Théodose de Lagrené, le premier grand diplomate français en Chine

De Histoire de Chine

Cet article est publié dans le cadre du partenariat éditorial entre la Société d’Histoire des Français de Chine et Le Vent de la Chine, afin de faire découvrir au plus grand nombre les liens historiques, culturels et humains qui unissent la France et la Chine.
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Rédigé par David Maurizot

Le 24 octobre 1844, sur la rivière des Perles en aval de Canton, un navire à vapeur français mouille près de Whampoa. À son bord, un diplomate d'une quarantaine d'années s'apprête à signer avec un haut mandarin au service de l'empereur Daoguang le tout premier traité liant officiellement la France à la Chine. Son nom : Théodose de Lagrené.

Théodose de Lagrené

Contrairement aux Britanniques deux ans plus tôt, Théodose de Lagrené n'a derrière lui aucune victoire militaire. Il n'a fait tirer aucun canon. Il n'a pris aucune île. Il n'a, pour toute arme, que des instructions précises, une délégation d'une vingtaine de personnes et l'obligation de ne pas se laisser distancer.

Car c'est bien de cela qu'il s'agit. François Guizot, ministre des Affaires étrangères, redoute de voir la France exclue d'un marché que les Anglais, et bientôt les Américains, sont en train de conquérir. Une mission française est décidée, montée conjointement par les ministères des Affaires étrangères, de la Marine, des Finances et de l'Agriculture et du Commerce. Sa direction est confiée à Théodose de Lagrené.

Rien, dans son parcours, ne le destinait à l'Extrême-Orient.

Né en 1800, formé au collège Stanislas à Paris, il entre en 1822 au ministère des Affaires étrangères comme attaché au cabinet de Mathieu de Montmorency, qu'il accompagne au congrès de Vérone. Suivent les postes classiques de la diplomatie européenne du temps : attaché à Saint-Pétersbourg, troisième secrétaire à Madrid, puis de nouveau Saint-Pétersbourg, où il gravit les échelons jusqu'à premier secrétaire. C'est là qu'il épouse, en 1834, la comtesse Varinka de Doubenski, demoiselle d'honneur de l'impératrice de Russie. Nommé ensuite ministre résident puis plénipotentiaire à Athènes, il y passe près de huit ans, s'y lie d'amitié avec Prosper Mérimée de passage en Grèce, et s'y forge une réputation : celle d'un négociateur habile plutôt que d'un homme de coup d'éclat.

C'est précisément ce profil que Guizot va chercher : un diplomate de cabinet, rompu aux cours européennes, plutôt qu'un homme du sérail colonial.

La mission quitte la France en des temps qui se veulent modernes. L'Archimède, navire à vapeur, longe les côtes d'Europe et d'Afrique par le cap de Bonne-Espérance, avec à son bord une véritable délégation commerciale : Isidore Hedde pour la soie, Natalis Rondot pour la laine, Auguste Haussmann pour le coton, Édouard Renard pour les articles dits « de Paris ». Au traité s'ajoute donc une mission de renseignement économique, dont les collections rapportées nourriront plus tard des expositions en France. La délégation atteint Macao le 24 août 1844.

Face à Lagrené, la Chine délègue Qiying, un mandarin déjà rompu à l'exercice pour avoir négocié la même année avec les Britanniques et les Américains. Les discussions, menées avec l'assistance du père Joseph-Marie Callery, missionnaire et sinologue, durent une dizaine de semaines.

Lagrené espérait obtenir une île, un point d'appui militaire et commercial sur le modèle de Hong Kong. Il devra y renoncer.

Ce qu'il obtient à la place, le 24 octobre 1844, n'est pas rien : un traité d'amitié, de commerce et de navigation qui accorde à la France l'accès aux cinq ports ouverts aux Britanniques par le traité de Nankin, le régime de l'extraterritorialité pour ses ressortissants, et surtout deux édits impériaux autorisant les Chinois à pratiquer librement le culte catholique, une clause à laquelle Lagrené avait personnellement tenu.

Avant de reprendre la mer, il fait encore étape à Java et rapporte de Chine un ensemble d'illustrations sur les instruments de musique chinois.

Le retour, fin 1845, lui vaut une pairie de France et une entrée au Jockey Club. À la Chambre des pairs, il s'investit dans les débats sur la Banque de France et les questions de crédit. Sa carrière publique se referme avec la révolution de 1848 : après un bref retour comme représentant de la Somme à l'Assemblée législative, puis plénipotentiaire aux conférences de Bruxelles sur la question italienne en 1849, il se retire de la vie politique au lendemain du coup d'État du 2 décembre 1851. Il termine sa vie au conseil d'administration de la compagnie du chemin de fer du Nord, et meurt à Paris en 1862.

Il y a quelque chose de presque symétrique à faire se répondre, à un siècle d'écart, la figure du jésuite Amiot et celle du diplomate Lagrené. L'un avait fait entrer la pensée stratégique chinoise en Europe par la traduction patiente, sans autre arme que la plume, au service d'un empire qui le nourrissait sans rien lui devoir. L'autre inaugure, avec un traité inégal signé sous la contrainte du précédent britannique, l'ère où la France cesse de simplement observer la Chine pour commencer à lui imposer des termes. Du missionnaire au plénipotentiaire. De la traduction au traité. Entre les deux, c'est tout le basculement du XVIIIe siècle au XIXe siècle qui se lit.