La Gazette de Changhai : (54) Tchang Kaï-chek et l’Expédition du Nord
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Rédigé par Charles Lagrange
Depuis 1924, les communistes exerçaient une influence croissante à Canton, soutenus par des conseillers soviétiques. Tchang Kaï-chek, après un stage en Russie, est nommé commandant de l’école militaire de Whampoa. Sollicité par ses protecteurs Changhaiens, il est conduit à reprendre la situation en main, mater la révolution et concrétiser enfin le vieux rêve du Docteur Sun Yat-sen d’unifier le pays. Dès l’été 1926, « l’expédition du Nord » se met en marche pour la conquête des provinces et la suppression ou le ralliement des seigneurs de la guerre.
Canton la rouge

Les « volontaires marchands » de Canton, milice privée défendant les intérêts des gros commerçants de la ville, sont désarmés par le Kuomintang en octobre 1924. Dès le mois de mai de l’année suivante, le parti créé par le Docteur Sun Yat-sen organise le congrès du travail auquel assistent près de 350 délégués représentant plus de 170 000 syndicats et associations paysannes. En juin, les étudiants assiègent l’ile de Shameen (Shamian) où résident les Européens. Les Anglais et les Français font donner de la mitrailleuse entraînant la mort de plusieurs manifestants. Immédiatement après, une grève générale est déclarée à Hong Kong et à Canton et 100 000 volontaires viennent renforcer les piquets de grèves le long de la côte. Le Kuomintang contrôle la ville.
Les étrangers, après ces événements, mesurent l’inefficacité des fusillades. Ils changent alors de tactique et intercèdent auprès des riches négociants des grandes villes afin de les persuader que les agitations n’amènent que le désordre et la ruine. À Changhai, ils acceptent les conseillers chinois au Shanghai Municipal Council, partout ailleurs ils multiplient leurs promesses sur le règlement des tarifs et de l’exterritorialité, et fustigent les autorités de « Canton la rouge ».
Tchang Kaï-chek

Tchang est né au Zhejiang le 31 octobre 1887 issu d’une famille de commerçants. Il fait ses études à l’école militaire de Tokyo en 1911. Après son retour à Changhai, il fait la connaissance du Docteur Sun Yat-sen, mais également de quelques personnages clefs de l’establishment Changhaien, comme le compradore Yu Ya-ching, le banquier millionnaire Chang Ching Chiang, et l’incontournable Huang Jinrong. Après une brève carrière de courtier dont il ne sort indemne que grâce à ses mentors, il part pour Canton afin d’intégrer l’état-major militaire de Sun Yat-sen. En juillet 1923, il est envoyé pendant six mois en stage en Russie et en rentrant, devient le protégé de Borodine, le conseiller soviétique auprès du Kuomintang.

En mai 1924, il est nommé commandant de l’académie militaire de Whampoa. Dans cette académie où officient les conseillers militaires soviétiques, deux clans rivaux s’affrontent : les communistes qui contrôlent la Ligue de la Jeunesse militaire, et les bourgeois disciples de Sun Yat-sen. Tchang s’évertue à essayer de les réconcilier, courtisant les uns et les autres. L’aile droite du Kuomintang est dirigée par Dai Jitao et celui-ci s’est fixé comme tâche d’éliminer les communistes. Tchang Kaï-chek garde un œil à gauche et Wang Jingwei, dirigeant du parti, compte les points…
Chang Ching Chiang, le banquier de Changhai, exhorte son protégé à se débarrasser de l’emprise des communistes. C’est chose faite au matin du 20 mars 1926, quand Tchang arrête tous les conseillers politiques communistes, place les Russes en résidence surveillée et prend de fait le contrôle du parti.
L’Expédition du Nord

Tchang Kaï-chek ne peut s’aliéner complètement le support des Russes car il caresse le rêve d’unifier la Chine et a pour ce faire besoin d’aide matérielle. Les Russes voient toujours en Tchang et son parti, un moyen de propager la révolution en Chine et au 3e Congrès du Travail qui se tient à Canton, il est acclamé par les représentants de 1 250 000 ouvriers. Les conseillers les plus rigides sont écartés, et Tchang envoie à Changhai les fortes têtes de l’aile droite du parti.
En juillet 1926 commencent les préparatifs de l’Expédition du Nord, qui se voulait être la reconquête du pouvoir de l’état dans toutes les provinces de Chine gouvernées par des satrapes locaux. Instructions sont données aux assemblées et aux milices ouvrières et paysannes d’éviter tout désordre pendant les opérations.
Le parti laisse se créer l’Union Centrale du Travail, syndicat unique fondé par le milieu et dont la tâche principale est de réprimer les grèves sauvages. Les avantages sociaux sont annulés, les dirigeants des ligues paysannes sont persécutés, et les négociations avec le représentant de la couronne britannique sont reprises afin de supprimer les revendications des ouvriers de Hong Kong.

Malgré tout cela, l’expédition reçoit le soutien de certaines populations locales, notamment dans les villes traversées. Le 12 juillet, le Hunan est occupé, quelques semaines plus tard, l’expédition atteint le Yang-Tsé au port de Yueyang. Le 8 septembre Hankou (Wuhan) est pris.
La conquête du Jiangsu s’avère moins glorieuse que le début de la campagne. Sun Chuangfang se montre en effet un ennemi coriace. Le 5 novembre, les troupes de Tchang feront tomber Nanchang et quelques jours après, elles atteindront Jiujiang.
Pendant ce temps-là, les syndicats s’activent dans les villes libérées du Hunan ainsi qu’à Hankou. Assailli par des revendications salariales et des saisies de terres, la bourgeoisie locale fait de nombreuses promesses. Les communistes embrayent le pas sur l’autel de la cohésion avec le Kuomintang.
Staline lui-même, par l’intermédiaire de Boukharine, réitère son ordre au PCC de soutenir l’expédition du Nord. Shao Li Tzu, délégué du Kuomintang au Komintern, est même applaudi par l’assistance. Ne sont saisies que les propriétés et les biens de ceux qui avaient combattu l’Expédition. Tous les satrapes locaux font bien entendu allégeance au Kuomintang et deviennent le fer de lance de la révolution !

Hankou est sous le contrôle des communistes et le 3 juin, une grande manifestation s’organise à la limite de la Concession anglaise. Les troupes anglaises se retirent et la foule se répand paisiblement dans la Concession. Le 18 décembre, les Anglais enverront une note à Pékin et à Hankou promettant de revoir les privilèges octroyés par les traités. En mars de l’année suivante, la rétrocession des Concessions de Hankou et Jiujiang sera effective.
D’autre part, Tchang, qui se trouve à Nanchang avec l’aile droite du Kuomintang, fait une apparition à Hankou et réitère sa promesse de collaborer avec le PCC.
Cependant, un an après, Zhou Enlai, Liu Bocheng et Li Lisan organiseront un soulèvement à Nanchang, rejoints par Zhu De et ses troupes : avec près de 20 000 soldats sous leurs ordres, ils avaient fondé le « Comité révolutionnaire du Kuomintang ».

Li Lisan avait été parmi les 47 chinois envoyés en France juste après la Première Guerre dans le cadre de la Société « Travail-étude en France » crée par Zhao Shiyan, et renvoyés en Chine en octobre 1921. Il avait alors rejoint les rangs du PCC grâce à Chen Duxiu. Li mourra pendant la Révolution culturelle, mais sa veuve, la russe Elisabeth Kichkine, sera décorée de la Légion d’Honneur à Pékin en juillet 2013.
Tchang Kaï-chek organisera ses forces pour les contrer et les insurgés se retireront de Nanchang avec une importante cargaison d'armes, en parcourant 600 km vers les régions côtières du sud de la Chine. Le 20 août, les insurgés seront défaits par les troupes nationalistes de Tchang à Huichang, perdant un millier d’hommes. En septembre, les insurgés seront défaits lors d’une nouvelle bataille perdant ainsi une grande partie de leurs effectifs, morts, blessés ou ayant déserté. Une partie des survivants se retirera dans les montagnes de Jinggang, à l’ouest du Kiangsi. Les forces communistes s'y regroupent ainsi progressivement et rejoignent plus tard les troupes de Mao.

Le 1er août est considéré comme la date d’anniversaire de l’Armée Rouge Chinoise.
En cette fin 1926, à Nanchang et à Jiujiang, Tchang Kaï-chek fait attaquer les responsables syndicaux du PCC en recrutant pour ce faire des séides du Gang Vert à qui il paye un forfait et des indemnités en cas de blessure ou de décès.
Avec le Gang Vert, il crée aussi le « Anqing Political Affairs Committee » dont l’unique tâche est de pourchasser les communistes.
À Changhai, par l’intermédiaire de Du Yuesheng, Niu Yongjian réussit à « retourner » Bi Shucheng, commandant de la 137e brigade des troupes du Shandong, et ce en le jetant dans les bras d’une prostituée de luxe qui lui fait « oublier » d’envoyer des troupes de soutien à Sun Chuanfang.
Le chaos effraye les banquiers et les industriels, la police elle-même fait appel aux gangsters pour déloger les milices : ce sont les prémices d’un retour de bâton dont Tchang tient le manche. Mais c’est ce que nous verrons dans un prochain article.