La Gazette de Changhai : (63) L’agression japonaise et ses conséquences

De Histoire de Chine

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Rédigé par Charles Lagrange

La déclaration de l’état d’urgence donne aux Japonais l’occasion de déployer des troupes dans la partie nord de Changhai. La 19e Armée de Route chinoise les attend de pied ferme et les hostilités démarrent immédiatement. Une vraie boucherie va durer un mois et demi et faire près de 17 000 victimes dont la majorité de civils. Le cessez-le-feu va consacrer la présence permanente de militaires japonais dans Changhai, présence qui scellera le destin des Concessions quelques dix ans plus tard.

Une attaque en règle

Arrivée du général Shirakawa à Changhai

Le 28 janvier 1932, l’état d’urgence ayant été déclaré par le Shanghai Municipal Council, les troupes japonaises amassées autour de Changhai prennent position dans toute la partie Nord Est de la Concession Internationale.

Du côté japonais, plus de trente navires et 40 avions sont mis en ordre de bataille sur le Huangpu et plus de 8 000 hommes sont prêts à entrer dans la ville.

Les étrangers observent les combats

Du côté chinois, la 19e Armée de Route est positionnée tout autour des Concessions et totalise environ 50 000 hommes à la fin du conflit. Dès la mi-janvier un détachement de ces troupes s’est barricadé dans et autour de la gare du Nord, pressentant l’agression des troupes japonaises.

Avancée des troupes japonaises

À minuit, l’assaut des troupes japonaises est lancé. Elles prennent possession du quartier de Hongkou et 3000 d’entre eux avancent vers la gare du nord. Dès l’aube, et pour la première fois en Asie, des avions venant d’un porte-avions se mettent à bombarder le nord de la ville. La 19e Armée de Route chinoise réplique immédiatement à l’attaque et les combats s’étendent dans toute la zone contrôlée par les Chinois.

Dès le début des hostilités, les troupes européennes qui défendent les autres zones des Concessions sont sur le qui-vive, et si ce n’est un flot continu de réfugiés, aucune bataille n’a lieu ailleurs que dans la zone sous contrôle japonais.

Les consuls américain, anglais et français font tout de suite une tentative de conciliation afin d’arrêter les hostilités car ils perçoivent bien le danger d’une escalade et la menace pour leurs intérêts. Les autorités consulaires japonaises refusent de les écouter et mobilisent encore plus de troupes dans la région.

Le 30 janvier, Tchang Kaï-chek transfère sa capitale de Nankin à Luoyang, dans la crainte de voir s’étendre les combats vers l’ouest.

La trêve

Le père Jacquinot de Besange (1878-1946)

Dans le quartier de Hongkou vit depuis près de vingt ans le prêtre français Jacquinot de Besange ― missionnaire dont nous reparlerons largement dans un article ultérieur.

Se portant dans le « no man’s land » pour soigner un blessé, il découvre une dizaine d’enfants blottis au fond d’une maison en ruines. D’autres malheureux, surpris par les événements ou affolés par la peur, sont ainsi prisonniers depuis une dizaine de jours, sans ravitaillement, avec la mort sans cesse planant au-dessus d’eux. Il décide alors de rencontrer les commandants des troupes japonaises et chinoises pour pouvoir évacuer, pendant une trêve, les civils piégés par les combats. Comme aumônier du Shanghai Volunteer Corps, il s’en ouvre au colonel Thoms qui dirige le SVC. Ce dernier demande au lieutenant-colonel Francis Hailey Bell, d’aider le missionnaire dans son projet. Les deux hommes rencontrent l’amiral japonais Nomura au quartier général nippon. Ce dernier refuse une trêve de neuf heures, arguant qu’elle pourrait être utilisée par les forces chinoises pour renforcer leur défense mais il accepte une trêve de quatre heures.

Situation avant la trêve

L’intervention des secours pendant la trêve doit se faire avec déploiement des emblèmes de la Croix-Rouge et les zones où doivent se faire l’intervention sont précisées  

Le grand reporter Albert Londres est à Shanghai pour enquête depuis le début 1932. Lorsque la bataille de Shanghai éclate le 28 janvier, il commence à envoyer des câbles au quotidien Le Journal à Paris.

Le matin du 12 février, il est sur place pour voir arriver les sauveteurs et il écrit :

« [...] un peu avant huit heures, quatre voitures s’arrêtent à l’angle de North-Sechuan et de Yukong-Road. Un prêtre (Jacquinot), un officier (Hailey Bell), une dizaine de religieuses, quelques nurses infirmières en descendent. Puis deux pousses, une sœur de Saint-Vincent-de-Paul dans chacun, une Belge, une Française.

Albert Londres (1884-1932)

Les sœurs en cornette appartiennent à l’hôpital Sainte-Marie, les autres à l’ordre des Franciscaines. Se trouvent aussi parmi les sœurs des Auxiliatrices du Purgatoire dont l’ordre gère l’Institut de la Sainte-Famille à côté de la gare du Nord. »

Le grand reporter de continuer en présentant le missionnaire qui a eu l’idée de la trêve :

« Malgré la bataille, il venait rôder autour de son église, il frappait aux portes de sa paroisse. Alors reconnaissant sa voix, parfois on lui répondait. Il restait encore des gens dans Chapeï [Zhabei]. Il trouve neuf enfants décomposés par la peur et par la faim, grelottants, cachés dans une maison en ruines ; le plus âgé avait onze ans. Il trouve des blessés cloués sur place. Il trouve des vieillards oubliés. Ainsi depuis deux semaines, dans l’une des plus grandes villes du monde, tout ce qui fait l’objet des attentions de l’humanité, enfants, malades, vieillards, demeuraient sous les feux croisés de deux armées qui, ne l’oublions pas, ne sont pas encore officiellement en guerre [...] Le Père Jacquinot porte des lunettes ; sa barbe n’est pas la barbe classique du missionnaire, elle est taillée. Il lui manque une main. L’aspect de sa soutane montre incontestablement que ces derniers temps, il n’a pas fréquenté que son église. Après avoir franchi les sacs de sable qui protègent les positions japonaises, le Père va droit, puis il prend la deuxième impasse tombant dans Yukong Road. Il pousse une porte : un très vieux Chinois, au menton duquel il ne reste plus qu’une vingtaine de poils blancs, est étendu sur un amas d’étoffes gluantes. Il ne dit pas un mot, les infirmiers l’emportent. »

(Note : Albert Londres décédera le 13 mai dans des circonstances suspectes lors de son retour en Europe dans l’incendie du Georges Philippar au large d’Aden.)

Combien de réfugiés ont-ils fui le no man’s land où les sauveteurs ont pénétré pendant la trêve ? En recoupant les noms de rues où les sauveteurs ont pu intervenir pendant la durée de la trêve, la zone concernée recouvre environ 350 hectares. 2000 réfugiés auraient pu quitter cette zone (certains journaux donnent le chiffre de 5000 !) avant la reprise des combats à midi. Le New York Times du 12 février consacre un article assez long à l’évacuation de 3000 réfugiés et cite le Père Jacquinot qui loue le travail des religieuses dont la vie était en permanence en danger car des snipers chinois isolés n’ont cessé de tirer.

Ce ne sont pas les seuls réfugiés qui se trouvent à Zhabei : en effet, lors des inondations de 1931, des milliers de réfugiés ont été installés par la National Flood Relief Commission, dont est membre Jacquinot, dans des camps à la limite de la zone urbaine. Ils n’échappent pas aux bombardements japonais. Depuis octobre 1931, la commission a pour directeur un britannique, Sir John Hope Simpson. En février 1932, il a été recommandé au gouvernement chinois par la Société des Nations, et proteste officiellement contre le bombardement de ces camps où les canons ou les avions japonais ont provoqué de nombreuses victimes. Le cas est particulièrement dramatique dans un camp où sont regroupés plus de 13 000 réfugiés, à la limite nord de Zhabei, loin des combats et sans enjeu militaire. Cela va contribuer à ternir l’image du Japon.

La suite des combats et le cessez-le-feu

À la mi-février, malgré l’arrivée en renfort de la 9e division d’infanterie et la 24e brigade mixte, et le soutien de 80 navires de guerre et plus de 300 avions, les Japonais ne parviennent pas à contrôler toute la zone. La 9e division laissera dans l’histoire une sinistre trace puisqu’elle sera impliquée cinq ans plus tard dans l’incident du pont Marco Polo et surtout le massacre de Nankin.

Le 14 février, Tchang Kaï-chek envoie sa 5e Armée et les 87e et 88e divisions en renfort.

Le 20 février, les bombardements japonais sont intensifiés afin de pousser les Chinois en dehors de la zone, tout en boutant le feu à tout le quartier de Chapei. (Zhabei). Fin février, les Japonais débarquent des troupes derrière les lignes chinoises et le 2 mars, le commandement chinois, faute d’avoir reçu d’autres renforts, ordonne le retrait des troupes de la région de Changhai, signifiant par là-même la fin des combats.

Le 4 mars, la Société des Nations exige un cessez-le-feu et envoie des émissaires à Changhai afin de forcer les Japonais à l’accepter.

C’est finalement le 5 mai que la Chine et le Japon signent le cessez-le-feu et la partie chinoise accepte de retirer ses troupes de la région et ne garder que des forces de police dans la ville. Dans les attendus, il est prévu que les Japonais puissent garder « un certain nombre » de soldats dans la ville.

Ce sera le début d’une présence militaire japonaise permanente dans Changhai qui allait précipiter quelque dix ans plus tard la fin des Concessions...

Cette année 1932 est également fertile en rebondissements dans l’administration de la Concession Française. C’est ce que nous verrons dans un prochain article…