Il était une fois... Huaihai Lu

De Histoire de Chine

rédigé par David Maurizot

Qu'il est bon en ce mois de mai de se balader dans Shanghai et de profiter de l'ombrage des platanes dans les rues de l'ancienne Concession.

Ceux de Huaihai Lu par exemple paraissent bien âgés et se souviennent peut-être encore de ces jardiniers français et chinois qui les ont mis en terre… ?

Rue Paul Brunat

Jusqu'en 1900, la limite occidentale de la Concession française était marquée par une petite rivière, qui a été par la suite recouverte d'une rue : aujourd'hui Xizang Nan Lu.

Au début du siècle, le gouvernement français réussit à négocier une petite extension territoriale : la nouvelle frontière est reportée un peu plus à l'Ouest : au niveau d'un autre cours d'eau, aujourd'hui également disparu, sur le tracé de l'actuel Chongqing Nan Lu (le viaduc de la voie rapide qui traverse la ville du Sud au Nord).

Une grande route s'étirant de l'Est vers l'Ouest est alors tracée par les urbanistes français qui voient loin : ils veulent en faire la future artère centrale de la Concession.

On l'appelle dans un premier temps rue Sikiang, puis elle devient en 1906 rue Paul Brunat – du nom d'un technicien de la soie qui à la fin du XIXème siècle a joué un rôle important dans les relations économiques entre la France, l’Indochine, la Chine et le Japon.

A cette époque, l' « avenue » Paul Brunat n'est alors qu'une petite route bordée de prairie qui se perd dans la campagne shanghaïenne…

Avenue Joffre

Le Maréchal Joffre à Shanghai en 1922

En 1914, la Concession est étendue encore plus vers l'Ouest : jusqu'à Xujiahui et ce qui est aujourd'hui devenue la Huashan Lu.

La route de campagne devient, comme prévu, une grande artère commerciale et est rebaptisée en 1915, Première Guerre Mondiale oblige, « Avenue Joffre » – du nom du commandant en chef des troupes françaises et du vainqueur de la Bataille de la Marne. Le Maréchal viendra d'ailleurs lui-même inaugurer son avenue shanghaïenne en 1922.

L'avenue Joffre, au premier plan, en 1931

A cette époque, dans les années 20 et 30, l'avenue connait son apogée : avec des bâtiments modernes à l'Est et de magnifiques villas à l'Ouest, le tout bordé de jeunes platanes. La beauté de l'avenue Joffre n'est pas étrangère au fait que l'on surnomme alors Shanghai le « Paris de l'Orient ».

Little Russia

C'est dans les années 20 que des Russes blancs et des Juifs, ayant fui la Révolution bolchévique et les horreurs de la guerre civile qui en résulta, commencent à trouver refuge à Shanghai. Ils s'installent alors en nombre dans la Concession française.

A tel point, qu'ils seront à la fin des années 30, plus de 20.000 – ce qui fera d'eux la première communauté étrangère de la Concession, loin devant les à peine deux milliers de Français…

Le long de l'avenue ils recréent leur patrie perdue, avec de nombreux magasins : le quartier est alors surnommé « Little Russia ».

Lin Sen Lu puis Huaihai Lu

Après la Seconde Guerre Mondiale, la Concession française est rétrocédée au gouvernement de Tchang Kaï-chek, qui rebaptise à son tour l'avenue bordée de platanes : elle devient Lin Sen Lu – du nom d'un président (largement honorifique) de la République de Chine décédé en 1943.

Puis en 1949, avec la victoire communiste sur le continent, la rue reprend un caractère militaire en devenant Huaihai Lu.

La Campagne de Huaihai (entre la rivière Huai et la mer (Hai en chinois)) étant une importante victoire communiste qui permit à l’armée rouge de conquérir le Sud du Yang-Tsé (et donc Shanghai) – et qui ultimement donna la victoire aux troupes de Mao face aux Nationalises de Tchang Kaï-chek, qui n'eurent alors plus que le choix de se replier à Taiwan.

Sic transit gloria mundi.

Rare photo en couleur de l'avenue en 1945
Vue aérienne de Lin Sen Lu en mai 1949