La Gazette de Changhai : (55) « Objectif Changhai »

De Histoire de Chine

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Rédigé par Charles Lagrange

Depuis de nombreuses années Tchang Kaï-chek avait des liens avec le milieu changhaien. Dans le courant de l’année 1927, cette relation devient vite une alliance stratégique face à la montée des troubles sociaux orchestrés par le Parti communiste chinois. La classe dirigeante et les étrangers de Changhai comprennent très vite que malgré l’aspect menaçant de l’Expédition du Nord, Tchang Kaï-chek semblait bien être leur planche de salut. Ils lui accordent leur soutien et celui-ci met ces moyens à profit pour préparer la prise de contrôle de la ville. Les prémices des événements d’avril 1927 se planifient en grand secret...    

Manifestation des ouvriers dans le quartier de Zhabei – mars 1927

Dès septembre 1926 les travaux avaient commencé pour saper le contrôle des Seigneurs de la guerre sur Changhai. Le Kuomintang et le Parti Communiste Chinois étaient occupés à diffuser de la propagande, à saboter et à corrompre les officiers ennemis. Malgré une terreur blanche lancée en janvier 1927 et un soulèvement communiste avorté en février 1927, leur travail s’avère efficace.

En mars, les officiers supérieurs des Seigneurs de la guerre ont presque tous rallié le Kuomintang ; l’avancée militaire est même stoppée afin d’obtenir la reddition pacifique de la garnison de ceux-ci.

Malheureusement, les relations entre l’aile gauche et l’aile droite du Kuomintang s’étaient détériorées au-delà du point de non-retour depuis le début de l’année 1927. Conscients des attaques menées contre leurs camarades et alliés de gauche à Nanchang, les communistes décident de lancer une nouvelle grève générale. La grève devait préparer le terrain pour une véritable insurrection afin de prendre la ville avant que l’Armée Nationale Révolutionnaire (ANR) ne puisse y mettre le pied.

Ouvriers apprenant à manier les armes

Le 21 mars 1927, environ 500 000 à 800 000 ouvriers se mettent en grève et paralysent l’industrie, le commerce et les services publics. Parallèlement, les piquets ouvriers prennent d’assaut les commissariats de police et les garnisons non préparées pour s’emparer d’armes. Une fois équipés, ils lancent des attaques de grande ampleur contre les forces des Seigneurs de la guerre, prenant le contrôle de Changhai en trente-six heures. La garnison se rend presque sans résistance. Les piquets ouvriers assument rapidement des fonctions policières et militaires dans la ville.

Un gouvernement municipal provisoire est constitué, dominé par le PCC. Avec l’entrée dans Changhai d’unités de l’ANR sympathisant avec les communistes, l’avenir semblait prometteur pour le PCC et l’aile gauche du Kuomintang.

Zhou Enlai (1898-1976) dans les années 20

Les communistes, dirigés notamment par Zhou Enlai, animent l’insurrection avec 2700 ouvriers qui patrouillent la ville, armés de 1700 fusils ainsi d’ailleurs que quelques automitrailleuses.

Tchang Kaï-chek est parfaitement conscient de la fragilité de sa situation : il ne dispose que de 3000 hommes loyaux à Changhai en mars 1927 et les renforts les plus proches – à peine 10 000 soldats sous le commandement de He Yingqin – se trouvent à Hangzhou, à 185 km au sud-ouest.

He Yingqin (1890-1987)

Il faut agir afin que l’aile gauche du Kuomintang de Hankou et ses alliés communistes ne puissent obtenir un contrôle définitif sur Changhai et, par conséquent, menacer son ascension vers le pouvoir suprême.

Les relations entre Tchang et le Gang Vert s’étaient tissées progressivement et en février 1927, Tchang avait nommé Du Yuesheng et Zhuang Xiaolin ses « agents spéciaux résidents » à Changhai.

En mars, il rencontre Patrick Givens, le responsable de la section politique de la police de la Concession Internationale : celui-ci lui fournit un sauf-conduit et une escorte.

Patrick Givens

Fin mars 1927, en un peu moins de deux semaines, un plan est élaboré pour affirmer son contrôle sur le « Paris de l’Orient ». Tchang cherche l’alliance de la Bande Verte et il la sécurise grâce son amitié avec Du Yuesheng. Ils se mettent d’accord pour que les hommes de la Bande Verte se déguisent en ouvriers et commencent à se quereller avec les piquets, « forçant » l’armée à désarmer tous les ouvriers afin de « maintenir l’ordre ».

La neutralité et la libre circulation dans la Concession internationale et la Concession française sont garanties aux gangsters. Cela semble relativement facile, car les concessions étrangères redoutent une annexion forcée par l’aile gauche du Kuomintang et les communistes ; les précédents des concessions anglaises de Hankou et Jiujiang de janvier 1927 étaient en effet encore frais dans les mémoires. Les dirigeants et militants communistes devaient être arrêtés et exécutés sans procès.

De plus, les Européens restent horrifiés par les événements de Nankin, événements pendant lesquels six des leurs avaient été massacrés.

Le 21 mars, l’état d’urgence est déclaré et quelque 30 000 soldats occidentaux sont cantonnés dans les concessions, 30 navires de guerre mouillent alors dans le fleuve et 15 autres sont en passe d’arriver : cela représente un soldat par résident européen !

Les préparatifs d’un massacre

Tchang rencontre les banquiers chinois de la ville et se fait accorder un prêt de dix millions de Dollars afin de soutenir son armée dont les éléments avancés sont à Longhua mais attendent que les troupes du Guangxi mettent de l’ordre dans la ville. Tchang multiplie les déclarations lénifiantes sur l’unité du Kuomintang et son alliance avec les communistes, mais il prépare déjà la prise de contrôle de Changhai en incitant les membres de la bourgeoisie de quitter le gouvernement provisoire mis en place par le PCC.

D’autre part, il envoie ses séides « casser » quelques piquets de grève afin de mesurer l’ampleur de la tâche. Les troupes étrangères leur prêtent d’ailleurs main forte à plusieurs reprises.

Chang Tso-lin (1875-1928) à Pékin en 1928

Entretemps, à Pékin, Chang Tso-lin fait une descente dans la Légation d’URSS avec l’accord tacite des puissances occidentales. Li Dazhao, fondateur du PCC, y est appréhendé, séquestré et pendu avec 19 de ses camarades raflés en même temps que lui. Dans l’ambassade est récupéré une mine de documents illustrant les actions des bolcheviques visant à fomenter des troubles et soutenir la révolution en Chine.

Tchang Kaï-chek publie alors un communiqué de presse s’offusquant de cette action de piraterie, mais il ne bouge pas lorsque les troupes occidentales encerclent le consulat d’URSS à Changhai.

Wang Shouhua (1901-1927)

Le 9 avril, il envoie ses meilleures troupes « nettoyer » Nankin des éléments communistes et deux jours plus tard, il publie un communiqué condamnant toute personne s’opposant à la révolution, notamment au travers de grèves.

Le 11 avril, les séides des Gangs Vert et Rouge travaillent toute la nuit afin de préparer la descente sur les piquets de grève. Des groupes de « travailleurs en arme du Kuomintang » sont formés, prêts à intervenir.

Dans la nuit, Wang Shouhua, un dirigeant clé du PCC qui avait remplacé Li Lisan en octobre 1926 comme président du Comité de l’Union des travailleurs, est assassiné alors qu’il se rendait chez Du Yuesheng pour dîner.

Le 12 à 4 heures du matin, au quartier général du Kuomintang situé rue Ghisi (Yueyang lu), le clairon sonne...

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Ce son du clairon est le signal de départ d’un véritable massacre organisé par l’aile droite du Kuomintang et dont le but est d’éradiquer l‘influence des syndicats d’obédience communiste à Changhai. C’est ce que nous verrons dans un prochain article...