La Gazette de Changhai : (62) Les prémices d’une guerre non déclarée

De Histoire de Chine

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Rédigé par Charles Lagrange

Au boycott des marchandises produites ou importées par les Japonais et à l’hostilité exprimée lors de nombreuses manifestations succèdent des contre-manifestations et des plaintes exprimées par la communauté japonaise de Changhai. Le meurtre d’un moine japonais et les mesures de rétorsion des chinois enveniment la situation dès janvier 1932. La proclamation de l’état d’urgence et la prise de position des troupes japonaises autour de la gare du Nord de Changhai agissent comme l’étincelle mettant le feu aux poudres. Une bataille rangée entre les Japonais et la 19e Armée de route chinoise démarre…

Des bruits de bottes

Sun Fo (1891-1973

Les tensions avec le Japon avaient aussi déclenché un débat houleux au sein du gouvernement chinois, et ce à tel point que Tchang Kaï-chek avait dû démissionner pour faire place à Sun Fo, fils du Docteur Sun Yat-sen et membre de la faction de Canton, l’aile progressiste du Kuomintang. À la suite de cela, le maire du Grand Changhai démissionne également et les unités du Neuvième groupe d’armée sont envoyées pour relever les troupes locales autour de la ville de Changhai et le long de la ligne de chemin de fer Changhai-Nankin.

Sun Fo, né en 1891 de la première épouse de Sun Yat-sen, a fait ses études aux Etats-Unis.

À son retour en Chine, il exerce la fonction de maire de Canton, et ce, jusqu’en 1925.

L’année suivante, il entre au Comité exécutif du Kuomintang et occupe successivement les fonctions de Ministre des communications, Ministre des finances, et Ministre des chemins de fer.

En 1928, il devient président de l’Université des Communications (Jiaotong) de Changhai.

Il ne restera Premier ministre qu’un an et il sera ensuite Président de l’Assemblée législative, et ce jusqu’en 1948. À la prise de pouvoir des communistes en 1949, il fuira à Hong Kong, puis aux Etats-Unis, pour revenir en 1965 à Taiwan comme conseiller de Tchang Kaï-chek. Il y décédera en 1973.

Dans le microcosme des étrangers de Changhai, se répand rapidement la rumeur que le gouvernement nationaliste comptait bien profiter de ces troubles pour s’en prendre aux Concessions.

Organisation de la défense des concessions, 1931

En octobre 1931, un Comité de Défense est donc créé à l’initiative du Shanghai Municipal Council et qui rassemble des officiers américains, anglais, français, italiens et japonais.

Ce comité quoique informel, établit un plan de répartition des troupes en cas de troubles importants ou d’agression. Ainsi les troupes françaises ont mission de défendre la Concession française, les Anglais, les Américains et les Italiens se répartissent la défense de la Concession internationale, le Shanghai Volunteer Corp prend en main les « routes extérieures » à l’ouest et au nord, et les Japonais contrôlent le quartier de Hongkew (Hongkou) et le nord-est.                                          

Les quartiers ainsi répartis, toute action ne devait être mise en œuvre qu’à la demande du Shanghai Municipal Council.

De la même manière, le Shanghai Municipal Council ne peut que solliciter l’aide des troupes étrangères mais toute décision de mobilisation de celles-ci reste aux mains des différentes autorités consulaires.

Dès le mois de décembre se multiplient les manifestations anti-japonaises et les contre-manifestations des commerçants japonais dans Hongkew et dans le quartier de la gare du Nord…

Des heurts entre Chinois et Japonais

Kuramatsu Murai (1888-1953)

Le 18 Janvier 1932, un groupe de Japonais parmi lesquels se trouvent des moines, est pris à partie par des manifestants chinois à l’est de la Concession internationale. Lors des échauffourées, un moine japonais est tué. Le lendemain, un groupe de japonais met le feu à la San You Towel Factory en prétextant que certains de ses travailleurs avaient été impliqués dans le meurtre du moine.

Le Consul Général, Kuramatsu Murai, exprime ses regrets auprès des autorités chinoises pour l’attaque de l’usine, mais les résidents japonais font pression sur lui pour qu’il exige réparation pour le meurtre de leur moine.

Une note est donc envoyée au Maire du Grand Shanghai exigeant le châtiment des coupables, l’indemnisation des blessés, et surtout la dissolution de toutes les organisations anti-japonaises.

La réponse du Maire est jugée insuffisante et le Consul général, poussé par l’Amiral de la flotte japonaise ancrée sur le Huangpu, menace le Maire de représailles si une réponse plus appropriée n’est pas donnée dans la semaine.

L’impasse

Wu Tiechen (1883-1953)

La Dix-neuvième Armée de route avait été mobilisée par les autorités de Canton pour assister la police de Changhai. Au retour de Tchang Kaï-chek au pouvoir le 26 janvier, les troupes sont instruites de quitter la ville.

Cette situation instable génère une grande inquiétude parmi la communauté étrangère et la rumeur d’une attaque possible est distillée parmi celle-ci.

D’autre part, le Shanghai Municipal Council a identifié le risque de voir un renforcement de la garnison japonaise susciter une réaction immédiate des éléments de la Dix-neuvième Armée toujours sur place.

Le Maire de Changhai, Wu Tiechen, a quant à lui vu son prédécesseur chassé à la suite des manifestations antijaponaises et ne peut donc pas accepter toutes les conditions posées par le Consul Général.

La crise

Yoshinori Shirakawa (1869-1932)

Le Maire fait quand même fermer le siège d’une société anti-japonaise, le « Temple du Ciel » et le 26 janvier, signifie aux Japonais qu’il accepte les conditions posées dans l’ultimatum.

Le 28 Janvier, le Shanghai Municipal Council déclare l’état d’urgence après avoir reçu des Japonais la promesse qu’ils le préviendraient 24 heures avant de mettre en place une quelconque action militaire.

À la présence possible des Japonais en dehors de la Concession internationale, des éléments de la Dix-neuvième Armée stationnés autour de la Gare du Nord se mettent à entasser des sacs de sables pour assurer leur protection.

À 23 heures, l’amiral Yoshinori Shirakawa fait parvenir une note au Maire de Changhai le prévenant que ses troupes allaient être déployées autour de la gare afin de protéger ses nationaux qui y résident.

Répartition des troupes chinoises et japonaises fin janvier 1932

À minuit, en accord avec les décisions prises par le Comité de Défense de la Concession internationale, les 20000 troupes japonaises stationnées en ville prennent position à l’est de la Concession internationale et un escadron se dirige vers la gare.

Les escarmouches avec les troupes chinoises sont immédiates et se transforment très vite en une attaque en règle des troupes japonaises et une résistance exceptionnellement active des éléments de la Dix-neuvième Armée.

La déclaration de l’état d’urgence qui donnait aux Japonais le signal du déploiement de ses troupes et l’ignorance des autorités chinoises du fait que le plan de défense des concessions prévoyait un déploiement de troupes étrangères autour de la gare, ont été identifiées plus tard comme les raisons principales du conflit.

Mais tout ceci a été dit sans prendre en compte l’agressivité des Japonais dont la stratégie et les sombres desseins sont déjà bien arrêtés et vont se manifester d’ailleurs cinq ans plus tard de manière encore plus dramatique.

Pendant que s’affrontent les troupes chinoises et japonaises aux alentours de la gare, seules les fumées des maisons en feu de Zhabei se voient des Concessions. Mais le conflit allait se prolonger pendant plus d’un mois en faisant des dizaines de milliers de victimes. C’est ce que nous verrons dans un prochain article…