 826).
  14. ↑ Ibid., p. 827.
  15. ↑ Lettre à Madame Amédée Saint-Leger Leger, 27 décembre 1918 (ibid., p. 868).
  16. ↑ Lettre à Hélène Berthelot, 20 février 1918 (CLB, op. cit., p. 90-91).
  17. ↑ Lettre à Philippe Berthelot, 13 novembre 1916 (ibid., p. 72).
  18. ↑ Il faut évidemment reconnaître derrière ces noms chinois Leger et Conty.
  19. ↑ OC, op. cit., p. 814-819.
  20. ↑ Selon Perse, il faut reconnaître sous ce nom chinois Beauvais, « Premier Interprète de la Légation » (ibid., p. 815).
  21. ↑ Ibidem.
  22. ↑ Ibid., p. 816.
  23. ↑ Le caractère comique de l’épisode est d’ailleurs pleinement revendiqué par Leger dans sa correspondance avec Hélène Berthelot (lettre à Hélène Berthelot, 9 septembre 1917 (CLB, op. cit., p. 87)) : « Beaucoup de drôleries aussi : mes amitiés dans le monde chinois me faisant charger de missions inattendues, comme celle d’enlever, en pleine crise militaire, les femmes, enfants et concubines du Président de la République ! »
  24. ↑ OC, op. cit., p. 814.
  25. ↑ Lettre au Docteur Bussière, 22 septembre 1917 (ibid., p. 821).
  26. ↑ Crédits photographiques : Gallica – Bibliothèque nationale de France
  27. ↑ Lettre à Madame Amédée Saint-Leger Leger, 2 août 1917 (ibid., p. 846).
  28. ↑ Saint-John Perse fait d’ailleurs lui-même implicitement ce rapprochement entre temple et steppe désertique, lorsqu’il écrit dans la Biographie qui ouvre le volume de la Pléiade (ibid., p. XVIII) : « Dispose, à un jour de cheval de Pékin, sur une éminence dominant les premières pistes caravanières vers le Nord-Ouest, d’un petit temple taoïste désaffecté où il écrira Anabase. »
  29. ↑ Lettre à Madame Amédée Saint-Leger Leger, 10 janvier 1917 (ibid., p. 831).
  30. ↑ Lettre à Madame Amédée Saint-Leger Leger, 4 avril 1917 (ibid., p. 841).
  31. ↑ Anabase, I (ibid., p. 94).
  32. ↑ Anabase, V (ibid., p. 100).
  33. ↑ Lettre à Madame Amédée Saint-Leger Leger, 9 avril 1918 (ibid., p. 856).
  34. ↑ Ibid., p. 856-857.
  35. ↑ Lettre à Philippe Berthelot, 3 janvier 1917 (CLB, op. cit., p. 79).
  36. ↑ Ibid., p. 80.
  37. ↑ Lettre à Hélène Berthelot, 12 mai 1919 (ibid., p. 104-105).
  38. ↑ Lettre à Madame Amédée Saint-Leger Leger, 17 mai 1919 (OC, op. cit., p. 873).
  39. ↑ Sur cette liaison, voir Henriette Levillain, Saint-John Perse, op. cit., p. 208-209.
  40. ↑ Lettre à Joseph Conrad, 26 février 1921 (OC, op. cit., p. 887).
  41. ↑ Renée Ventresque, op. cit., p. 181-266.
  42. ↑ Catherine Mayaux, Le référent chinois dans l'œuvre de Saint-John Perse, thèse soutenue à l’Université de Pau et des Pays de l’Adour, 1991 et Les « Lettres d'Asie » de Saint-John Perse. Les récrits d'un poète, Paris, Gallimard, 1994.
  43. ↑ Lettre à Paul Valéry, 2 septembre 1917 (OC, op. cit., p. 824).