Jean-Joseph-Marie Amiot, le jésuite français qui fit découvrir Sun Zi à l’Europe
Rédigé par David Maurizot
En 1772, un ouvrage étrange paraît à Paris. Son titre : Art militaire des Chinois. Son auteur : un français installé à Pékin depuis plus de vingt ans. À l’intérieur, les lecteurs européens découvrent pour la première fois un texte qui deviendra l’un des plus célèbres traités de stratégie au monde : L’Art de la guerre de Sun Zi. Le plus étonnant ? Celui qui révèle aux Européens les secrets du plus grand stratège chinois n’est pas un militaire. C’est un jésuite.
Aujourd’hui, le nom de Sun Zi est connu dans le monde entier. Son Art de la guerre, écrit il y a plus de deux milles ans, est devenu un classique étudié dans les écoles militaires, les universités et même les entreprises. Ses maximes sur la stratégie, la connaissance de l’adversaire ou l’importance de gagner sans combattre sont devenues universelles.

Mais derrière cette diffusion mondiale se cache une histoire franco-chinoise largement oubliée. Car avant les généraux américains, les entrepreneurs de la Silicon Valley ou les théoriciens modernes du management, il y eut un Français à Pékin : Jean-Joseph-Marie Amiot.
Au XVIIIe siècle, la Chine fascine l’Europe.
Depuis plus d’un siècle, les jésuites présents dans l’Empire Qing envoient vers l’Europe une quantité extraordinaire d’informations sur cette civilisation inconnue. Ils décrivent ses institutions, sa philosophie, ses sciences, son agriculture, ses arts. Ces missionnaires ne sont pas seulement des religieux. Ils sont aussi astronomes, mathématiciens, cartographes, linguistes et historiens.
Ils sont les premiers grands intermédiaires entre deux mondes.
Après Matteo Ricci au début du XVIIe siècle, puis Ferdinand Verbiest ou Joachim Bouvet à la cour impériale, une véritable chaîne de transmission se met en place. Les lettres envoyées depuis la Chine sont publiées en Europe dans les Lettres édifiantes et curieuses. Plus tard, Jean-Baptiste Du Halde les rassemble dans sa monumentale Description de la Chine, publiée en 1735.
Grâce à eux, l’Europe découvre une Chine qui n’est plus seulement une terre lointaine et mystérieuse. Elle devient un objet d’étude. C’est dans cette tradition qu’arrive Jean-Joseph-Marie Amiot.
Né à Toulon en 1718, Amiot entre chez les jésuites en 1737. Après plusieurs années de formation, il est envoyé en Chine et arrive à Pékin en 1751. Il ne quittera plus véritablement l’Empire Qing.
Pendant plus de quarante ans, il vit au cœur de la capitale impériale. Il apprend le chinois et le mandchou, travaille comme traducteur et gagne la confiance de la cour de l’empereur Qianlong.

Il écrit sur l’histoire chinoise, la musique, la langue, la littérature, la philosophie. Il réalise même une importante biographie de Confucius publiée en 1780, l’une des premières consacrées au sage chinois en Europe. Son œuvre est immense. Elle donnera notamment naissance aux Mémoires concernant l’histoire, les sciences et les arts des Chinois, publiés en France entre 1776 et 1791.
Mais parmi tous les sujets qu’il étudie, l’un semble particulièrement inattendu : la guerre.

Dans l’Europe du XVIIIe siècle, la Chine est souvent associée à la sagesse philosophique, à l’administration impériale et au raffinement culturel. On connaît beaucoup moins sa tradition stratégique. Amiot entreprend alors de traduire plusieurs anciens traités militaires chinois. Parmi eux figure un texte attribué à un général légendaire de l’Antiquité chinoise : Sun Zi. En 1772 paraît à Paris son Art militaire des Chinois, ou Recueil d’anciens traités sur la guerre.
Amiot n’offre toutefois pas une traduction moderne au sens strict. Il ne cherche pas seulement à transposer mot à mot un texte ancien. Il sélectionne, explique, adapte. Lui-même précise qu’il propose davantage une compilation éclairée qu’une traduction littérale. Son objectif est de rendre cette pensée militaire chinoise compréhensible à un public français du XVIIIe siècle.
Le résultat est donc moins une photographie exacte du texte original qu’une rencontre entre deux traditions intellectuelles : la pensée stratégique chinoise et la culture savante européenne des Lumières.
Pourtant, l’ouvrage d’Amiot ne connaît pas immédiatement le succès qu’il mérite. Les militaires européens ne se précipitent pas pour étudier Sun Zi. Les stratèges continuent surtout à se référer aux auteurs classiques occidentaux.
Quelques intellectuels s’y intéressent cependant. Le Français Paul-Gédéon Joly de Maizeroy, considéré comme l’un des précurseurs de la pensée stratégique moderne, lit Amiot et s’inspire partiellement de certaines idées chinoises.
Mais dans l’ensemble, L’Art militaire des Chinois reste une curiosité savante. Le paradoxe est extraordinaire : le Français qui introduit Sun Zi en Europe ne verra jamais l’immense influence que son travail aura un jour.
Il faudra attendre le XXe siècle pour que Sun Zi devienne véritablement mondial.
Les traductions anglaises, notamment celle de Lionel Giles en 1910, contribuent à diffuser largement le texte. Après la Seconde Guerre mondiale, militaires, dirigeants politiques et entrepreneurs redécouvrent ce petit traité chinois devenu un classique universel.
Aujourd’hui, L’Art de la guerre est probablement l’un des textes chinois les plus connus au monde. Et, derrière cette renommée internationale se cache le travail patient d’un jésuite français oublié.
Jean-Joseph-Marie Amiot meurt à Pékin en 1793.
Il a alors soixante-quinze ans. Depuis plus de quarante ans, il vit à des milliers de kilomètres de la France, au cœur de la Chine impériale. Mais la France vient soudain de le rattraper. Il apprend l’exécution de Louis XVI. Le roi de France, dernier soutien financier de la présence française à la cour impériale chinoise, vient d’être guillotiné. Amiot ne s’en remet pas. Quelques jours plus tard, il meurt à son tour.
Ainsi s’achève la vie d’un homme qui aura consacré son existence à faire passer des savoirs d’un empire à l’autre. Son héritage dépasse largement L’Art de la guerre. Grâce à lui, l’Europe découvre aussi la musique chinoise, la langue mandchoue, l’histoire impériale et la pensée confucéenne.
Comme Du Halde avant lui, Amiot n’est pas un conquérant. Il n’a pas parcouru la Chine les armes à la main. Il n’a pas cherché à imposer une vision européenne. Il a fait quelque chose de plus discret et peut-être de plus durable : il a traduit.