Il était une fois... Xintiandi

De Histoire de Chine

rédigé par David Maurizot

En ce début du mois de mars, avec les températures qui remontent, on se prend à rêver de printemps. Que ne donnerait-on pas pour s’évader des restaurants mal chauffés et des centres commerciaux modernes, ces temples aseptisés élevés en l’honneur du dieu consommation ? Il serait si bon de prendre son déjeuner sur une terrasse baignée de soleil !

C’est pourquoi – malgré ses prix – on apprécie Xintiandi : voilà enfin un quartier qui a su préserver son cadre historique et rester à taille humaine.

Le Pont de la Paix suprême

Carte du quartier à la fin du XIXème siècle

Comme toujours à Shanghai, ce quartier n’était autrefois qu’un marécage traversé par un petit court d’eau. A la fin du XIXème siècle, le marécage fit place à des champs cultivés, puis à des habitations, et la population du quartier construisit alors un petit pont de bois enjambant la maigre rivière. Afin d’apporter bonne fortune, ils le baptisèrent « le pont de la paix suprême » (太平桥/ Tai Ping Qiao en chinois) – nom qui, pour tout Shanghaïen qui se respecte, désigne encore aujourd’hui l’ensemble du quartier.

Taipingqiao fut ensuite intégré au territoire français, lors d’une extension de la Concession au début du XXème siècle. La zone s’urbanisa alors rapidement. La rivière fut remblayée, des routes tracées « à l’équerre » par les ingénieurs français, et sur chaque bloc s’élevât des lilongs : ces constructions si typiques de Shanghai, avec leurs maisons mitoyennes munies de portail en pierre (on parle alors de shikumen).

Le Premier Congrès

Vue aérienne de Xintiandi en 1948

Puis en juillet 1921, un évènement, passé totalement inaperçu à l’époque, eut lieu au croisement des rue Wantz (aujourd’hui Xingye Lu) et rue Amiral Bayle (aujourd’hui Huangpi Nan Lu) : les 12 délégués d’un mystérieux parti politique se réunirent dans une petite école anonyme. L’un d’entre eux, parfait inconnu, s’appelait Mao Zedong. Ils représentaient les 57 membres du Parti communiste chinois, et souhaitaient unifier les cellules qui existaient çà et là dans le pays.

Après quelques jours de réunion, se sentant en danger, probablement espionnés par la police de la Concession, ils décidèrent de quitter la ville et de poursuivre leur palabre à l’abri d’une jonque voguant sur le lac de Jiaxing – alors simple village à bonne distance de Shanghai.

S’ils avaient été au courant, les habitants du quartier de Taipingqiao auraient pris le tout pour la réunion d’une énième organisation patriotique – à l’époque, il en naissait tous les jours. Mais, non ! Venait de naître un parti politique qui allait bouleverser l’histoire de la Chine. Lénine n’avait-il pas dit qu’une simple étincelle pouvait provoquer d’immenses conflagrations ?

Reconstitution

Le site du Premier Congrès en 1951
Le site du Premier Congrès après reconstitution

Et en effet, fin 1949 après des années de lutte, les communistes prennent le pouvoir en Chine continentale. Ils refoulent les nationalistes, vaincus, jusqu’à Taiwan.

La nouvelle Municipalité de Shanghai part alors immédiatement à la recherche du site du « Premier Congrès ». Il lui faudra des mois avant de l’identifier : les différents protagonistes de la première réunion ayant des souvenirs contradictoires. Puis en 1951, tout doute est finalement mis de côté : l’école, devenue simple échoppe de nouille, est retrouvée.

Quelques « experts » reconstituent ensuite le lieu, sans trop en changer l’aspect extérieur. Quelques mois après, le directeur de l’Agence des Vestiges Nationales débarque de Pékin et remonte les bretelles des fonctionnaires shanghaïens : la restauration n’a pas été convenablement effectuée. Le résultat n’est pas assez authentique. Des travaux supplémentaires sont alors engagés : les magasins adjacents sont fermés et incorporés au nouveau complexe. La façade est reconstruite, et prend l’allure que nous lui connaissons aujourd’hui.

L’édifice deviendra ensuite un haut-lieu de la mobilisation communiste, mais le quartier ne connut pas de changement notable… jusqu’au début des années 1990.

Xintiandi

Xintiandi au milieu des années 1990

En 1992, après la région de Canton, c’est au tour de Shanghai de s’ouvrir à nouveau au monde extérieur. La ville sait qu’elle va redevenir la capitale commerciale du pays. Les autorités planifient donc sa renaissance.

Alors que Lujiazui est désigné comme nouveau centre financier, le district de Luwan ne veut pas être en reste : il souhaite la construction d’un quartier d’affaires moderne dont le centre géographique sera le site du Premier Congrès. Il lance un appel d’offre aux promoteurs immobiliers, avec une contrainte toutefois : aucun immeuble ne devra dépasser le bâtiment du Congrès dans son voisinage immédiat.

C’est un groupe hongkongais, Shui On, qui remporte la mise. Celui-ci a un projet ambitieux, comprenant la rénovation de deux blocs entiers de lilongs (ceux où se situent le Congrès). La première phase de ce développement immobilier se nommera « Nouveau Monde », Xintiandi en chinois. Tout un programme.

Le Groupe Shui On

Fondé en 1971 par un Hongkongais, Vincent H. S. Lo, le groupe Shui On est originellement un producteur de ciment, qui évolue ensuite rapidement vers les métiers de la construction à Hong Kong.

En 1985, l’aventure s’accélère : M. Lo a en effet compris l’énorme potentiel représenté par la réouverture de la Chine continentale. Il saisit sans attendre cette opportunité et décide d’investir, comme développeur immobilier à Shanghai.

Après quelques années de tâtonnement, il réussit un coup de maître : c’est lui qui remporte le projet du redéveloppement de Taipingqiao. La première phase de ce projet, Xintiandi, sera un tel succès commercial que Shui On pourra alors se permettre de partir à l’assaut d’autres grands projets dans toute la Chine : le développeur est aujourd’hui présent dans neuf villes et génère un chiffre d’affaires annuel de 2,5 milliards de dollars.

Nouveau Monde

En 1998, débute donc un projet inédit, Xintiandi : un lieu sacré du Parti va se marier à de purs intérêts commerciaux – à l’image des réformes économiques entreprises depuis 1978.

Les 3500 familles qui occupaient les deux blocs sont d’abord soigneusement évacuées, puis la « rénovation historique » commence.

On détruit au bulldozer les bâtiments situés au milieu du bloc pour créer une longue allée piétonne et des terrasses, et pour ce qui reste la « restauration » s’opère sans s’attarder sur les détails : le principe retenu est de conserver les extérieurs les plus notables et de sacrifier les intérieurs – qui sont détruits et ensuite reconstruits pour accueillir des installations modernes. Certains shikumen sont mêmes rasés avant d’être « reconstruits à l’identique ». La méthode est donc expéditive, mais le but de Shui On était de livrer le projet en moins de 3 ans. L’authenticité est donc de façade…

En réalité, il n’existe à Xintiandi qu’un seul et unique bâtiment réellement sauvegardé dans son intégralité, au coin Nord-Est du bloc Nord : le très select club « One Xintiandi ». Cette maison de trois étages avait été construite en 1925 par un architecte étranger pour une riche famille shanghaïenne : l’extérieur a une apparence occidentale, alors que l’intérieur est d’inspiration chinoise.

Au-delà de Xintiandi

Le projet de redéveloppement de Taipingqiao dans son intégralité, avec Xintiandi au premier plan (Huaihai Lu est sur la gauche)

Achevé en 2001 (bloc Nord) et 2002 (bloc Sud), Xintiandi n’était donc que la première phase d’un vaste projet qui prévoyait le redéveloppement d’une quinzaine de blocs de Taipingqiao : jusqu’à Fuxing Lu au Sud et Xizang Nan Lu à l’Est.

Petit à petit, années après années, les constructions modernes ont ainsi remplacé les anciennes habitations du quartier et totalement transformé cette zone. Le vieux quartier résidentiel traditionnel est devenu centre d’affaires moderne avec ses tours de bureaux et d’appartements haut de gamme. Xintiandi, imparfaitement mais à sa manière, témoigne de ce passé révolu.

20 ans après le début des travaux, le groupe Shui On est maintenant dans les dernières phases du projet : le bloc de lilongs qu’un immense gratte-ciel de plus de 300m de hauteur (68 étages) va remplacer a été rasé il y a quelques semaines à peine…