La Gazette de Changhai : (35) Les prémices d’une révolution bouillonnent à Changhai

De Histoire de Chine

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rédigé par Charles Lagrange

Ce début de siècle voit se rapprocher deux groupes sociaux fort différents : les marchands et les notables érudits d’une part, et les étudiants ayant étudié aux Etats-Unis et au Japon d’autre part. Ces deux groupes avaient tous deux une volonté farouche de s’affranchir d’un régime rétrograde et d’imprimer un caractère plus nationaliste à une Chine dont les outils du modernisme étaient dans les mains des étrangers. La défaite des Russes par les Japonais à Port Arthur et des frictions de plus en plus nombreuses avec les occidentaux vont progressivement donner à leur frustration, un caractère révolutionnaire.  

Une bourgeoisie affamée de modernisme

Feng Guifen (1809 – 1874)

La classe dominante des chinois de Changhai était formée de notables et grands négociants ayant évolué dans l’entourage des Taipans étrangers et qui s’étaient recyclés dans des commerces plus licites. Ils formaient une classe de « lettrés fonctionnaires/marchands » (shengshang), leur intégration dans la bonne société se faisant sur des critères de valeurs marchandes plutôt que confucéennes et mandarinales.

Les rejoignent à partir des années 1860, des propriétaires terriens, des lettrés réputés et des mandarins retraités qui sont venu se réfugier à Changhai lors de l’invasion des Taipings : ceux-ci ont l’expérience de l’administration, le zèle confucéen et le respect des traditions.

Leur arrivée tempère la prédominance des marchands en apportant le prestige de leurs diplômes et leurs relations, et ils imprègnent au milieu aisé une culture à la fois plus politique et plus humaniste.

Cette bourgeoisie naissante perçoit très vite le défi que représente la présence et la supériorité technique des étrangers.

D’illustres représentants de cette caste comme Feng Guifen sont d’ailleurs utilisés par Li Hongzhang comme conseillers pour la mise en oeuvre de son programme de modernisation nationale.

En 1905, la réforme de l’état est finalement concédée par l’impératrice douairière Cixi, sept ans après celle des 100 jours lancée par l‘empereur Guangxu et qui avait été écrasée dans l’œuf. Celle-ci supprime notamment le système mandarinal et ses examens officiels.

Zhang Jian (1853 – 1926)

Le prestige de la fortune prend alors le relais de celle des lettres et l’initiation aux « affaires barbares » se transforme en privilège. La bourgeoisie fonce dans la brèche qu’avait ouverte le gouvernement impérial et se lance dans la création d’établissements d’enseignement. C’est la Société générale d’éducation du Jiangsu, fondée la même année et présidée par Zhang Jian, un lettré-entrepreneur, qui mène le mouvement. Sont créés des établissements d’enseignement général, des instituts techniques, des écoles normales, et en parallèle, naissaient des maisons d’édition et une presse d’opinion. C’est aussi en cette année 1905 qu’est créé le musée de Nantong, le plus vieux musée chinois.

En outre, les notables envoient leurs enfants étudier à l’étranger, principalement au Japon – étoile montante de l’Asie - et aux Etats-Unis. Au retour de ceux-ci naît progressivement le sentiment que la modernisation de la Chine doit non seulement s’accélérer mais aussi revêtir un caractère plus « national ».

Les contestataires de la première heure

Zhang Binglin (1869 – 1936)

Dès le début du siècle, quelques contestataires formés au Japon avaient déjà publié des pamphlets à consonance révolutionnaire, protégés par l’immunité que leur conférait leur résidence à l’intérieur des concessions étrangères.

Cai Yuanpei (1867 – 1940)

L’humaniste Cai Yuanpei et le penseur Zhang Binglin sont d’ailleurs les maîtres à penser de cette première génération d’intellectuels révolutionnaires.

Les activités de ces radicaux se structurent autour de l’Ecole Patriotique, fondée en 1902 par Cai Yuanpei. Le Subao, journal du Jiangsu qui y est associé, publie des articles incendiaires donnant au sentiment anti-mandchou, une base philosophico-politique.

Les auteurs de ces articles sont d’ailleurs recherchés par l’administration chinoise, mais ils bénéficient de la protection des tribunaux mixtes de la Concession Internationale, pour qui le délit d’opinion n’est pas reconnu.

Il est intéressant de noter que Cai Yuanpei sera plus tard à l’origine du « Mouvement du 4 Mai 1919 », protestation des étudiants contre les 15 demandes du Japon, événement sur lequel nous reviendrons.

Ces révolutionnaires de la première heure n’en sont pas moins inquiétés partout ailleurs et en 1905, le vent de révolte s’est apaisé.

Cependant la braise était encore chaude et ne demandait que peu de choses pour s’enflammer…

Les feux se rallument

La guerre russo-japonaise, qui a vu deux grandes puissances s’affronter dans le nord de la Chine, s’est déroulée de février 1904 à mai 1905.

Les forces en présence étaient à l’avantage des Russes : 1,3 million contre quelque centaine de milliers de Japonais, et la totalité de leur flotte mobilisable deux fois plus grande.

Les raisons de la défaite russe feront l’objet de débats sans fin : désorganisation, sous- estimation grossière de la puissance militaire du Japon, mobilisation tardive de la flotte stationnée en mer Baltique, mésentente entre officiers et soldats, incompétence du commandement, acheminement difficile des renforts par le transsibérien, …bref, le fait est que pour la première fois dans l’histoire, une nation asiatique avait infligé une défaite cuisante à une puissance occidentale.

Pour certains Chinois, cette défaite sonne quelque part la fin de la supériorité des Occidentaux en Asie, et les étudiants qui revenaient du Japon leurs études terminées sont prompts à rallumer les feux de la discorde.

Plusieurs événements vont progressivement mettre le feu aux poudres.

En 1905, les Américains décident de restreindre l’afflux de travailleurs chinois sur leur territoire. S’en suit un vent de protestations en Chine se manifestant par une campagne de boycott des produits américains dès l’été de cette année.

Ce boycott affecte tous les ports ouverts, mais principalement Canton et Changhai.

Les chinois « bons à tout faire » aux Etats-Unis

À Changhai, l’initiative en revient à un marchand originaire du Fujian, Zeng Shaoqing (1848 – 1908) et le boycott est bien sûr appuyé par les étudiants des sociétés d’éducation. Il ne fait cependant pas long feu car les marchands dont les marchandises sont bloquées ont vite fait d’en tempérer l’ardeur….

Poste de police de Louza

À la fin de l’année, un cas de justice est également l’occasion d’une émeute. Un groupe de femmes avaient été jugées pour trafic de prostituées et sont incarcérées dans la geôle du tribunal, sous le contrôle de la police de la Concession Internationale. L’une d’entre elle est la veuve d’un officiel du Sichuan et la guilde de Canton proteste officiellement et fait grand cas de l’affaire. Le bruit se répand et une manifestation s’en suit, pendant laquelle le poste de police de Louza est assailli et mis à feu. Les manifestants font ensuite le siège de la SMC (Municipalité de la Concession Internationale) lors duquel la police fait feu, tuant et blessant plusieurs d’entre eux.

Le calme revient, mais ces événements font l’objet d’une mobilisation grandissante des étudiants patriotes qui mettent sur pied des milices à l’instar de celles constituées par les volontaires des concessions étrangères.

Il est à signaler que c’est à cette époque que partout en Chine – et plus particulièrement à Changhai – que se sont multipliées les manifestations d’étudiants visant à interdire l’importation d’opium. Les Chinois qui avaient étudié à l’étranger réalisent bien l’effet dévastateur de la drogue sur le prestige de leur pays et prennent comme exemple le Japon où la politique de prohibition est très sévère.

La pression aboutira en novembre 1906 à un édit du gouvernement visant à réduire la culture du pavot et à négocier avec les Anglais afin de mettre fin à l’importation d’opium.

Fumeur d’opium

En décembre de la même année, les Anglais concéderont la réduction d’un dixième du volume d’opium chaque année à partir de 1908 avec la cessation de toute importation en 1917. Nous verrons plus tard que cela n’arrêtera malheureusement pas les importations de contrebande.

La révolte gronde donc, teintée certes d’anti-impérialisme, mais toujours sous le contrôle des notables au travers de leurs guildes marchandes.

Elle constituera cependant le creuset d’une révolution qui mettra encore plus de 5 ans avant d’éclater…

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Avant de parler des événements de 1911, nous nous pencherons sur un sujet différent : l’apparition des canonnières étrangères en Chine.