La pagode de Chanteloup, la Chine rêvée des Lumières

De Histoire de Chine

Rédigé par David Maurizot

Au sud d’Amboise, à la lisière de la grande forêt, un monument improbable se dresse encore, défiant le temps et la raison : une pagode. Non pas une pagode chinoise, bien sûr, mais l’image que s’en faisaient les Européens du XVIIIᵉ siècle : un Orient reconstruit à la française, filtré par l’érudition, la mode et le goût du symbole. La pagode de Chanteloup est tout à la fois une fantaisie architecturale, un manifeste politique discret et un témoignage saisissant de cette fascination réciproque entre la France et la Chine.

Vue de la pagode de Chanteloup et de son bassin[1]

Chanteloup, le Versailles de l’exil

Le château de Chanteloup, vu depuis le nord. Miniature datant de 1767 par Louis-Nicolas Van Blarenberghe[2]

Le domaine de Chanteloup doit sa grandeur à Étienne-François de Choiseul (1719-1785), principal ministre de Louis XV et figure centrale de la diplomatie française. En 1761, Choiseul acquiert cette vaste propriété et entreprend de la transformer en un palais digne de son rang. Sous la direction de l’architecte Louis-Denis Le Camus, le château et ses jardins prennent une ampleur telle que certains contemporains n’hésitent pas à les comparer à Versailles.

Portrait de Choiseul par Louis-Michel Van Loo[3]

La disgrâce de Choiseul, en 1770, loin de mettre un terme à cette ambition, la radicalise. Exilé de la cour, il fait de Chanteloup une cour parallèle, où se pressent diplomates, philosophes, savants et princes étrangers. C’est dans ce contexte de retrait orgueilleux et de liberté retrouvée qu’est conçue la pagode : un monument sans équivalent dans le Val de Loire, et peut-être en France.

La Chine rêvée des élites européennes

La pagode de Kew Gardens à Londres

La pagode élevée par Choiseul à Chanteloup s’inscrit dans la grande vogue des chinoiseries, qui traverse l’Europe au XVIIIᵉ siècle. Depuis le XVIIᵉ siècle déjà, la Chine fascine : Louis XIV échange avec l’empereur Kangxi, les missionnaires jésuites rapportent cartes, instruments, traités philosophiques et récits admiratifs, les commerçants thé, soierie et porcelaines. À mesure que l’Europe des Lumières cherche des modèles alternatifs à ses propres traditions, la Chine devient un miroir fantasmé : empire rationnel, harmonieux, gouverné par la vertu et le savoir.

Dans les jardins, cette fascination prend une forme concrète. Les chinoiseries se multiplient d’abord en Angleterre : kiosques, ponts, pagodes, temples imaginaires. La pagode de Choiseul dialogue clairement avec celle de Kew Gardens, près de Londres, conçue en 1762 par William Chambers. Mais à Chanteloup, l’exotisme est tempéré par une rigueur toute française : l’ornementation et la structure obéit à une géométrie savante toute versaillaise.

Un monument de symboles

Vue d’ensemble de la pagode de Chanteloup

Choiseul lui-même désignait sa pagode comme un « monument dédié à l’Amitié ». Cette dénomination n’a rien d’anodin. Elle ne renvoie ni à une amitié mondaine ni à un vague humanisme décoratif, mais à une vertu cardinale de l’Ancien Régime finissant, profondément liée à la fidélité, à la constance et à l’honneur. Lorsqu’il est disgracié en 1770, il découvre ce que la faveur royale masquait : la fragilité des alliances de cour. Beaucoup de ses anciens soutiens se taisent ; quelques-uns, en revanche, continuent de lui rendre visite, parfois au prix de leur propre carrière. La pagode est conçue pour eux.

Elevée à partir de 1775, achevée en 1778, elle se tient au loin face au château, dressée au bout de longues allées convergentes : elle oblige le visiteur à un cheminement. On ne la découvre pas par hasard. Elle se mérite. Le dispositif spatial traduit une idée simple : l’amitié véritable est rare, exigeante et se reconnaît à l’épreuve du temps.

Imposante (elle s’élève à 44 mètres au-dessus du sol), elle se compose de sept niveaux superposés, desservis par un escalier hélicoïdal de 149 marches en acajou. Le chiffre sept y est omniprésent : sept étages, sept allées convergentes, sept marches d’accès. Au sommet, un globe doré figure le soleil ; à ses pieds, un vaste bassin en demi-lune reflète sa silhouette.

Le porche d’entrée, avec, visibles, les plaques de marbre en chinois

Mais le symbolisme va plus loin. Sur les linteaux des ouvertures du péristyle, voici seize plaques de marbre gravées de caractères chinois évoquant la reconnaissance envers les amis fidèles et la paix entre les peuples. Plus étonnant encore, au troisième étage, dans les parties basses des baies, des plaques de marbre noir ont été scellées, indiquant les huit vents principaux, dans le plus pur style de la symbolique taoïste. Plus haut, au sixième niveau, voilà les huit trigrammes du Yi Jing gravés sur les allèges des fenêtres. Nous sommes ici moins dans l’érudition sinologique que dans une cosmologie recomposée, où la Chine sert de langage universel pour dire l’harmonie entre le ciel, la terre, l’eau… et entre les hommes.

Gros plan sur une plaque : les caractères 知恩 (zhī ēn) sont visibles : « avoir le sens de la gratitude »

Choiseul, lecteur attentif des Lettres édifiantes et curieuses des jésuites, inscrit ainsi sa pagode chinoise dans une éthique universelle, dépassant les intrigues de Versailles. Elle n’est donc pas seulement une folie décorative mais un monument dédié à la loyauté, à l’équilibre et à l’ordre du monde.

Ruine et salut

Choiseul meurt en 1785, quelques années seulement avant que la Révolution n’emporte l’ordre politique et social auquel il avait appartenu. Chanteloup, privé de son maître et de sa raison d’être, entre alors dans une lente agonie. Devenu bien national, le domaine est inventorié, dispersé, puis livré à l’indifférence. Le château, immense, coûteux à entretenir, n’intéresse plus personne. En 1823, comme tant d’autres demeures aristocratiques, il est vendu à des marchands de biens et méthodiquement démoli, pierre après pierre, en quelques semaines à peine.

La pagode, en revanche, échappe à cette disparition programmée. Par un de ces hasards heureux dont l’histoire du patrimoine est coutumière, elle est acquise la même année par Louis-Philippe, alors duc d’Orléans et pas encore « roi des Français ». Le futur souverain choisit de conserver cette construction singulière, isolée désormais au milieu d’un parc redevenu forêt. Ainsi privée de son château, mais sauvée de la pioche, la pagode devient un vestige orphelin.

Ce salut n’empêche pourtant pas le lent travail du temps. Tout au long du XIXᵉ siècle, elle est délaissée. L’humidité, les infiltrations et l’abandon progressif du bassin contribuent à sa dégradation. Elle demeure debout, mais fragile, comme suspendue entre la ruine et l’oubli.

Sur cette carte postale utilisée comme carton d’invitation à la fin des travaux de rénovation au début du XXe siècle est visible l’échafaudage établi jusqu’au sommet de la pagode

Il faut attendre le début du XXᵉ siècle pour qu’un regard neuf se pose sur elle. En 1909, René-Édouard André, architecte paysagiste et ingénieur, comprend la valeur exceptionnelle du monument et mesure l’urgence de son sauvetage. Il entreprend d’importants travaux de consolidation, renforce les fondations, stabilise les élévations et lui redonne une cohérence structurelle. Par son intervention, Chanteloup sort de la catégorie des curiosités abandonnées pour entrer dans celle du patrimoine à transmettre.

Depuis lors, la famille André, toujours propriétaire, poursuit ce patient travail de conservation. À travers l’association Les Amis de Chanteloup, elle a œuvré à la reconnaissance officielle du site, obtenant le classement de la pagode puis de son grand bassin au titre des monuments historiques. Cette fidélité sur plus d’un siècle constitue, en soi, une forme d’hommage discret à l’esprit même du lieu : un monument dédié à l’amitié ne pouvait être sauvé que par une chaîne de loyautés successives.

Un patrimoine fragile, un avenir à reconstruire

Aujourd’hui, la pagode est à nouveau à un tournant de son histoire. Les diagnostics récents sont sans appel : l’état sanitaire de l’édifice est préoccupant. La pierre de tuffeau est gravement altérée, les menuiseries ne sont plus étanches. Plus grave encore, le grand bassin, élément essentiel du dispositif, souffre de fuites, d’effondrements et de variations qui menacent directement les fondations en bois de la pagode.

Un vaste programme de restauration doit désormais être engagé. Il prévoit, dans un premier temps, la réhabilitation complète du bassin, puis la restauration intégrale de la pagode elle-même : maçonneries, décors sculptés, escaliers, terrasses, serrureries. L’enjeu n’est pas seulement esthétique ; il est structurel et vital. Il s’agit de transmettre un monument vivant, porteur de sens, et non une ruine simplement stabilisée.

Or, ce sens dépasse largement l’histoire d’une disgrâce au temps de l’Ancien Régime. La pagode de Choiseul est aussi le produit d’un moment singulier de l’histoire intellectuelle européenne, lorsque la Chine fut pensée non comme un ailleurs à dominer, mais comme un partenaire symbolique, une source d’inspiration et de réflexion. À ce titre, elle constitue un emblème discret mais puissant de la curiosité réciproque qu’entretiennent la France et la Chine.

C’est précisément pour cette raison que la Société d’Histoire des Français de Chine a choisi de supporter Les Amis de Chanteloup. Sensibiliser le public, faire connaître ce patrimoine encore trop discret et contribuer à mobiliser les soutiens nécessaires à sa restauration relève ainsi pleinement de notre mission. Sauver la pagode aujourd’hui, ce n’est pas seulement préserver un monument historique ; c’est maintenir vivant un dialogue ancien entre nos deux civilisations !

Visiter la Pagode de Chanteloup

  • Ouverture annuelle du 15 mars au 11 novembre
  • Située à 25 km de Tours et 3 km du centre-ville d'Amboise : Route de Bléré, D31, 37400 Amboise
  • Site internet

Remerciements

  • Remerciement à l'Association des Amis de Chanteloup et Bathylle Baudry en particulier.

Notes et références

  1. © Léonard de Serres.
  2. Aujourd’hui conservée au Metropolitan Museum of Art de New York.
  3. Aujourd’hui conservé au Musée des beaux-arts de Tours.