Il était une fois… le Normandie

De Histoire de Chine

Rédigé par David Maurizot

À l’angle de la rue Wukang et de l’avenue Huaihai, là où une foule de jeunes branchés brandit aujourd’hui son téléphone avant même de lever les yeux, se dresse un immeuble que les Shanghaïens se sont longtemps contentés d’habiter. On l’appelait autrefois le Normandie, on dit aujourd’hui le Wukang Mansion. Entre les deux noms, il y a un siècle d’histoire et une bonne dose d’amnésie.

Le Normandie au temps des Concessions[1]

Une construction des Années folles

Le Normandie est achevé en 1924, à une époque où Shanghai se rêve capitale du futur. La ville est alors un véritable laboratoire urbain. C’est là que s’installe László Hudec, architecte hongrois, figure centrale de l’architecture shanghaïenne de l’entre-deux-guerres.

Hudec construit beaucoup et bien. Le Normandie n’est pas forcément son œuvre la plus connue, mais sans doute l’une des plus remarquables. Huit étages seulement mais c’est quand-même un petit gratte-ciel pour l’époque et… une prouesse technique : béton armé, ascenseurs, chauffage, salles de bains modernes. L’immeuble, de style « renaissance française », adopte un plan triangulaire dicté par la parcelle et Hudec en tire parti : la façade s’effile comme l’étrave d’un paquebot. Shanghai, ville portuaire, ne pouvait qu’aimer cette métaphore.

Le nom Normandie ne renvoie cependant pas à un navire, contrairement à une légende persistante, mais évoque plutôt l’imaginaire européen du prestige, du voyage et de la modernité. Le bâtiment est financé par la principale société immobilière de la Concession française, l’International Savings Society (ISS), et destiné à une clientèle bien précise : l’élite de Shanghai, surtout des cadres occidentaux.

Dans la ville, le Normandie se situait quasiment à l’extrémité ouest de la Concession française alors très peu urbanisée, à l’angle de la route Ferguson (Wukang Lu), artère résidentielle plantée de platanes, bordée de villas, de petits immeubles élégants, et de l’avenue Joffre (Huaihai Lu), grande artère commerçante, vitrine du Shanghai chic des années 1920-1930. Ce carrefour concentrait tout ce que la ville savait faire de mieux : le mélange. Villas coloniales, shikumen chinois, cafés russes, banques, cinémas, salons de coiffure et arrière-cours populaires. Le Normandie était à la jonction de ces mondes.

Plan, dressé et signé par l’architecte associé d’Hudec, R.A. Curry, du premier étage du Normandie, étage dit des « célibataires »

Le temps du glamour et des illusions

Devant le Normandie sur l’avenue Joffre, entre 1930 et 1950[2]

Dans les années 1930, le Normandie est ainsi une de ces adresses prestigieuses. Le cinéma chinois y trouve un refuge commode et prestigieux : acteurs, réalisateurs, compositeurs y passent ou y vivent. Nie Er y fait jouer la musique de Sons and Daughters, future matrice de l’hymne national chinois. De l’autre côté de la rue réside Soong Ching-ling, veuve de Sun Yat-sen.

Dessin du projet d'annexe du Normandie

Les promoteurs envisagent même de prolonger le complexe par une annexe construite à l'arrière : l'immeuble principal que nous connaissons aujourd'hui y aurait été comme relégué au second plan. Le projet ne sera finalement jamais réalisé, mais il témoigne de l'optimiste immobilier qui règne alors dans la Concession française.[3]

En 1942, le bâtiment est acquis par Kung Ling-wei, fille du puissant banquier H.H. Kung.

1949 : survivre sans disparaître

La prise de pouvoir communiste ne détruit pas le Normandie. Elle le rebaptise. En 1953, il devient officiellement le Wukang Mansion. Le changement est symbolique : le bâtiment est réquisitionné et devient propriété municipale, mais reste résidentiel.

Puis, la Révolution culturelle lui inflige une épreuve plus cruelle. Les Gardes rouges, toujours inventifs lorsqu’il s’agit de rebaptiser les choses, le surnomment « bâtiment anti-révisionniste ». Les habitants, moins lyriques, parlent de « plongeoir » : à Shanghai, comme ailleurs en Chine, des intellectuels persécutés se jettent alors des toits, poussés au désespoir par la violence politique.

Le retour du patrimoine… et de la foule

Photographie prise en décembre 2025, postée sur Instagram[4]

À partir des années 2000, Shanghai redécouvre ce qu’elle n’a jamais vraiment perdu : son passé. Le Normandie est classé bâtiment historique, restauré, nettoyé, et enfin débarrassé des câbles électriques qui polluaient la vue. Bref, il est remis en scène. La rue Wukang devient « historique et culturelle ». Le décor est prêt.

Le public arrive en masse.

Aujourd’hui, on s’y presse pour se photographier devant sa proue. La posture est codifiée, l’angle connu, l’histoire facultative. L’immeuble est devenu une image avant d’être un lieu. Il sert de fond d’écran.

Il est tentant de s’en irriter. Mais le Normandie, après tout, a toujours été un miroir. Il reflétait hier les ambitions d’une élite cosmopolite, puis les silences d’une ville traumatisée. Il reflète aujourd’hui une génération pressée de consommer le passé, comme un décor, sans l’interroger.

Le bâtiment, lui, n’a pas changé. Comme les vrais monuments, il survivra sans doute à ceux qui le photographient.

Remerciements

Notes et références

  1. ↑ Source : DENG Ming (dir.), Shanghai bai nian lüe ying, 1840s–1940s = Survey of Shanghai from the 1840s to the
  2. ↑ Collection famille Brian Beesley, via Facebook.
  3. ↑ Voir « Foncière et Immobilière de Chine: Development in the French Concession, History of Constant Progress », The China Press (Shanghai), 30 janvier 1930, p. A74.
  4. ↑ © Compte Instagram “lmminnell”