« Recherches : Le cimetière de Baxianqiao » : différence entre les versions
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''Un cimetière est un livre d’histoire(s) en plein air : le long de ses allées, ses pierres, ses monuments forment une mémoire collective qui nous raconte un passé, un monde disparu. A Shanghai, si les cimetières du temps des concessions ne sont plus, il en subsiste toutefois quelques traces : un alignement de vieux platanes, quelques pierres tombales perdues dans un parc, des photos jaunies… Ainsi, qu’est-il advenu du plus grand cimetière de l’ancienne concession française, le vieux cimetière de Baxianqiao (alors orthographié Pahsienjao, 八仙桥 en chinois) ? Quelles histoires ce lieu pourrait-il nous conter ?'' | ''Un cimetière est un livre d’histoire(s) en plein air : le long de ses allées, ses pierres, ses monuments forment une mémoire collective qui nous raconte un passé, un monde disparu. A Shanghai, si les cimetières du temps des concessions ne sont plus, il en subsiste toutefois quelques traces : un alignement de vieux platanes, quelques pierres tombales perdues dans un parc, des photos jaunies… Ainsi, qu’est-il advenu du plus grand cimetière de l’ancienne concession française, le vieux cimetière de Baxianqiao (alors orthographié Pahsienjao, 八仙桥 en chinois) ? Quelles histoires ce lieu pourrait-il nous conter ?'' | ||
''C’est tout naturellement que la Société d’Histoire a décidé de mener une recherche sur ce lieu de mémoire, situé à quelques pas seulement de notre moderne [[Il était une fois... Xintiandi|Xintiandi]]. Les éléments, exposés dans cet article, restent pour le moment préliminaires. Comme vous pourrez le voir de nombreuses questions restent en suspens : n’hésitez donc pas à [http://www.histoire-chine.fr/nous-contacter/ nous contacter] pour rejoindre le groupe de passionnés qui conduit cette recherche.''<gallery mode="slideshow" heights="450"> | ''C’est tout naturellement que la Société d’Histoire a décidé de mener une recherche sur ce lieu de mémoire, situé à quelques pas seulement de notre moderne [[Il était une fois... Xintiandi|Xintiandi]]. Les éléments, exposés dans cet article, restent pour le moment préliminaires. Comme vous pourrez le voir de nombreuses questions restent en suspens : n’hésitez donc pas à [http://www.histoire-chine.fr/nous-contacter/ nous contacter] pour rejoindre le groupe de passionnés qui conduit cette recherche.''<gallery mode="slideshow" heights="450" caption=""> | ||
Fichier:Une allée du cimetière de Baxianqiao (date estimée entre 1892 et 1899), photographie répertoriée.jpg|Une des allées du cimetière, entre 1892 et 1899, photographie répertoriée par Katya Knyazeva. | |||
Fichier:WechatIMG280.jpeg|Vue sur la chapelle du cimetière, circa 1870-1899, photo prise par Zhenchang Tang, collection Virtual Shanghai. | |||
Fichier:WechatIMG279.jpeg|Une tombe (celle d'un Espagnol nommé Tiburcio Faraldo), circa 1875, Archivo China España, 1800-1950. | |||
Fichier:WechatIMG281.jpeg|Vue sur une tombe, date inconnue, source inconnue. | |||
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== Aux origines du cimetière de Baxianqiao == | ==Aux origines du cimetière de Baxianqiao== | ||
Au début des années 1860, le Shanghai Municipal Council (ou SMC), l’administration de la concession internationale, estime que le cimetière des premières années de la Concession anglaise (celui situé sur Shandong Lu, le Shantong Road Cemetery) devient trop étroit. Acquisition est faite en 1863 d’un terrain de 50 mu (~3 hectares) situé en dehors du territoire des concessions. Il est divisé en deux parties : l’une gérée par le SMC, l’autre par la municipalité française. | Au début des années 1860, le Shanghai Municipal Council (ou SMC), l’administration de la concession internationale, estime que le cimetière des premières années de la Concession anglaise (celui situé sur Shandong Lu, le Shantong Road Cemetery) devient trop étroit. Acquisition est faite en 1863 d’un terrain de 50 mu (~3 hectares) situé en dehors du territoire des concessions. Il est divisé en deux parties : l’une gérée par le SMC, l’autre par la municipalité française. | ||
[[Fichier:New Cemetery.jpg|néant|vignette|730x730px|Entouré en rouge, le « New Cemetery ». Il se trouve à l’ouest de la Concession française et au sud du « Recreational Ground » (la future People Square) de la concession internationale. Une route dédiée, la « New Cemetery Road » est alors tracée pour joindre le cimetière aux concessions]] | [[Fichier:New Cemetery.jpg|néant|vignette|730x730px|Entouré en rouge, le « New Cemetery ». Il se trouve à l’ouest de la Concession française et au sud du « Recreational Ground » (la future People Square) de la concession internationale. Une route dédiée, la « New Cemetery Road » est alors tracée pour joindre le cimetière aux concessions]] | ||
== Un cimetière cosmopolite dans un environnement très français == | ==Un cimetière cosmopolite dans un environnement très français == | ||
En 1900, la Concession française est étendue vers l’ouest et le cimetière se retrouve ainsi en territoire français. Au fil du temps, il se retrouva complétement encerclé par la ville, principalement par des lotissements. Son mur nord sera adossé à la très commerciale [[Il était une fois... Huaihai Lu|Avenue Joffre]] (aujourd’hui Huaihai Lu). Son administration restera toutefois conjointe avec la Concession internationale. A son coin sud-ouest est, par exemple, créée une section pour les Musulmans, suite à la demande d’un représentant de « la mosquée » auprès du SMC. Le cimetière de Baxianqiao est un lieu définitivement international à l’image du Shanghai d’alors. Les tombes portent des inscriptions en français, latin, anglais, etc., et bien évidemment en chinois également. | En 1900, la Concession française est étendue vers l’ouest et le cimetière se retrouve ainsi en territoire français. Au fil du temps, il se retrouva complétement encerclé par la ville, principalement par des lotissements. Son mur nord sera adossé à la très commerciale [[Il était une fois... Huaihai Lu|Avenue Joffre]] (aujourd’hui Huaihai Lu). Son administration restera toutefois conjointe avec la Concession internationale. A son coin sud-ouest est, par exemple, créée une section pour les Musulmans, suite à la demande d’un représentant de « la mosquée » auprès du SMC. Le cimetière de Baxianqiao est un lieu définitivement international à l’image du Shanghai d’alors. Les tombes portent des inscriptions en français, latin, anglais, etc., et bien évidemment en chinois également. | ||
Mais il est aussi l’un des centres de l’activité mémorielle française. En 1868 y est créée une section réservée à l’armée française où des tombes militaires (pour la plupart celles de marins membres du corps expéditionnaire de la Seconde Guerre de l’Opium décédés de maladie) reposent à l’ombre | Mais il est aussi l’un des centres de l’activité mémorielle française. En 1868 y est créée une section réservée à l’armée française où des tombes militaires (pour la plupart celles de marins membres du corps expéditionnaire de la Seconde Guerre de l’Opium décédés de maladie) reposent à l’ombre d’[[Le monument aux morts du cimetière de Baxianqiao|un monument aux morts datant de 1855]], dernière demeure des « officiers, sous-officiers, marins et soldats […] morts à l’assaut de Shang-haï, le 6 janvier 1855 » lors d'un épisode de la révolte des Taiping. Ainsi, durant l’entre-deux-guerres, c’est au pied de ce monument que chaque 11-Novembre et 14-Juillet les autorités françaises viennent se recueillir.<gallery mode="slideshow"> | ||
Fichier:法兵墓前的祭奠活动 (Huangpu Archives).jpg|Cérémonie, Archives du district de Huangpu. | |||
Fichier:Cérémonie à Baxianqiao le 11 novembre 1934 (rapportée dans Le Journal de Shanghai du 13 novembre 1934).jpg|Cérémonie le 11 novembre 1934, rapportée dans Le Journal de Shanghai du 13 novembre 1934. | |||
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== La mémoire des platanes == | ==La mémoire des platanes== | ||
Comme pour n’importe quel parc de la Concession, la Municipalité française prenait un soin particulier à l’entretien du cimetière. Pour l’aménagement paysager, ici comme ailleurs, les arbres jouaient un rôle prépondérant. Le monument aux morts se trouvait ainsi au centre d’allées parfaitement tracées, plantées de platanes rigoureusement alignés. | Comme pour n’importe quel parc de la Concession, la Municipalité française prenait un soin particulier à l’entretien du cimetière. Pour l’aménagement paysager, ici comme ailleurs, les arbres jouaient un rôle prépondérant. Le monument aux morts se trouvait ainsi au centre d’allées parfaitement tracées, plantées de platanes rigoureusement alignés. | ||
[[Fichier:Le monument aux morts.jpg|néant|vignette|730x730px|Sur cette photographie aérienne de 1946, entouré en rouge, le monument aux morts au croisement de deux allées bordées de platanes, mises en évidence en vert. On aperçoit l’Avenue Joffre, au nord, à gauche<ref>Source inconnue, photographie répertoriée par Katya Knyazeva sur le site [http://www.Pastvu.com pastvu.com]</ref>]] | [[Fichier:Le monument aux morts.jpg|néant|vignette|730x730px|Sur cette photographie aérienne de 1946, entouré en rouge, le monument aux morts au croisement de deux allées bordées de platanes, mises en évidence en vert. On aperçoit l’Avenue Joffre, au nord, à gauche<ref>Source inconnue, photographie répertoriée par Katya Knyazeva sur le site [http://www.Pastvu.com pastvu.com]</ref>]] | ||
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[[Fichier:Aujourd’hui, au nord du Parc Huaihai, les lignes invisibles que forment les platanes correspondent aux anciennes allées du cimetière (.jpg|néant|vignette|926x926px|Aujourd’hui, au nord du Parc Huaihai, les lignes invisibles que forment les platanes correspondent aux anciennes allées du cimetière (photographie prise le 20 mars 2022)]] | [[Fichier:Aujourd’hui, au nord du Parc Huaihai, les lignes invisibles que forment les platanes correspondent aux anciennes allées du cimetière (.jpg|néant|vignette|926x926px|Aujourd’hui, au nord du Parc Huaihai, les lignes invisibles que forment les platanes correspondent aux anciennes allées du cimetière (photographie prise le 20 mars 2022)]] | ||
Quels autres secrets pourraient être révélés en observant encore plus attentivement les vieux arbres du Parc Huaihai ? | Quels autres secrets pourraient être révélés en observant encore plus attentivement les vieux arbres du Parc Huaihai ? | ||
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Le parc Huaihai vu du ciel, du sud vers le nord <br/>(prise de vue effectuée le 20 mars 2022) | |||
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[[Fichier:Photographie aérienne de 1948 - entourée en rouge la partie avec le monument aux morts mentionnée ci-dessus..jpg|néant|vignette|730x730px|Photographie aérienne de 1948 : entourée en rouge la partie avec le monument aux morts mentionnée ci-dessus.]] | [[Fichier:Photographie aérienne de 1948 - entourée en rouge la partie avec le monument aux morts mentionnée ci-dessus..jpg|néant|vignette|730x730px|Photographie aérienne de 1948 : entourée en rouge la partie avec le monument aux morts mentionnée ci-dessus.]] | ||
== Déménagement en banlieue == | ==Déménagement en banlieue== | ||
Dans les années 1950, comme dans tout le reste de la « Chine nouvelle », Shanghai va subir une série de grands travaux et une cure hygiéniste – le tout sous la houlette des experts du « grand frère soviétique » qui reproduisent ici les méthodes employées là-bas. Les cimetières situés intra-muros vont ainsi être désaffectés, le plus souvent transformés en parc, et les sépultures transférées dans de nouveaux lieux situées hors de la ville. | Dans les années 1950, comme dans tout le reste de la « Chine nouvelle », Shanghai va subir une série de grands travaux et une cure hygiéniste – le tout sous la houlette des experts du « grand frère soviétique » qui reproduisent ici les méthodes employées là-bas. Les cimetières situés intra-muros vont ainsi être désaffectés, le plus souvent transformés en parc, et les sépultures transférées dans de nouveaux lieux situées hors de la ville. | ||
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[[Fichier:Photographie aérienne de 1979 - le cimetière de Baxianqiao est devenu le Parc Huaihai.jpg|néant|vignette|520x520px|Photographie aérienne de 1979 : le cimetière de Baxianqiao est devenu le Parc Huaihai]] | [[Fichier:Photographie aérienne de 1979 - le cimetière de Baxianqiao est devenu le Parc Huaihai.jpg|néant|vignette|520x520px|Photographie aérienne de 1979 : le cimetière de Baxianqiao est devenu le Parc Huaihai]] | ||
== Au bord du lac du Parc Yangpu == | ==Au bord du lac du Parc Yangpu== | ||
Mais ces tombes ont-elles été toutes respectées ? Au moment même où le cimetière de Baxianqiao était désaffecté (d’octobre 1957 à février 1958), un nouveau parc, le Parc Yangpu (杨浦公园), au nord-est de la ville était en construction (du début 1957 à janvier 1958). Or, ce vaste espace est, encore aujourd’hui, parsemé de pierres tombales. Notamment, certaines pierres ont été utilisées pour construire la margelle autour de son lac (et lui conférant ainsi un cachet pour le moins lugubre !). | Mais ces tombes ont-elles été toutes respectées ? Au moment même où le cimetière de Baxianqiao était désaffecté (d’octobre 1957 à février 1958), un nouveau parc, le Parc Yangpu (杨浦公园), au nord-est de la ville était en construction (du début 1957 à janvier 1958). Or, ce vaste espace est, encore aujourd’hui, parsemé de pierres tombales. Notamment, certaines pierres ont été utilisées pour construire la margelle autour de son lac (et lui conférant ainsi un cachet pour le moins lugubre !).<gallery mode="slideshow"> | ||
Fichier:Une des nombreuses pierres tombales du Parc Yangpu .jpg|Une des nombreuses pierres tombales du Parc Yangpun, février 2021<ref>(c) Mathias Guillin</ref> | |||
On y retrouve des inscriptions en latin, en anglais, en français mais surtout en chinois – et majoritairement à connotation chrétienne. Ces pierres viendraient-elles de Baxianqiao ? Un inventaire complet a-t-il déjà été conduit ? Le lieu semble connu de quelques passionnés mais, à notre connaissance, aucune recherche approfondie n’y a été conduite. | Fichier:20210217 - BK6A9462 - Yangpu parc by Mathias Guillin - 2880x.jpg|Une des nombreuses pierres tombales du Parc Yangpun, février 2021<ref>(c) Mathias Guillin</ref> | ||
Fichier:20210217 - BK6A9407 - Yangpu parc by Mathias Guillin - 2880x.jpg|Une des nombreuses pierres tombales du Parc Yangpun, février 2021<ref>(c) Mathias Guillin</ref> | |||
Fichier:WeChat Image 20220611204527.jpg|Une des nombreuses pierres tombales du Parc Yangpun, février 2021<ref>(c) David Maurizot</ref> | |||
</gallery>On y retrouve des inscriptions en latin, en anglais, en français mais surtout en chinois – et majoritairement à connotation chrétienne. Ces pierres viendraient-elles de Baxianqiao ? Un inventaire complet a-t-il déjà été conduit ? Le lieu semble connu de quelques passionnés mais, à notre connaissance, aucune recherche approfondie n’y a été conduite. | |||
==Weijiajiao : dernière demeure ?== | |||
Après 1958, le cimetière de Ji’an a, quant à lui, subit les ravages de la Révolution culturelle. Il semblerait qu’en mai ou juin 1967 des hordes de gardes rouges aient réduit à néant les traces des dangereux impérialistes qui y reposaient encore. Cet immense espace a aujourd’hui pris le nom de cimetière de Weijiajiao (卫家角). Il est situé juste à l’ouest de l’aéroport de Hongqiao. | |||
Dans un carré isolé des tombes chinoises, est visible<ref>En date d'octobre 2023</ref> la pierre tombale d'Efim Mangubi (Ефим Мангуби) décédé en 1939 à l'âge de seulement 24 ans. Retrouvée non loin du cimetière au début des années 2000, dans ce qui était alors un champ cultivé, elle avait été identifiée par le photojournaliste Deke Erh. Selon des recherches menées par l'historienne russe Katya Knyazeva, le nom de famille Mangubi provient de la communauté juive karaïte de Crimée. Des Mangubis vivaient à Harbin dans les années 1920, et à Shanghai, résidait une veuve, couturière, née en 1890 en Tauride criméenne, et qui aurait pu donc être la mère d'Efim. Sachant que de nombreux réfugiés russes vivaient dans la Concession française, cette pierre provient-elle du cimetière de Baxianqiao ? | |||
[[Fichier:Efim Mangubi.jpg|vignette|973x973px|Pierre tombale d'Efim Mangubi (Ефим Мангуби)<ref>(c) David Maurizot</ref>|centré]] | |||
'''Résumé des recherches à effectuer :''' | '''Résumé des recherches à effectuer :''' | ||
# Chercher, identifier et parcourir la littérature en langue chinoise existant sur le sujet | # Chercher, identifier et parcourir la littérature en langue chinoise existant sur le sujet | ||
# Consulter les Archives municipales pour y retrouver les arrêtés et comptes-rendus du transfert de Baxianqiao à Ji’an/Weijiajiao | #Consulter les Archives municipales pour y retrouver les arrêtés et comptes-rendus du transfert de Baxianqiao à Ji’an/Weijiajiao | ||
# Au Parc Huaihai : faire parler les vieux platanes, entre autres | #Au Parc Huaihai : faire parler les vieux platanes, entre autres | ||
# Au Parc Yangpu : recenser les pierres tombales, identifier d’où elles viennent | #Au Parc Yangpu : recenser les pierres tombales, identifier d’où elles viennent | ||
'''Sources''' | '''Sources''' | ||
* Ch. B. Maybon et Jean Fredet, Histoire de la Concession française de Changhai, 1929 | *Ch. B. Maybon et Jean Fredet, Histoire de la Concession française de Changhai, 1929 | ||
* Christian Henriot, The Colonial Space of Death in Shanghai (1844-1949), 2007 | *Christian Henriot, The Colonial Space of Death in Shanghai (1844-1949), 2007 | ||
* Christian Henriot, When the Dead Go Marching In, Cemetery Relocation and Grave Migration in Modern Shanghai, 2019 | *Christian Henriot, When the Dead Go Marching In, Cemetery Relocation and Grave Migration in Modern Shanghai, 2019 | ||
* Shen Zhihua, A Historical Examination of the Issue of Soviet Experts in China: Basic Situation and Policy Changes, Russian History, 29, Nos 2-4 (Summer-Fall-Winter 2002) | * Shen Zhihua, A Historical Examination of the Issue of Soviet Experts in China: Basic Situation and Policy Changes, Russian History, 29, Nos 2-4 (Summer-Fall-Winter 2002) | ||
''' | '''Références''' | ||
<references /> | |||
[[Catégorie:Shanghai]] | |||
[[Catégorie:Recherche]] | |||
Dernière version du 20 février 2024 à 13:59
rédigé par David Maurizot
Un cimetière est un livre d’histoire(s) en plein air : le long de ses allées, ses pierres, ses monuments forment une mémoire collective qui nous raconte un passé, un monde disparu. A Shanghai, si les cimetières du temps des concessions ne sont plus, il en subsiste toutefois quelques traces : un alignement de vieux platanes, quelques pierres tombales perdues dans un parc, des photos jaunies… Ainsi, qu’est-il advenu du plus grand cimetière de l’ancienne concession française, le vieux cimetière de Baxianqiao (alors orthographié Pahsienjao, 八仙桥 en chinois) ? Quelles histoires ce lieu pourrait-il nous conter ?
C’est tout naturellement que la Société d’Histoire a décidé de mener une recherche sur ce lieu de mémoire, situé à quelques pas seulement de notre moderne Xintiandi. Les éléments, exposés dans cet article, restent pour le moment préliminaires. Comme vous pourrez le voir de nombreuses questions restent en suspens : n’hésitez donc pas à nous contacter pour rejoindre le groupe de passionnés qui conduit cette recherche.
Aux origines du cimetière de Baxianqiao
Au début des années 1860, le Shanghai Municipal Council (ou SMC), l’administration de la concession internationale, estime que le cimetière des premières années de la Concession anglaise (celui situé sur Shandong Lu, le Shantong Road Cemetery) devient trop étroit. Acquisition est faite en 1863 d’un terrain de 50 mu (~3 hectares) situé en dehors du territoire des concessions. Il est divisé en deux parties : l’une gérée par le SMC, l’autre par la municipalité française.

Un cimetière cosmopolite dans un environnement très français
En 1900, la Concession française est étendue vers l’ouest et le cimetière se retrouve ainsi en territoire français. Au fil du temps, il se retrouva complétement encerclé par la ville, principalement par des lotissements. Son mur nord sera adossé à la très commerciale Avenue Joffre (aujourd’hui Huaihai Lu). Son administration restera toutefois conjointe avec la Concession internationale. A son coin sud-ouest est, par exemple, créée une section pour les Musulmans, suite à la demande d’un représentant de « la mosquée » auprès du SMC. Le cimetière de Baxianqiao est un lieu définitivement international à l’image du Shanghai d’alors. Les tombes portent des inscriptions en français, latin, anglais, etc., et bien évidemment en chinois également.
Mais il est aussi l’un des centres de l’activité mémorielle française. En 1868 y est créée une section réservée à l’armée française où des tombes militaires (pour la plupart celles de marins membres du corps expéditionnaire de la Seconde Guerre de l’Opium décédés de maladie) reposent à l’ombre d’un monument aux morts datant de 1855, dernière demeure des « officiers, sous-officiers, marins et soldats […] morts à l’assaut de Shang-haï, le 6 janvier 1855 » lors d'un épisode de la révolte des Taiping. Ainsi, durant l’entre-deux-guerres, c’est au pied de ce monument que chaque 11-Novembre et 14-Juillet les autorités françaises viennent se recueillir.
La mémoire des platanes
Comme pour n’importe quel parc de la Concession, la Municipalité française prenait un soin particulier à l’entretien du cimetière. Pour l’aménagement paysager, ici comme ailleurs, les arbres jouaient un rôle prépondérant. Le monument aux morts se trouvait ainsi au centre d’allées parfaitement tracées, plantées de platanes rigoureusement alignés.

Aujourd’hui, une section du Parc Huaihai (淮海公园) se trouve en lieu et place de cette partie du cimetière. Le monument, les tombes, les allées ont disparu mais… les lignes de platanes sont toujours là !

Quels autres secrets pourraient être révélés en observant encore plus attentivement les vieux arbres du Parc Huaihai ?
(prise de vue effectuée le 20 mars 2022)

Déménagement en banlieue
Dans les années 1950, comme dans tout le reste de la « Chine nouvelle », Shanghai va subir une série de grands travaux et une cure hygiéniste – le tout sous la houlette des experts du « grand frère soviétique » qui reproduisent ici les méthodes employées là-bas. Les cimetières situés intra-muros vont ainsi être désaffectés, le plus souvent transformés en parc, et les sépultures transférées dans de nouveaux lieux situées hors de la ville.
A partir d’octobre 1957, les autorités municipales se chargent ainsi de transformer le vieux cimetière de Baxianqiao (il avait alors presque 100 ans et comptait plus de 5.000 tombes) en un nouvel espace vert. Les sépultures (et les tombes ?) sont translatées au nouveau cimetière de Ji’an (吉安公幕) à Qingpu. Les arrêtés et comptes-rendus relatifs à ce grand déménagement ont semble-t-il été conservés aux Archives municipales de Shanghai. Ceux-ci sont, en tout cas, mentionnés comme sources dans un passionnant travail de l’historien Christian Henriot, publié en 2019 (cf. section « sources » à la fin de cet article).

Au bord du lac du Parc Yangpu
Mais ces tombes ont-elles été toutes respectées ? Au moment même où le cimetière de Baxianqiao était désaffecté (d’octobre 1957 à février 1958), un nouveau parc, le Parc Yangpu (杨浦公园), au nord-est de la ville était en construction (du début 1957 à janvier 1958). Or, ce vaste espace est, encore aujourd’hui, parsemé de pierres tombales. Notamment, certaines pierres ont été utilisées pour construire la margelle autour de son lac (et lui conférant ainsi un cachet pour le moins lugubre !).
On y retrouve des inscriptions en latin, en anglais, en français mais surtout en chinois – et majoritairement à connotation chrétienne. Ces pierres viendraient-elles de Baxianqiao ? Un inventaire complet a-t-il déjà été conduit ? Le lieu semble connu de quelques passionnés mais, à notre connaissance, aucune recherche approfondie n’y a été conduite.
Weijiajiao : dernière demeure ?
Après 1958, le cimetière de Ji’an a, quant à lui, subit les ravages de la Révolution culturelle. Il semblerait qu’en mai ou juin 1967 des hordes de gardes rouges aient réduit à néant les traces des dangereux impérialistes qui y reposaient encore. Cet immense espace a aujourd’hui pris le nom de cimetière de Weijiajiao (卫家角). Il est situé juste à l’ouest de l’aéroport de Hongqiao.
Dans un carré isolé des tombes chinoises, est visible[6] la pierre tombale d'Efim Mangubi (Ефим Мангуби) décédé en 1939 à l'âge de seulement 24 ans. Retrouvée non loin du cimetière au début des années 2000, dans ce qui était alors un champ cultivé, elle avait été identifiée par le photojournaliste Deke Erh. Selon des recherches menées par l'historienne russe Katya Knyazeva, le nom de famille Mangubi provient de la communauté juive karaïte de Crimée. Des Mangubis vivaient à Harbin dans les années 1920, et à Shanghai, résidait une veuve, couturière, née en 1890 en Tauride criméenne, et qui aurait pu donc être la mère d'Efim. Sachant que de nombreux réfugiés russes vivaient dans la Concession française, cette pierre provient-elle du cimetière de Baxianqiao ?

Résumé des recherches à effectuer :
- Chercher, identifier et parcourir la littérature en langue chinoise existant sur le sujet
- Consulter les Archives municipales pour y retrouver les arrêtés et comptes-rendus du transfert de Baxianqiao à Ji’an/Weijiajiao
- Au Parc Huaihai : faire parler les vieux platanes, entre autres
- Au Parc Yangpu : recenser les pierres tombales, identifier d’où elles viennent
Sources
- Ch. B. Maybon et Jean Fredet, Histoire de la Concession française de Changhai, 1929
- Christian Henriot, The Colonial Space of Death in Shanghai (1844-1949), 2007
- Christian Henriot, When the Dead Go Marching In, Cemetery Relocation and Grave Migration in Modern Shanghai, 2019
- Shen Zhihua, A Historical Examination of the Issue of Soviet Experts in China: Basic Situation and Policy Changes, Russian History, 29, Nos 2-4 (Summer-Fall-Winter 2002)
Références