La Gazette de Changhai : (37) Changhai dans la révolution chinoise

De Histoire de Chine

Cet article fait partie de la collection de La Gazette de Changhai. → Voir la collection

Rédigé par Charles Lagrange

Le Docteur Sun Yat-sen a certainement été le père de la Révolution chinoise. Les événements ayant conduit à la rébellion générale en octobre 1911 n’ont cependant pas été de son fait. Après la proclamation de la République de Chine, il perd d’ailleurs la main au profit de l’homme fort à Pékin, Yuan Shikai. A Changhai, des soubresauts de révoltes voient le jour pendant cette période, qui sans réellement affecter la ville, ont cependant été les prémices d’une époque troublée de la Chine, celle des Seigneurs de la Guerre.  

Un sudiste aux idées novatrices

Charlie Soong et sa famille au Japon en 1914

Sun Yat-sen (ou Sun Zhongshan) est né le 12 novembre 1866 à Cuiheng, dans la province du Guangdong. A l’âge de 13 ans, il va vivre chez un de ses frères ainés qui a fait fortune à Honolulu (Hawaï). Il y étudie l’anglais, les mathématiques, les sciences, l’histoire et le christianisme. En 1884, il part s’installer à Hong Kong où il se fait baptiser et étudie à la Queen University. En 1893, il obtient le diplôme de médecine de l’Université de Hong Kong et y professe quelque mois.

Sun est avide de connaissances, et par là même il mesure le retard qu’avait accumulé la Chine dans la maîtrise des sciences modernes.

Dès 1893 il milite dans les milieux révolutionnaires et revient à Canton pour y rencontrer des adeptes.

En 1894, il forme le mouvement révolutionnaire Xingzhonghui (Association pour le redressement de la Chine) et obtient le soutien de Charlie Song (Sun Yaojou), riche commerçant méthodiste de Changhai.

Charlie Soong avait étudié la théologie à Boston, adopté par un oncle sans descendance et s’était très vite orienté vers une vie pastorale qu’il exerça dans la région de Changhai pendant sept ans. Il achète une petite imprimerie, puis crée sa propre maison d’édition. En 1888, il travaille pour la plus grande minoterie d’Asie et se spécialise dans l’achat de matériel et la négociation de contrats. Très vite, il devient un entrepreneur respecté de Changhai et il est surtout le père des « trois sœurs Soong » dont nous reparlerons...

Entre 1907 et 1910 Sun Yat-sen fomente plusieurs soulèvements dans le sud de la Chine, mais tous sont des échecs et il doit se réfugier au Japon où il fédère les mouvements antimonarchistes qui fleurissent parmi la diaspora.

Une série d’insurrections

Tang Shaoyi

C’est en octobre 1911 sur les bords du Yang-Tsé, que s’allume vraiment l’étincelle qui se transforme en feu rampant et consacre la victoire du mouvement révolutionnaire.

La région avait déjà connu plusieurs mutineries, toutes noyées dans le sang par les notables, les propriétaires fonciers et les fonctionnaires du coin dirigés alors par un personnage qui allait jouer un rôle capital dans les premiers jours de la république : Yuan Shikai.

Wu Tingfang

À Wuchang (Wuhan), centre politique et militaire du centre de la Chine, centre industriel vital (complexe industriel de Hanyang) et établissement européen important (Hankou), le mouvement révolutionnaire du Tongmenghui (société de l’alliance de Chine) organise une révolte le 9 octobre 1911 qui fait fuir le commandant militaire de la place. Le 27 octobre, Yuan Shikai est nommé commandant en chef des armées impériales et un mois plus tard, les troupes loyalistes reprennent le contrôle du complexe industriel de Hanyang.

Cependant, la nouvelle de cette révolte avait mobilisé les provinces du sud, et très vite, 14 des 18 provinces rejettent l’ordre mandchou.

« Général » Homer Lea

À Changhai, une mutinerie des ouvriers et des coolies voit même le jour mais rien ne se produit vraiment avant le 4 novembre. Ce jour-là, tous les magasins et les maisons arborent des drapeaux blancs. Le 22, les délégués se réunissent à la Municipalité chinoise afin de créer un gouvernement local prônant l’allégeance à la révolution. S’en suivent de nombreuses conférences et réunions entre les notables locaux et les réfugiés politiques.

Le 18 décembre est organisée une conférence de la paix présidée par le docteur Wu Tingfang, à laquelle est invité le représentant de Pékin, Tang Shaoyi, haut dignitaire proche de Yuan Shikai.

Dans les Concessions, les polices municipales redoublent de vigilance car les troubles amènent inévitablement leur lot d’instabilité et de violence.

Le premier décembre, Nankin tombe aux mains des révolutionnaires.

Après avoir été accueilli en héros à Singapour et à Hong Kong, Sun Yat-sen débarque à Changhai le 24 décembre 1911 avec son conseiller militaire, le « Général » Homer Lea, un aventurier et écrivain américain. Il y est reçu triomphalement.

Le Docteur Sun perd la main

Drapeau de la (1ère) république de Chine

Le 12 janvier 1912 à Nankin, le Docteur Sun Yat-sen est nommé Président du gouvernement provisoire de la République chinoise. Il est cependant contraint de négocier avec Yuan Shikai qui contrôle le nord du pays. Yuan de son côté obtient l’abdication du tout jeune empereur Puyi en échange d’une nomination comme Président. L’accord entre les deux hommes est scellé le 13 février 1912, et moins d’un mois plus tard, Sun Yat-sen se retire de la présidence et le siège du gouvernement est déplacé à Pékin.

Alors que Yuan Shikai assurait la présidence, le Docteur Sun Yat-sen prend en charge le développement industriel du pays.

Si les perspectives économiques de la Chine nouvelle se présentent sous de bons auspices, la situation politique à Pékin se dégrade : Yuan Shikai manifeste de plus en plus ouvertement une velléité à créer un régime autoritaire qui pour les fidèles du Tongmenghui a la couleur d’une dictature.

La révolte éclate à Changhai

Song Jiaoren

Le 20 mars 1913, alors qu’il prenait le train pour Pékin, Song Jiaoren est assassiné dans la gare du Nord de Changhai. Il était ami de longue date de Sun Yat-sen et avait été le membre fondateur du Tongmenghui qui en août 1912 était devenu le Guomintang.

Le 26 mai, le directeur des Télégraphes de Changhai est révoqué par Pékin et remplacé par un homme de Yuan Shikai.

Le 20 juillet, des rebelles sous la direction du général Chen Qimei essayent de s’emparer du bâtiment des Télégraphes et des troupes s’attaquent à l’arsenal de Kiangnan.

Pendant plus d’une semaine, le canon tonne et les mitrailleuses crépitent au sud des Concessions. Le général Chen Qimei tente d’établir son QG à la gare de Changhai mais en est délogé par une escouade des Shanghai Volunteers.

Des troupes de la marine britannique, allemande, autrichienne et italienne sont débarquées afin d’empêcher les rebelles d’approcher les Concessions.

Général Chen Qimei

L’attaque de l’arsenal échoue et les combats se déplacent entre Kiangwan et Wusong. Plusieurs étrangers pris entre deux feux doivent se réfugier au champ de course ou dans les bunkers du golf de Kiangwan qui venait d’être ouvert…

La révolte est matée, le général Chen Qimei disparait et un mois plus tard, les troupes gouvernementales prennent également le contrôle de Nankin.

Le docteur Sun Yat-sen, sentant la menace planer sur sa tête, se réfugie au Japon le 8 août, et trois mois plus tard, le Guomintang est dissous et ses 400 parlementaires chassés de Pékin.

La dictature de Yuan Shikai s’installe au grand jour.

Muraille de la ville chinoise remplacée au nord par le boulevard de la République

Un autre fait important pendant cette période de troubles est la réorganisation de la Cour Mixte de la Concession Internationale, qui instaure la présence d’assesseurs dans tous les cas de procès, ainsi que l’extension de ses pouvoirs sur les « routes extérieures ».

Une autre décision importante est la démolition de la muraille de la ville chinoise. Elle est détruite en cours d’année et remplacée par de grands boulevards, dont celui de « la république » séparant la municipalité chinoise de la Concession française.

Mais surtout le phénomène le plus emblématique du moment est la coupe des queues, symbole maintenant haï des Mandchous. Les barbiers s’installent aux portes de la ville chinoise et tous ceux qui passent ont systématiquement la queue coupée.

Coupe des queues à l’entrée de la ville chinoise de Changhai

Le régime dictatorial de Yuan Shikai fera long feu, mais il laissera la place au régime des Seigneurs de la guerre qui allait miner la Chine pendant 25 ans. C’est ce que nous verrons dans de prochains articles. Restez branchés.