Jemmy Song, l’homme qui relia la Chine à la Nouvelle-Calédonie

De Histoire de Chine

Rédigé par David Maurizot

L’histoire coloniale aime les figures nettes : un pionnier, un navire, une prise de possession. Elle aime moins les silhouettes intermédiaires, celles qui ne signent pas les traités mais sans lesquelles rien ne fonctionne. Le Chinois Jemmy Song appartient à cette seconde catégorie. Sans lui, l’entreprise de James Paddon, souvent qualifié de premier colon en Nouvelle-Calédonie, aurait sans doute existé ; avec lui, elle devint viable.

On imagine volontiers la Nouvelle-Calédonie d’avant la prise de possession française de 1853 comme un espace marginal, à peine effleuré par la mondialisation. C’est une illusion rétrospective. Dès les années 1840, le Caillou est déjà pris dans les mailles serrées d’un commerce transpacifique reliant la Chine du Sud, l’Australie et les archipels mélanésiens. C’est dans cet entrelacs de routes maritimes, de marchés lointains et de médiations humaines que se croisent James Paddon et Jemmy Song.

Un Chinois des ports ouverts

Jemmy Song naît vers 1831 à Amoy (aujourd’hui Xiamen). Amoy est l’un de ces grands ports chinois ouverts de force par les Britanniques en 1842. Ainsi, dans son enfance, Jemmy croise jonques, bricks européens, mais aussi des marins chinois recrutés pour les longues traversées, interprètes improvisés, négociants d’opium et aventuriers. Une Chine déjà mondialisée et extraordinairement mobile.

Vers 1848, selon la tradition familiale, Jemmy Song quitte Amoy pour fuir ce que les récits ultérieurs appellent une « invasion mongole », formule historiquement fausse et imprécise, mais révélatrice des troubles de l’époque. Il embarque à Canton à bord du Brigand, le brick d’un commerçant anglais intrépide : James Paddon. Il a alors environ 17 ans. Il ne le sait pas encore, mais ce départ scelle un destin étroitement lié à la naissance même de la Nouvelle-Calédonie moderne.

James Paddon, formé à l’école de Canton

James Paddon

Lorsque Jemmy Song monte à bord du Brigand, James Paddon n’est pas encore le « premier colon de Nouvelle-Calédonie » que l’historiographie retiendra plus tard. Il est avant tout un homme des mers de Chine. Durant les années 1830 et 1840, il s’est formé dans l’orbite de Canton et de Hong Kong, au service du puissant marchand parsi Heerjeebhoy Rustomjee. Les Parsis jouent alors un rôle central dans les échanges entre les maisons européennes et les marchands chinois.

Paddon commande des navires pendant ces années. Il y apprend la logistique des ports chinois, le fonctionnement du crédit asiatique, la hiérarchie des produits prisés par la clientèle chinoise. Santal, trépang, nids de salanganes, ailerons de requin. Autant de marchandises négligées par les Européens, mais recherchées avec avidité à Canton et à Hong Kong. Cette connaissance du goût chinois sera le socle de toute son entreprise ultérieure.

L’or des îles

Lorsque les gisements de santal de Polynésie commencent à s’épuiser, James Paddon comprend que l’avenir se trouve plus à l’ouest. Le santal n’est pas un bois ordinaire. En Chine, il est brûlé comme encens dans les temples, utilisé dans la pharmacopée et travaillé pour l’ébénisterie de prestige. Sa valeur tient à son parfum puissant et durable, concentré dans le cœur du bois, et plus l’arbre est ancien, plus il est recherché. Or, le santal de la Mélanésie, riche en huiles odorantes, offre une qualité comparable à celle du santal indien, devenu rare au début du XIXᵉ siècle.

Vue des établissements de James Paddon à l’île Nou[1]

Paddon identifie alors la Nouvelle-Calédonie et les Nouvelles-Hébrides (aujourd'hui Vanuatu) comme de nouveaux réservoirs capables d’alimenter durablement le marché chinois. À partir de 1845, il transforme l’île Nou en un véritable centre de traitement et de redistribution. L’île n’est pas choisie au hasard. Située à l’entrée de la future rade de Nouméa, proche des routes de navigation et dotée de points d’eau douce, elle offre un mouillage sûr et un espace idéal pour stocker, trier et préparer les marchandises avant leur expédition.

À la manière des comptoirs asiatiques de Canton ou de Hong Kong, l’île fonctionne comme un entrepôt avancé du commerce chinois en Mélanésie. Le santal y est débité et classé, la bêche-de-mer y est bouillie, vidée, fumée et séchée selon des méthodes héritées des pratiques asiatiques. La Nouvelle-Calédonie n’est ainsi pas seulement une terre d’exploitation mais bien un maillon logistique d’un vaste réseau reliant les forêts mélanésiennes aux marchés de la Chine du Sud.

Et c’est ici que le rôle de Jemmy Song devient décisif.

L’intendant chinois

Arrivé en Nouvelle-Calédonie, Jemmy Song entre au service de James Paddon sans éclat particulier. Il n’est d’abord qu’un jeune Chinois parmi d’autres, débarqué avec les cargaisons et les espoirs modestes de ceux que les archives ignorent. Mais très vite, sa place change. Dans l’économie fragile d’un comptoir naissant, la compétence compte davantage que le rang, et Jemmy possède ce que peu d’Européens maîtrisent : la logique du commerce chinois.

Il dépasse ainsi rapidement le statut de simple employé pour devenir intendant. Sur les îlots de la baie de Saint-Vincent, il supervise le bétail, organise les approvisionnements, veille aux stocks, règle les affaires courantes. Berger, comptable, logisticien, il occupe une fonction protéiforme, typique de ces entreprises pionnières où les frontières entre les rôles restent floues.

Son bilinguisme sino-anglais et sa connaissance intime des usages commerciaux asiatiques en font un rouage central. Il sait ce que Canton attend, et surtout ce qu’elle refuse. Il reconnaît d’un coup d’œil un trépang mal préparé, un santal trop jeune, une cargaison qui perdra sa valeur au premier contrôle. Il connaît les gestes précis, les temps de séchage, les découpes qui préservent le parfum et la qualité. Dans un commerce où la marge se joue sur des détails invisibles, ce savoir vaut de l’or.

Peu à peu, Jemmy Song cesse d’être seulement l’homme de confiance de Paddon. Il devient l’interface indispensable entre les forêts mélanésiennes et les marchés chinois, entre des producteurs locaux et des négociants lointains qu’il ne verra jamais. L’entreprise de Paddon, souvent présentée comme une aventure coloniale européenne, apparaît alors sous un autre jour : elle est aussi, et peut-être d’abord, une entreprise asiatique par ses débouchés, ses méthodes et les hommes qui la font tenir debout.

De l’intendance à l’entreprise

Au début des années 1850, lorsque l’ordre colonial français commence à se fixer en Nouvelle-Calédonie, Jemmy Song n’est déjà plus un simple auxiliaire. Dans les années qui suivent la prise de possession, au moment où l’économie du territoire s’organise et où les statuts se figent, il franchit sans éclat mais sans retour la frontière qui sépare le serviteur de l’entrepreneur.

Il s’installe à Tongouin, près de Païta, sur une concession agricole partiellement cédée par Paddon sur ses 4 000 hectares. Là, il cultive la terre, organise la pêche aux holothuries et supervise la préparation du trépang. Des Kanaks travaillent sous sa direction, selon des rythmes et des usages qu’il connaît désormais intimement. Les produits ne sont pas destinés au marché local : ils alimentent les circuits commerciaux régionaux, avant de rejoindre, par étapes, les marchés de la Chine du Sud.

Parallèlement, Jemmy Song devient un armateur respecté, possédant plusieurs embarcations de cabotage comme le Meckey Free, le Tariirii, la Florence et le Mangana. Celles-ci longent la côte ouest de la Grande Terre, achetant, échangeant et redistribuant les marchandises. Il recrute aussi de la main-d’œuvre étrangère. Un acte du Moniteur de la Nouvelle-Calédonie mentionne ainsi un engagé néo-hébridais à son service. Le détail est mince, presque bureaucratique, mais il dit beaucoup. Jemmy Song n’est plus seulement toléré ; il est reconnu. Il contracte, embauche, investit, selon les règles du nouvel ordre colonial.

Reconnu pour son intégrité et sa bravoure, il se distingue notamment en 1863 par sa conduite exemplaire lors de grandes inondations. Cavalier émérite et passionné de pur-sang, il remporte d'ailleurs de nombreuses courses hippiques avec ses chevaux Fanny, Coco et Ketty.

Un médiateur social

Jemmy Song ne se contente pas de trouver sa place dans l’économie coloniale ; il s’insère, plus profondément encore, dans le tissu humain du pays. À Tongouin, il partage la vie de Naichichi Watton, fille du grand chef kanak de Saint-Vincent. Leur union ne relève ni de l’exotisme ni de la transgression romantique que les récits tardifs aiment parfois suggérer : elle s’inscrit dans un monde de relations concrètes, d’alliances locales, de solidarités nécessaires. De cette union naissent six fils métis, élevés dans un espace où les frontières culturelles sont vécues bien avant d’être théorisées.

Portrait de Jemmy Song et photographie de Naïchichi Watton[2]

Lorsque surviennent les troubles d’une révolte, Jemmy Song se réfugie avec l’aide de Naichichi, sur un îlot de la baie de Saint-Vincent : la rumeur disait que les insurgés voulaient manger son cerveau pour acquérir son intelligence. Pendant des mois, elle le ravitaille en vivres, sous couvert de parties de pêche. Cet épisode, transmis par la mémoire familiale plus que par les archives, dit peut-être mieux que tout autre la nature de son insertion : Jemmy Song n’est pas seulement un étranger toléré, il est protégé.

Après la mort de Naichichi en 1872, il épouse en 1874 Elisabeth Phillips, native de Dublin. De cette union naissent deux filles, Elisabeth (décédée à 6 ans) et Sophie.

Cousinade de la famille Song regroupant 350 personnes à Koumac en 2018, dans le nord de la Nouvelle-Calédonie[3]

De ses enfants, Thomas Song incarne peut-être le mieux la continuité. Né en 1861, négociant à son tour, il porte dans ses traits le métissage hérité de ses parents. Marié une première fois à Blanche Renard, morte d’épuisement après huit naissances, il se remarie en 1907 et aura, au total, dix-neuf enfants. Le chiffre prête à sourire, mais il dit surtout autre chose : la transformation d’un nom étranger en lignée enracinée.

Au fil des générations, les Song se dispersent sur l’ensemble de la Nouvelle-Calédonie. On les retrouve du Nord au Sud, dans les communes, les ateliers, les administrations, lors de grandes cousinades où se mêlent patronymes européens, prénoms kanaks et traits asiatiques. Bernard Song, l’un des descendants, résume avec humour cette hérédité composite : « Dans la famille, on ne sait jamais si le bébé qui arrive sera jaune, noir ou blanc. »[4] La formule est légère ; elle dit pourtant une vérité profonde de la Calédonie contemporaine.

Un Chinois du commencement

La présence chinoise organisée en Nouvelle-Calédonie ne commence véritablement qu’à la fin du XIXᵉ siècle, avec les convois, les registres et les catégories administratives. Jemmy Song, arrivé en 1848, appartient à un autre temps. Il est de ceux qui étaient là avant les chiffres, avant les politiques migratoires, avant que l’histoire ne sache comment les classer. Son parcours rappelle une évidence trop souvent oubliée : la Nouvelle-Calédonie moderne est née sous influence asiatique. Sans la demande chinoise de santal et de trépang, sans les réseaux de Canton et de Hong Kong, sans ces hommes de l’entre-deux capables de traduire des mondes qui s’ignoraient, l’installation de James Paddon n’aurait jamais trouvé sa stabilité économique.

L’histoire coloniale aime les décrets, les prises de possession et les noms gravés dans les archives. Elle gagne parfois à être racontée autrement, depuis les cales des navires, les îlots de refuge ou les tables familiales des grandes cousinades. C’est là que des hommes comme Jemmy Song, sans bruit et sans titre, ont relié durablement la Chine et la France au Pacifique.

Source principale

  • Estournès, Jean-Marc. « La saga Song ». Dans Sagas calédoniennes. 50 grandes familles, tome I, édition spéciale Dimanche Matin, coordonné par Jean-Marc Estournès, direction de la publication Orso Filippi, 200-203. Nouméa : Dimanche Matin, 1998.

Remerciements

  • Pierre Maurizot
  • Bernard Robineau

Notes et références

  1. ↑ Évremond de Bérard, Le Tour du Monde, vol. III, Paris, 1861.
  2. ↑ © Association Témoignage d'Un Passé
  3. ↑ © Les Nouvelles Calédoniennes
  4. ↑ Bernard Song, cité par Jean-Marc Estournès dans La Saga Song, 1998.